Opération diabolique, L'
Titre original: Seconds
Genre: Science fiction , Thriller , Drame
Année: 1966
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: John Frankenheimer
Casting:
Rock Hudson, Will Geer, Wesley Addy, Richard Anderson, Jeff Corey, Khigh Dhiegh, Elisabeth Fraser, Murray Hamilton, Salome Jens, John Randolph, Frances Reid, Karl Swenson...
 

Que se passerait-il si on vous offrait une chance de renaître, de changer d'identité pour commencer une nouvelle vie, celle dont vous aviez rêvée ? C'est ce qui arrive un jour à Arthur Hamilton (John Randolph), qui reçoit un coup de téléphone de l'un de ses anciens amis, Charlie Evans (Murray Hamilton), champion de tennis, supposé mort depuis des années.
Hamilton n'y croit tout d'abord pas. Mais Evans lui donne quelques indices qui ne peuvent qu'être réels et émaner de lui et personne d'autre. Un souvenir déjà, avec une inscription gravée autrefois par Hamilton lui-même à l'aide de la boucle de sa ceinture au cul d'une coupe remportée lors d'un tournoi. Si son ami n'est manifestement pas mort comme chacun le croit, l'objet de son appel est quant à lui encore plus intrigant. Celui-ci lui propose de changer de vie. Il faut dire qu'Arthur Hamilton a une triste existence. Plus aucun rapport avec sa femme, un boulot qui, au contraire de l'épanouir, le mine, une fille qu'il ne voit quasiment jamais, une vieillesse galopante, le tout en faisant un être quasi mort dans une vie on ne peut plus morne.
Mais Evans n'est qu'un intermédiaire. Son appel s'avère être une sorte de parrainage pour une société secrète qui semble disposer de tous les moyens technologiques et politiques pour mener à bien ce genre de manipulation on ne peut plus singulière.

 

Perplexe au début, Hamilton n'a finalement rien à perdre. Il décide de rencontrer, sous un faux nom comme demandé, Mr. Ruby (Jeff Corey), chargé de communication pour ladite occulte société.
S'en suit un entretien entre les deux hommes. Hamilton s'aperçoit qu'il ne peut, dès lors, plus reculer. Il en sait maintenant trop, et Ruby et son assistant (Will Geer) n'hésitent pas à exercer un chantage, lui montrant un film dans lequel il étrangle sa femme. Un film qui pourrait bien devenir réalité s'il venait à refuser. De l'autre côté, on lui explique dans les moindres détails la façon dont la société procède. Celle-ci a entre les mains une société de sous-traitance chargée de trouver des gens correspondant au profil de la vie rêvée par ces êtres perdus qui atterrissent chez eux. Le substitut humain de Hamilton sera Antiochus 'Tony' Wilson, un peintre en pleine ascension. Il faudra bien entendu se livrer à de multiples opérations chirurgicales jusqu'à ce que Hamilton lui ressemble à la perfection. Petit hic toutefois, pour prendre l'identité d'une personne encore vivante, il faut bien que celle-ci disparaisse. La société de sous-traitance s'occupe également de cela. Nombreux semblent à disparaître des gens en pleine forme.
Quoiqu'il en soit, Hamilton accepte. On le fait alors passer pour mort dans un incendie. Le vrai Tony Wilson est quant à lui éliminé du monde des vivants. C'est en tout cas ce qu'il semble.
Hamilton retrouve alors une nouvelle identité dans laquelle il parviendra rapidement à s'épanouir. Mais si tout cela n'était que leurre ?



John Frankenheimer est à n'en pas douter un cinéaste, période de politique des auteurs obligeant, assez sous-estimé. Autant furent louées ses qualités techniques irréprochables, autant on dit souvent de lui que ses spectacles manquèrent par trop souvent d'âme. Des films comme "Le train", pour ne citer qu'un premier exemple, s'est vu comme un simple film de guerre alors que derrière était tapie une assez profonde réflexion sur l'art ou la vie. Ailleurs, il a souvent pâti de la comparaison avec d'autres cinéastes de la même génération, comme, par exemple, William Friedkin. Chacun s'accorde à dire que "French Connection 2" est bien inférieur au premier. Si cela est sans doute vrai, c'est occulter le talent qu'a toujours eu Frankenheimer pour dépeindre les milieux urbains. Rarement, par exemple, on a aussi bien filmé une ville comme Marseille que dans "French Connection 2" ; idem pour "Le temps du châtiment" avec Burt Lancaster qui, en même temps qu'un récit policier engagé, était pourtant un véritable document sur un quartier hispanique d'East Harlem.
Bien entendu, quelques unes des ses oeuvres ont laissé malgré tout leur empreinte, que ce soient "L'évadé d'Alcatraz", "Un crime dans la tête" ou "Sept jours en mai", taxés de solides thrillers sociopolitiques à forte tendance paranoïaque. Des thèmes dont il ne s'est jamais départi ensuite ("Black Sunday") et qu'on retrouve une fois de plus dans ce formidable "Seconds"...



Car inutile de tourner en rond comme l'anti-héros du film, "L'opération diabolique" est un petit bijou de thriller fantastico-paranoïaque. Basé sur une nouvelle de David Ely qui écrira plus tard pour Rod Serling et sa série "Night Gallery", puis, génialement scénarisé par Lewis John Carlino qui livrera quelques années après les excellents scripts pour "Le renard" de Mark Rydell ou "Le flingueur" de Michael Winner, "Seconds" peut se voir comme la synthèse du cinéma de Frankenheimer. Nous ne sommes finalement pas très loin d'un épisode de "La quatrième dimension" du même Rod Sterling cité ci-avant. On pourra également penser qu'il flirte légèrement avec la série "Le prisonnier" sur laquelle il anticipe même. Bien sûr, Godard et son "Alphaville" étaient passés juste avant, mais dans une toute autre catégorie, plus expérimentale. Nous ne sommes pas loin non plus d'une variation on ne peut plus moderne et originale sur le mythe de Faust. C'est à une double descente aux enfers à laquelle on assiste. Celle d'un homme d'abord prisonnier de sa condition, puis celle du même homme enfermé dans une vie qui n'est pas la sienne, dans laquelle il s'apercevra qu'il évolue dans un monde fait de non-morts ou de faux morts, selon. Le constat est d'un pessimisme absolu puisque les deux alternatives demeurent inéluctablement des carcans dont on ne s'échappe pas comme cela. Et si le suicide restait finalement la seule solution pour palier à une vie réelle, morne et pour ainsi dire morte, ainsi qu'à une nouvelle vie, quant à elle, factice, dans laquelle tout n'est qu'apparence ? Non décidément, à n'en pas douter, c'est un pacte avec le diable qu'a fait Hamilton. La progression du personnage, tourments compris, est montrée de manière irréversible, comme dans une spirale aux confins de l'enfer de Dante.
A ce titre, la mise en scène de Frankenheimer est exemplaire. Ce dernier ne recourt jamais au moindre artifice inutile, et l'on est constamment surpris par l'étrange dépouillement, à la fois de la narration, mais aussi d'une caméra qui n'hésite pas à employer les cadres les plus serrés et figés, pour le coup très kafkaïens, en même temps que de longs plans séquences dans lesquels la musique est totalement absente.
Ce n'est que par paliers (ceux que gravit Hamilton) que les effets s'emballent. L'excellente partition de Jerry Goldsmith éclate alors en parcelles schizophréniques, tandis que par à-coups le réalisateur se met à multiplier les effets. Grands angles, zooms hypertrophiés, distorsions d'une caméra qui bascule pour épouser un déséquilibre allant grand train, quand il ne surgit pas subitement, traitements brutaux à la Snory-Cam... Bref, une panoplie toute dévouée à son sujet autant qu'intervenant d'une manière des plus judicieuses. A propos de la Snory-Cam, on peut même dire que "Seconds" est révolutionnaire puisqu'il devance de près de vingt ans l'excellente utilisation qu'en fera Gerald Kargl avec son "Schizophrenia".



Non content de distiller savamment ses effets, il faut signaler également (en plus du formidable générique signé Saul Bass) la contribution d'un des plus grands directeurs de la photographie qui soit. Le travail de James Wong Howe (un véritable vétéran ayant commencé sa carrière aux temps du muet) est non seulement une merveille, mais n'est pas loin d'inventer ici tout le cinéma moderne des années 70 à venir, avec nombre des ses figures stylistiques qu'on retrouvera entre autres chez Boorman, Argento et consorts. Autant dire que le travail sur le son et l'image y est poussé à son maximum. Un maximum qui ne relève jamais de la coquetterie, mais d'une simple mise au service d'un sujet, sans jamais démentir.
En plus d'être un récit de science-fiction cohérent, autant d'un point de vue narratif que formel, "L'opération diabolique" nous montre un Rock Hudson comme on ne l'a jamais vu ailleurs. Dénué de tous les tics inhérents au cinéma hollywoodien, il offre ici une composition brute et stupéfiante. Non moins stupéfiantes sont certaines scènes autant intrigantes que crues, qui parsèment "Seconds". Il est difficile d'oublier la séquence des vendanges avec l'espèce de secte, constituée d'adorateurs de Bacchus, lesquels se jettent nus dans l'immense cuve à vin, avant d'y envoyer Rock Hudson, à poil lui aussi. La scène dans laquelle il prend ses marques au sein de sa nouvelle identité, organisant, plus ou moins forcé, une soirée chez lui est également à marquer d'une pierre blanche. Rapidement ivre, il commence à évoquer son ancienne vie devant des visages qui se font de plus en plus inquisiteurs, pour ne pas dire menaçants. Rarement un tel traitement a été vu au cinéma, si ce n'est par Roman Polanski dans "Rosemary's Baby" ou "Le locataire".
Au risque de trop en dévoiler, et pour laisser le plaisir de la découverte à ceux qui ne l'auraient jamais vu, je m'arrêterai là et, pour conclure, disons que John Frankenheimer, en plus d'avoir su créer une carrière totalement cohérente, signe ici l'un de ses meilleurs films, sinon même son meilleur.

 

 

Mallox

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