| Le vampire en Louisiane (part 2) |
| Écrit par Morgane Caussarieu |
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Tentatives de compréhension du lien entre Vampirisme et Louisiane.
Pourquoi la Louisiane en Amérique est-elle devenue la Roumanie de l'Europe, le lieu d'accueil parfait pour le suceur de sang ?
Des caractéristiques louisianaises en rapport avec le mythe du vampire
Le Sud reste, tout comme l'était l'Europe de l'Est, l'un des endroits les plus superstitieux de l'Amérique. La culture cajun s'articule, encore de nos jours, autour de la croyance au surnaturel, au vaudou, issu de la culture africaine, qui permettrait de réveiller les morts, d'appeler les esprits, d'empoisonner ses ennemis à l'aide de charmes et de potions, ou de leur porter malheur en déposant un "gris-gris" devant leur porte. La Nouvelle Orléans était d'ailleurs le refuge d'une des plus grandes mambo, (voodoo queen) la sublime mulâtresse Marie LaVeau, que l'on disait investie de pouvoirs surnaturels. Cette croyance rend donc le vampire plus crédible qu'ailleurs.
Le vaudou était présent à l'époque d'Entretien avec un Vampire, lorsque les esclaves tentent de se débarrasser de leur tortionnaire, Lestat, à l'aide de poupées et de danses tribales, et il est toujours présent aujourd'hui dans les bayous. Certains sorciers vaudoux boiraient même du sang de poulet lors de leurs cérémonies, comme la jolie prétresse cajun d'Angel Heart, d'Alan Parker (1987). A la Nouvelle-Orléans, catholicisme et vaudou se mélangent, et il ne semble donc pas étrange dans Angel Heart que l'adepte du vaudou Johnny Favourite appelle un Diable catholique pour vendre son âme contre un succès de chanteur de jazz. Le Diable établirait ses quartiers en Louisiane, possèdant les jeunes bigotes dans Le Dernier Exorcisme (2010) ou apparaissant sous une forme vampirique chez Alan Parker : incarné par Robert de Niro, Lucifer est ici un dandy nommé avec un humour macabre Louis Cyphre, aux longs ongles nacrés rappelant ceux des vampires d'Anne Rice, et la bande son du film comprend des battements de coeur pesant, (bande son que reprendra le film de Neil Jordan).
Citons aussi l'excellent film de Patrick Lussier (qui s'est amélioré depuis Dracula 2001), Helldriver (2011) dans lequel un Nicolas Cage plus badass que jamais s'échappe des Enfers pour jouer les justiciers façon The Crow et tuer le sataniste Johnas King ( qui boit du sang et aux ongles longs lui aussi !) qui a décidé de ramener l'Enfer sur Terre, justement en Louisiane...
Dracula, chez Stocker, s'apparente à l'AntéChrist, en ce sens où il est le contraire absolu du bien et recule devant les signes religieux, il est donc normal que ses descendants soient là où le Diable sera le mieux accueilli, ne devenant qu'une figure maléfique de plus dans le panthéon des loas vaudoux. Pour exister à la Nouvelle-Orléans, les morts n'ont d'ailleurs pas besoin que les mambos les ressuscitent : la ville étant située au-dessous du niveau de la mer, le sol est si marécageux qu'on trouve de l'eau dès qu'on creuse un peu. Jusqu'en 1840, la Nouvelle-Orléans fut connue à travers les Etats-Unis comme la "Wet Grave", la tombe trempée, à cause des difficultés à enterrer les cadavres . Un voyageur anglais rapporte en 1932 que : "On faisait couler les cercueils en perçant des trous dedans, et deux hommes noirs se tenaient dessus jusqu'à ce qu'il se remplisse d'eau et qu'il atteigne le fond de la tombe humide."
Les morts ne pouvaient donc pas se décomposer en paix, à l'abri des regards, les nappes d'eau les remontaient à la surface, et les cimetières n'étaient que des charniers nauséabonds, donc l'odeur horrible, les jours de vent, se répandait sur la ville, rappelant à tous la présence de la mort. Pour pallier à ce sol spongieux, on érige donc des tombeaux de ciment en surface. Ainsi, le cimetière Saint-Louis possède une ambiance très particulière, et les morts sont plus proches des vivants, puisque à leur hauteur, et non plus six pieds sous terre.
Une autre explication de l'engouement du vampire pour la Nouvelle-Orléans serait sa relation privilégiée à l'ancien continent, par les noms français de ses rues, ses bâtiments anciens de style français ou espagnol, exotiques pour les Américains et porteurs d'Histoire ; c'est donc la région la plus susceptible d'accueillir le vampire, d'origine européenne :
"Une ville remarquable ne serait-ce que parce que tous les hommes et toutes les femmes qui y passèrent un moment de leur vie laissèrent derrière eux quelque monument, quelque structure de marbre, de brique ou de pierre qui demeurent toujours. Si bien que, même lorsque disparurent les réverbères à gaz, lorsque vinrent les avions et que les immeubles de bureaux se mirent à envahir Canal Street, il subsista une parcelle irréductible de beauté et de romantisme ; peut-être pas dans chaque rue, mais dans tant de lieux que le paysage de la ville est pour moi à jamais celui d'antan, et que lorsque je me promène maintenant sous la lumière des étoiles, dans les rues du quartier français ou du Garden District, je suis de nouveau dans ce temps d'autrefois.(...) C'est la même lune d'autrefois qui se lève sur la Nouvelle-Orléans. Aussi longtemps que subsisterons ces témoignages du temps passé, ce sera la même lune." raconte Louis au journaliste dans Entretien avec un vampire. "J'ai pensé que le concept glamour et tragique du vampire envahi par le remord était parfait en Louisiane (...) rapport à l'ambiance et à la décadence européene, la beauté hors du temps de la ville, la préservation des mystères du Vieux-Monde dans l'architecture et l'atmosphère" confie Anne Rice, lors de notre correspondance.
Dans la Chronique des vampires, Lestat est le premier vampire à s'aventurer outre-mer ; français d'origine, il se retrouve donc logiquement en Louisiane, colonie de la France.
La Nouvelle-Orléans est célèbre partout dans le monde pour son Mardi-Gras, réputé sulfureux, osé et libertin. Pendant les défilés, les femmes montrent leur poitrine pour qu'on leur lance depuis les chars ou les balcons des colliers de perles de pacotille et des doublons aux couleurs du mardi-gras, violet pour la justice, vert pour la foi et doré pour le pouvoir. Les festivités durent deux semaines, de l'épiphanie au mardi-gras, et de nombreux bals masqués sont organisés en ville. Beaucoup de livres et d'oeuvres vampiriques qui se passent à la Nouvelle-Orléans ont lieu durant le Carnaval : Âmes Perdues, Dracula 2001, Candyman 2...
L'explication semble évidente : les gens déguisés dans les rues, l'atmosphère de débauche, semblent une couverture idéale pour le vampire qui peut alors circuler à visage découvert. Sa peau trop blanche et ses yeux luminescents n'effrayeront pas puisque les gens adorent se déguiser en morts. Le vampire, incarnation du travestissement et de l'érotisme, trouve donc sa place lors du Mardi-Gras. Dans Âmes Perdues, les suceurs de sang se reconnaissent entre eux grâce à un doublon représentant Bacchus (Dieu de la fête et de l'orgie), pas si dissemblable des doublons du Mardi-Gras, et le vampire Zillah porte toujours les couleurs du Carnaval sur lui, natées dans ses cheveux :
"Trois de ses mèches étaient teintes de pourpre, d'or et de vert, et il les entortillait, jouait avec la tresse, puis la défaisait de ses doigts délicats." Extrait d'Ames perdues
Si la Louisiane attire autant le fantastique, c'est peut-être aussi parce que les berges du Mississippi ne ressemblent pas vraiment au reste du paysage américain : des eaux verdâtres dont s'exhalent des brumes livides, des forêts aqueuses qui empêchent la pénétration du soleil… La géographie de la Louisiane flirte avec le surnaturel, c'est un paysage où tout semble pouvoir arriver, où les monstres attendent de sauter sur le visiteur importun, tapis dans le noir, où plutôt, dans le cas présent, dans l'eau croupie.
Les cyprès chauves, aux branches courtes et défeuillées offrent un aspect fantomatique. Entre les arbres poussent des orchidée géantes, des cannes et de hautes herbes coupantes où se niche l'horrible anhinga, sorte de serpent volant, dont l'apparition passait pour maléfique. Ces réserves naturelles, prennent au crépuscule l'inquiétante apparence de navires à demi engloutis montés par des squelettes. Mais ces présences n'auraient rien eu de très impressionnant si le mélange de glaise, de vase, et de sable n'avait produit, sous la pression des couches accumulées, et par fermentation, des gaz bleus qui s'échappent parfois de petits cratères et par les craquelures de la croûte de boue séchée, feux follets du delta, dont les gens superstitieux disaient autrefois qu'ils étaient les petits génies des passes du Mississippi (voir Au pays des Bayous, de Maurice Denuzière).
Les gaz bleus sont aussi présents dans le roman de Stocker, et intriguent Jonathan Harker qui les aperçoit depuis la diligence qui l'emmène au château du comte Dracula : « Tout à coup, assez loin sur notre gauche, j'aperçue une petite flamme bleue qui vacillait. »
On retrouve dans le delta du Mississippi, tout un bestiaire dont les caractéristiques ont influencé l'essence et l'apparence du vampire au fil du temps. La Louisiane foisonne de serpents mortels, aux deux longs crocs rétractiles : serpents d'eau immenses, mocassins venimeux, têtes de cuivre, serpents-colliers qui se fondent dans le décor, serpents-corails à l'oeil de chat, ou encore serpents à sonnette (notons que le serpent est présent dans le générique de True Blood). Autant dire que les Louisianais ne craignent pas que la morsure des non-morts !
Plus meurtriers encore sont les alligators aux mâchoires broyeuses qui hantent les marais, que l'on peut confondre avec des troncs d'arbres, à demi immergés lorsqu'ils somnolent vautrés dans la vase. On peut donc en déduire que cette armée de prédateurs mortels facilitent eux aussi la présence du vampire dans l'inconscient collectif. Les premières formes vampiriques représentaient généralement le vampire en tant que femme/serpent, c'est le cas de la Lamia de Keats ou de la Geraldine de Coleridge . Dans Entretien avec un vampire, la petite vampire Claudia exploite les ressources meurtrières de la Louisiane, puisqu'elle se débarrasse du cadavre de Lestat en le donnant à manger à ses confrères mangeurs d'homme, les alligators. Il s'avèrera que les vampires sont plus dangereux encore que les alligators, puisque Lestat survit en s'abreuvant à la gorge des puissants reptiles.
Mais la principale plaie de la Louisiane est un petit suceur de sang : parcourant le delta un siècle et demi après les premiers colons français, le géographe Elisée Reclus se plaint d'une certaine variété de moustiques particulièrement désagréable : "Le fléau, la calamité, la malédiction de la Louisiane, ce qui change parfois la vie en martyre de tous les instants, c'est un petit insecte, le maringouin. Rien ne le tue, ni les pluies, ni les sécheresses, ni la chaleur de l'été, ni le froid de l'hiver ; le jour, on le voit partout volant par essaims ; la nuit, on entend sans relâche le bourdonnement importun de ses ailes ; il s'insinue à travers les fentes les plus étroites, il pénètre sous les voiles les plus épais, et se précipite sur sa victime…" Difficile, lorsque l'on entend une description semblable, de ne pas penser à un vampire miniature.
Mais le lien entre vampire et Louisiane est bien plus profond que cela, et pour le comprendre, pour comprendre le malaise qui habite la colonie depuis sa création, il faut retourner à ses balbutiements. Tout comme le buveur de sang, la Louisiane possède un lourd passé, semé de moments honteux, difficiles, qui ont contribué à façonner son identité d'aujourd'hui, une identité à part. Le passé douloureux, sanglant, est un point commun que Louisiane et Transylvanie possèdent : " c'est un pays que ce sont disputé pendant des siècles les Valaques, les saxons, et les Turcs. Vraiment, il n'y a pas un morceaux de sol qui n'est été enrichi du sang de ces hommes, patriotes ou envahisseurs." explique Dracula à Harker, au sujet de la Transylvanie dans le roman de Stocker.
Le pays du malaise
Le 9 Avril 1682, lorsque l'explorateur Normand Robert Cavelier de La Salle descend le Mississipi pour conquérir de nouveaux territoires pour la France, les indiens pacifiques Natchez le préviennent : plus loin, vit un peuple anthropophage et buveur de sang, la tribu des Quinipissa. Faisant fit des recommandations, le Français découvre bientôt l'horreur : un village dévasté, des piles de corps amputés, stockés dans des cabanes, réserves putrides de festins barbares . Ainsi débute sous le sceau du cannibalisme l'exploration de la future Louisiane.
Cavelier de La Salle nomma cette terre inaccueillante et sauvage, Louisiane, en l'honneur du Roi-Soleil (qui pourtant ne porta que fort peut d'intérêt à sa colonie éponyme), et érigea une colonne symbolique de la prise de possession dans un lieu qu'il pensait à l'abri des débordements du fleuve, cérémonie peinte par Jean Adolphe Bocquin. Mais la colonne fut emportée par une crue, mauvais présage qui annonçait la difficulté de l'installation française dans l'hostile Louisiane. En effet, lorsque La Salle, parti rapporter sa découverte en France, rembarqua avec 280 hommes pour coloniser le delta du Mississippi, il ne la retrouva tout simplement pas. Il erra pendant deux ans, ses hommes périrent, tués par les indiens, les maladies ou désertèrent pour épouser des femmes indiennes. Ils n'étaient plus que 16 en 1687, et ils assassinèrent Cavelier de La Salle, pour une obscure histoire de partage d'os à moelle. Le nouveau continent avait rendu ces hommes plus féroces que des bêtes sauvages.
La Louisiane ne rencontra ses premiers colons qu'avec les Frères Le Moyne, en 1699, qui contribuèrent, malgré les obstacles, à ériger la société louisianaise. En effet, plusieurs fois, les forts construits doivent être abandonnés pour cause d'insalubrité. On y mourait facilement ; l'ambiance humide, la moiteur étouffante favorisaient les maladies. La fièvre jaune, la malaria, le typhus, le choléra, que les praticiens de l'époque ne savaient pas toujours diagnostiquer, firent le plus de victimes.
Il faut maintenant rappeler que lorsque les premiers colons français s'installèrent, la chasse au vampire était monnaie courante en Europe , et dès qu'une personne rousse, avec trois tétons ou simplement un peu trop poilu, mourrait, il n'était pas rare que les villageois superstitieux exhument son cadavre pour y planter un pieu. Les cas de vampirisme coincidaient étrangement avec les épidémies de peste, puisqu'il arrivait qu'on enterre les malades vivants, et que l'on s'étonne ensuite de les entendre gratter leur tombe. Certains crurent que les vampires avaient pu traverser la mer dans la cale des bateaux en même temps que les colons et être amenés dans le nouveau monde. Et les nombreuses morts par fièvres et épidémies de Louisiane purent leur être imputées.
En 1707, le commandant Le Moyne de Bienville confie, dans une lettre à Pontchartain, contrôleur général des Finances de Louis XIV, que "le pays est très malsain."
On ne se bouscule pas pour devenir colon en Louisiane. Sous la régence du Duc d'Orléans, le financier John Law prit le peuplement de la colonie en main et puisqu'il n'y avait toujours pas de volontaires, envoya dans la colonie en 1720 des prisonniers libérés, des condamnés pour des délits bénins (la Louisiane est donc assimilée à une prison dans les esprits parisiens), des faux-sauniers (des contrebandiers du commerce du sel), mais aussi des vagabonds et des chômeurs, enlevés par une milice de chasseurs de primes créée par Law, les bandouliers du Mississippi, des êtres brutaux et dénués de tous scrupules, qui acquirent bientôt une sinistre réputation et firent régner la terreur sur Paris. Afin de toucher les primes, ils arrêtent hommes, femmes et enfants, sans distinction d'âge ou de classe. Il suffisait de glisser une pièce aux bandouliers pour se voir débarrasser d'un mari jaloux, d'une maîtresse abusive ou d'un fils naturel, et de le voir partir de l'autre coté de l'océan. Le nombre de filles vertueuses à marier n'étant pas suffisant, on sortit des prisons des voleuses, des prostituées et des libertines pour contenter les colons.
Ce fut cette population peu fréquentable qui peupla donc la toute neuve ville de La Nouvelle-Orléans, qui devint le nouveau centre administratif de la colonie et qui acquit bien vite une réputation sulfureuse. On s'adonnait au plaisir avec des beautés indiennes, noires ou des prostituées à peine formées, avant de mourir dans un caniveau, dévalisé et battu à mort par des malfrats. Druout de Valdeterre, commandant des troupes françaises, décrit la situation de 1726 en ces termes : "Les voleurs et les meurtriers sont sûrs d'avoir l'immunité. C'est un pays, qui, à la honte de la France, est sans religion, sans justice, sans discipline, sans ordre et sans police."
Mais les malheurs de la Louisiane n'étaient pas terminés, puisqu' en 1722, un cyclone détruisit les premières habitations de la Nouvelle-Orléans, et qu'en 1724, une épidémie de fièvre jaune décima la moitié de ses habitants fraichement arrivés. La ville continua dans la malchance puisque qu'elle fut plus tard réduite en cendre deux fois, en 1788, et en 1794. L'année 1735 apporte une autre affliction à la Nouvelle-Orléans : des chiens enragés envahissent les rues, si nombreux que les habitants qui n'ont pas déjà été mordu, n'osent sortir de leurs maisons .
La Louisiane connut aussi de graves crises d'identité : née française, peuplée de gens venus de toute l'Europe, de noirs et d'indiens, dépendante d'un royaume qui ne s'intéressait pas le moins du monde à son sort, elle fut cédée à l'Espagne, puis vendue aux Etats-Unis. Difficile dans ces conditions de définir une appartenance à un peuple et à un système de lois.
Devenue Américaine, la Nouvelle-Orléans devient au début des années 1800 un lieu de rendez-vous incontournable dans le commerce qui s'organise via le Mississippi, entre le Nord, le Sud et l'Ouest, les eaux du fleuve s'étant ouverte à la circulation des marchandises. Connue par les marins sous le nom de "City of Sins", la Nouvelle-Orléans, ses bordels et ses tavernes, devient le repaire prisé de la lie du Mississippi, des hommes du fleuve bagarreur et voleurs, des pirates meurtriers qui terrorisent la population.
En 1827, les gangs se développent, les braquages deviennent des lieux communs, souvent précédés par des incendies (qui détournent l'attention des forces de l'ordre). Le quartier le plus infâme et le plus couru par les marins, l'apothéose des bas-fonds, est surement ce lieu appelé "The Swamp"» (le marécage) composé de saloons, de dance-halls, jeux d'argent truqués, bordels, hôtels où on se faisait dévalisé à peine endormi. Les malfrats y étaient les maîtres tout puissant, faisant régner la terreur et le chaos : "pendant plusieurs années, une moyenne de douze meurtres par semaine était le lot du quartier ; aucuns n'était signalés, et les autorités municipales ne faisaient pas d'enquêtes. La police n'osait pas s'y aventurer" rapporte Herbert Asbury dans French Quarter
Plus tard, cette colonie qui a bâti ses richesses grâce à l'exploitation des noirs dans les plantations de sucre et d'indigo, se retrouva en désaccord avec l'Amérique nordiste sur la question de l'esclavage. Après la guerre civile en 1865, la Louisiane, défaite, vit toutes ses valeurs, son économie et son système patriarcal renversés. Déchue, blessée, traumatisée, elle peine à se remettre de la Guerre de Sécession : les sudistes doivent apprendre à cohabiter avec ceux qu'ils ont jadis exploités et noient leur mal être dans le jeu, la luxure et l'alcool, tout en se raccrochant masochistement à des principes religieux puritains (l'influence puritaine s'empare du Sud dès 1740) qui ravivent sans cesse la culpabilité ; ce qui fait dire à Lilian Smith dans son ouvrage Killers of the Dream :"La culpabilité était alors et elle est encore aujourd'hui la plus grosse moisson récoltée dans le Sud".
La Louisiane d'aujourd'hui reste ce pays du malaise. Le malaise d'une ancienne colonie française mal intégrée à l'Amérique, le malaise de l'esclavagisme, le malaise du métissage, du Ku Klux Klan, le malaise d'avoir perdu la guerre, le malaise d'une identité en perdition, les superstitions d'une Amérique en retard sur son temps...
Célèbre pour ses prostituées et ses bars, La Nouvelle-Orléans est l'une des seules villes d'Amérique à autoriser la consommation d'alcool dans les rues. Mais c'est aussi l'une des villes américaines les plus pauvres du pays, qui compte l'une des plus importantes populations noires des États-Unis (67 % des habitants de la ville). Devenu la capitale des vampires qui y sont célébrés chaque année lors de Vampire Balls et du Carnaval, le quartier français (Le Vieux Carré) est un lieu mal famé et attirant, la capitale des jeux d'argents, où les gens disparaissent mystérieusement : quand le taux national de la criminalité a diminué, celui des homicides, à La Nouvelle-Orléans, a augmenté de manière significative. Ainsi, une personne résidant à La Nouvelle-Orléans, a dix fois plus de risques de se faire assassiner que l'Américain moyen. Le taux des homicides y est supérieur à ceux d'autres villes pourtant bien plus grandes, comme New York, Los Angeles ou Chicago.
Peut-être est-il plus rassurant de penser que des créatures surnaturelles sont responsables de cette violence plutôt que l'être humain. Les habitants de la Louisiane se rabattent sur le surnaturel pour combattre le malaise. Le malaise du Sud prend différente formes, alors pourquoi n'épouserait-il pas celle, séductrice, magnifique, mais meurtrière, du vampire ? Des caractéristiques qui semblent intrinsèques au Vieux sud. Le malaise sudiste a fait surgir Lestat, comme jadis la peur de la société industrielle avait fait apparaître Dracula au dix-neuvième siècle.
Maudite, la Louisiane se voit en 2005 touchée par l'ouragan Katrina, suite logique des nombreux fléaux qui l'ont accablée depuis sa fondation. L'ouragan dévastateur plongera le pays dans la désolation, provoquant 1836 morts, et détruira une grande partie de La Nouvelle-Orléans avec des dégats estimés à plusieurs milliards de dollars. Il laissera derrière lui une armée de sans abris et redessinera les contours du fleuve Mississippi ; La ville en forme de croissant survivra –elle n'en est plus à un ou deux cataclysme près- mais elle ne sera plus jamais la même, sinon comme relique de son propre passé. Le coeur français est resté intact, mais les banlieues ne sont plus qu'un paysage d'apocalypse, aux débris pétrifiés dans la boue. Les grandes citernes de pétrole de la banlieue de Saint Bernard ont été détruites, et leur contenu s'est déversés sur des kilomètres carrés, rendant inhabitables les terres adjacentes. A présent, des créatures mutantes abondent dans le marais pollué, "des alligators et des grenouilles albinos, des lézards bicéphales, et des cafards tellement gros que les gens les promènent en laisse et leurs donnent un nom" (caricature le romancier Lucius Shepard dans sa préface de Louisiana Breakdown) . Certains considèrent que la ville, débauchée et raciste, méritait cette ironique punition divine. Après le passage de l'ouragan, le quotidien britannique The Guardian souligne que "la ville a récemment émergée dans les esprits comme métropole de la misère, de la maladie et de la malfaisance municipale", comme si l'ouragan avait révélé la vraie nature de la Louisiane au grand public, en faisant parler d'elle.
Un malaise qui se retrouve dans la tradition littéraire et cinématographique sudiste
Si Entretien avec un vampire, avec ses personnages tourmentés et pleins de regrets, semble très représentatif du mal être et de la culpabilité propres au Sud, il n'est certainement pas le premier dans ce cas : la tradition littéraire sudiste, dont est issue Anne Rice, est souvent porteuse d'un certain malaise, si l'on se fie à l'oeuvre de son représentant principal, William Faulkner (1897-1962), ou encore de celle du dramaturge Tenessee Williams (1911-1983), tout deux nés dans l'Etat du Mississipi. La société sudiste décrite par ces deux auteurs, que ce soit dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, inventé par Faulkner, ou dans les univers mélodramatiques de Williams, serait une société à l'aristocratie décadente, une société sensuelle et sauvage, composée de violeurs, de criminels, de suicidaires, d'impuissants, d'enfants et de femmes perdues dans la folie ou la marginalisation sociale, de nymphomanes, de racistes, marquée par des relations conflictuelles ou incestueuses.
Gwendoline Chabrier, dans l'ouvrage William Faulkner : la saga de la famille sudiste, explique que l'écrivain sudiste "est confronté à la contrition du Sud, résultat historique de l'esclavage, mais avec un sentiment de remords auquel le sudiste des temps modernes ne peut toujours pas échapper puisqu'il partage encore le racisme de sa région et participe à l'exploitation et la ségrégation de la race noire. Les sentiments de culpabilité qu'éprouvent le sudiste sont, du reste, renforcés par son milieu puritain qui est là pour lui rappeler à chaque instant le sentiment de la damnation. (...) Le sudiste évolue dans un univers où il n'a pas sa place et dans lequel son système de valeur est démodé..." Là encore, il est aisé de faire un parallèle avec le vampire, qui ne parvient pas à s'adapter aux lois des hommes, aux changements du monde et de l'époque autour de lui, comme le sudiste ne parvient pas a se remettre de la période esclavagiste et du système patriarcal pour se conformer aux nouvelles lois qui régissent l'Amérique.
Lorsqu'en 1955 on demanda à Faulkner s'il aimait ce Sud si imparfait, sa réponse fut : "Je l'aime tout en le haïssant. Il y a des choses que je n'aime pas du tout mais je suis né dans le Sud, j'y suis chez moi et je le défendrais toujours même si je le hais."
William Alexander Percy note aussi cette double tendance et arrive à la conclusion que "tout écrivain du Sud est selon moi frappé par cette ambivalence de la haine et de l'amour." Il n'est pas interdit d'appliquer cette ambivalence à Anne Rice et Poppy Z Brite qui toutes deux décrivent la Nouvelle-Orléans de façon grandiose (l'affection qu'elles lui portent transpire à travers chaque mot), mais n'oublient pas aussi d'évoquer les aspects plus sombres, et font de leur ville le théâtre de meurtres atroces.
Mais le pillier principal, le centre des oeuvres sudistes chez les auteurs précédemment cités, reste la famille, ou plutôt le malaise qui naît au sein d'une cellule familliale décadente et repliée sur elle-même ; la famille était déjà, bien avant la Guerre Civile, l'institution dominante du Sud, comme elle l'est encore de nos jours. Elle peut être considérée comme un microcosme, un reflet de la société sudiste dans son ensemble. Envahi par un sentiment d'échec dû a son impuissance, le sudiste se replie sur lui-même et sur sa famille. L'introversion familiale sudiste contribue d'autant plus à réduire ses contacts avec le monde extérieur et l'étranger. L'univers Faulknérien est condamné à un enfer puritain, où les familles sont vouées au refoulement, à l'incompréhension, à l'isolement, au rejet, à l'ambivalence, à la domination, à la rébellion, aux problèmes d'identité et à la culpabilité (voir William faulkner, la saga de la famille sudiste) .
La famille sudiste est destructrice et il en sera de même chez Anne Rice ou Poppy Z Brite : en effet, c'est en créant une famille que les deux héros, Louis et Nothing, tombent dans le meurtre de masse : ce n'est qu'après que Lestat ait transformé Claudia, la faisant ainsi leur fille à tous deux, que Louis se met à tuer régulièrement des êtres humains, et ce n'est que lorsque Nothing retrouve son père, Zillah, qu'il tue pour la première fois. La famille enferme les deux héros, les isole dans un jeu de soumission / domination sanglant : Louis, même s'il souffre de sa relation avec Lestat qui ne le comprend pas, ne peut se résoudre à le quitter pour le bien être de Claudia et refoule ses sentiments, tandis que Nothing est entraîné dans la débauche et la marginalisation et doit quitter le gentil Ghost qui voulait pourtant lui venir en aide, pour rester avec sa vraie famille.
Mais toutes les oeuvres ne condamnent pas le Sud, et un genre le célèbre au contraire, le genre qui s'articule justement autour de la famille, le mélodrame flamboyant, avec en tête Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell paru en 1936, et adapté au cinéma par Victor Fleming trois ans plus tard, ou Naissance d'une nation de D. W. Griffith, en 1915.
Il ne fait aucun doute que Margaret Mitchell (1900-1949) et D. W Griffith (1875-1948) aient été marqués durant leur enfance par la guerre de Sécession, bercés par les faits d'armes de leurs parents, héros et défenseurs du Sud, habités par un sentiment de perte des richesses passées de la famille. Tout deux choisissent de situer leurs histoires durant la guerre, le traumatisme, pour exprimer l'idée d'une certaine nostalgie, l'envie d'un retour en arrière, rétablir la dignité sudiste. L'on retrouve des idées racistes, des jeunes blanches qui se font agresser par des noirs , qui ne peuvent être qu'idiots ou violents, justifiant ainsi la montée en puissance du Klu Kux Klan, présenté ici comme légitime. Le mode mélodramatique, qui tend parfois à présenter des figures du mal absolu face à la vertu, facilite ces représentations simplistes.
La guerre de Sécession offre ici le prétexte d'une déchéance des personnages (déchéance propre au mélodrame), de malheurs qui s'accumulent, pendant et après la guerre. Le mélodrame semblerait donc le mode de représentation qui convient le mieux à l'histoire sudiste. La période d'antebellum est vue comme un âge d'or, une période idyllique, où maîtres et esclaves vivaient en harmonie, grâce à une hiérarchisation naturelle ; une période définitivement disparue, à cause des Yankees.
Chez Anne Rice, cette nostalgie de l'époque des planteurs est beaucoup moins explicite, mais présente quand même. Si tout n'est pas rose durant les années qui précèdent la guerre, et que les esclaves ne sont en aucun cas présentés comme simplets ou sauvages, l'on ressent quand même une fascination pour le monde des plantations de coton, et l'organisation de la société de l'époque. En outre, Entretien avec un vampire pourrait se voir comme un mélodrame bourgeois familial détourné, héritier du roman de Margaret Mitchell, un mélodrame de passions qui explore les problèmes d'identité et de désir puisque celui-ci, selon Robert Lang, " exprime un univers moral à partir de la sphère familiale, de la vie intime, des structures oedipiennes..." .
Et en effet, le film est plutôt lourd en sous-texte psychanalytique, et pose la question de la recherche d'identité, à la manière des grands mélodrames de Vincente Minnelli (notamment Celui par qui le scandale arrive , qui mérite d'être évoqué, car tourné dans les bayous). Louis recherche ses origines pour définir son identité, sa nature, savoir s'il est bon ou mauvais, si ce qu'il fait est légitime ou pas, tandis que le complexe d'Oedipe est mainte fois développé avec notamment le personnage de Claudia, parricide , mais aussi amoureuse de son autre père, Louis. Dans les mélodrames, on retrouve souvent une figure patriarcale dominante, qui a valeur de Loi au sein de la structure familiale, et qui opprime le héros/héroine. "Le mélodrame met en scène une lutte contre le patriarcat à l'intérieur du système, et ce qui cherche à s'y exprimer est une identité réprimée" souligne Robert Lang dans son livre, Le mélodrame américain. Et c'est précisément ce qu'on retrouve avec Lestat, patriarche autoritaire et déviant.
Morganne Caussarieu |
























