Deux soeurs vivent dans une villa cossue sur l'île de Madère, en compagnie de leur père (Howard Vernon), un archéologue renommé. Annette, l'aînée (Emma Cohen) et Marie, la cadette (Lina Romay), ont perdu leur mère lorsque celle-ci a mis au monde Marie. Depuis, le père a reporté toute son affection sur Marie, au détriment d'Annette. Cette dernière a pour habitude de "noyer" sa mélancolie en pratiquant le chant et le piano. Un jour, un étudiant en archéologie, Arthur, se rend à la villa afin de demander conseil au père de famille. Il tombe amoureux d'Annette. Cet amour réciproque suscite une vive jalousie de la part de Marie, qui ne supporte pas l'idée que sa soeur puisse se marier. En fait, elle ne peut même pas concevoir qu'Annette se retrouve dans les bras d'un homme. Il faut dire que depuis l'adolescence les deux soeurs s'adonnent à des jeux saphiques, une complicité qui a fusionné de façon extrême. Surtout pour Marie, dont l'équilibre psychologique demeure précaire.
Le jour où Arthur et Annette doivent se marier, Marie se transperce le corps avec une épée. Non seulement le mariage est annulé, mais Annette, bouleversée, décide de ne plus revoir Arthur. Elle quitte le domicile familial et part s'exiler dans une grande ville. Là-bas, elle trouve une place dans un cabaret, un club jazzy qui attire une faune nocturne, et dans lequel elle peut exercer ses talents de chanteuse et pianiste. Elle se fait séduire par Bill, un trompettiste, mais, toujours hantée par le souvenir de sa soeur, refuse de se donner à lui. Il y aussi, Michel, metteur en scène de pièces de théâtre, et proposant à Annette d'interpréter Médée pour son prochain spectacle. Mais le spectre de Marie ne va cesser de hanter Annette, et l'image d'un miroir revient sans cesse. Le miroir qui se trouvait dans leur chambre commune, et qui fut le témoin de leurs jeux érotiques. Un miroir qui semble être le réceptacle de l'esprit de Marie, et à partir duquel elle va harceler sa soeur, pour l'entraîner dans une spirale de folie et de mort.
1973 fut une année prolifique pour Jess Franco (d'ailleurs sa filmographie est impressionnante pour toute la première moitié des seventies). Une bonne dizaine de films à son actif, la plupart étant des oeuvres inédites en dvd si l'on excepte "La Comtesse Noire" et "Tendre et Perverse Emanuelle" (ce dernier en import). Une bonne partie des autres films furent brièvement diffusés en vidéo, mais dans des éditions rares (Videobox, Luxe Video, SHV, Budget ou Caroline), évidemment introuvables aujourd'hui. Il est donc difficile de visionner les oeuvres tournées par Franco à cette époque, comme par exemple "Plaisir à trois", "Les Nuits brûlantes de Linda", sa trilogie amazone ("Les Amazones de la Luxure", "Maciste et les Gloutonnes", "La Comtesse Perverse"), et donc ce fameux "Miroir Obscène".
Si l'on retrouve l'incontournable Howard Vernon dans ce film, entouré des visages familiers de cette période (Alice Arno, Robert Woods, Val Davis...), la seule vedette du "Miroir Obscène" est... Et non, ce n'est pas Lina Romay, cantonnée ici dans un second rôle, mais Emma Cohen, peu connue et pourtant talentueuse, et qui porte le film sur ses (frêles) épaules avec maestria, performance d'autant plus louable que le film est loin d'être réussi. Emma Cohen est une actrice espagnole qui a également joué dans "Horror Rises from the Tomb" de Carlos Aured et "La Semaine d'un Assassin" d'Eloy de la Iglesia. Dans "Le Miroir Obscène", Franco lui a offert un rôle d'héroïne de tragédie grecque, hantée par un héritage familial où la mort tient une place prépondérante. Cette Annette si fragile va entraîner dans cette même voie tous les hommes qui auront voulu l'aimer. En cela, la référence à Médée dans le film n'est pas innocente, puisque la légende de cette héroïne grecque est constituée d'une succession de meurtres ponctués de fuites. Mais Annette a beau fuir, la voix de sa soeur, dont l'esprit vit toujours à travers un miroir, ne cesse de la poursuivre où qu'elle aille.
On ne peut nier, après l'avoir vu, que "Le Miroir Obscène" est un film original, surprenant. Il s'agit d'un drame dans lequel le metteur en scène a intégré quelques éléments fantastiques et une bonne dose d'érotisme (Lina Romay oblige). Si le scénario est intéressant à plus d'un titre, la réalisation laisse par contre à désirer. Le fil de l'histoire est parfois confus, et surtout le rythme est très inégal, avec de longues plages de séquences musicales et passages érotiques qui ont tendance à plomber le film. On ne pouvait pas y échapper : le jazz et les fesses de Lina Romay étant les deux pêchés mignons de Jess Franco, ce dernier n'a pas pu (une fois encore) s'empêcher d'en user, et d'en abuser jusqu'à l'extrême.
A noter, dans la dernière partie du film, la présence de deux vedettes issues du cinéma classique : Philippe Lemaire (interprète principal de "La Rose Ecorchée", néanmoins), et Françoise Brion ("La Traque", "Les Bijoux de Famille"). Enfin, à titre d'anecdote, la scénariste du film, Nicole Guettard, était à l'époque la femme de Jess Franco. Et Chantal Broquet, créditée au générique, n'est autre que la soeur d'Alice Arno (dont le vrai nom est Marie-France Broquet).
Note : 5,5/10
Flint
A propos du film :
# Ecrit en collaboration avec Jean-Claude Carrière en 1965, le script original de "Al otro lado del espejo" (intitulé "A través del espejo") fut refusé par le producteur espagnol de Jesus Franco de l'époque. Ce n'est que 8 ans plus tard que Franco réalisa son projet grâce à José Manuel M. Herrero (Orfeo Producciones Cinematograficas) et Robert de Nesle (Comptoir Français du Film Production). Bien que débarrassé de toutes les scènes de nudité, le film obtint un beau succès en Espagne et l'actrice Emma Cohen reçut le prix de la Meilleure Actrice de la Círculo de Escritores Cinematográficos.
# La version française n'a hélas pas grand chose à voir avec le film original ! Robert de Nesle décida en effet de le remanier complètement afin de l'exploiter en 1975 comme un film érotique : d'où l'ajout d'interminables scènes érotiques avec Alice Arno, Lina Romay et Monica Swinn.
Au niveau du scénario, le rôle d'Howard Vernon fut réduit au minimum afin de remplacer la relation incestueuse entre Ana et son père (le titre prévu initialement était 'Inceste') par des rapports saphiques entre Ana et sa soeur...
La musique originale de Adolfo Waitzman fut remplacée par celle d'André Benichou.
Pour couronner le tout, les distributeurs italiens se débrouillèrent pour raccourcir la version française et la caviarder d'inserts pornos avant de sortir le film sous les titres "Lo specchio del desiderio" et "Lo specchio del piacere". (Source : it.wikipedia.org).