Barbe Bleue (1944)
Titre original: Bluebeard
Genre: Thriller , Psycho-Killer , Policier , Film noir
Année: 1944
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Edgar G. Ulmer
Casting:
John Carradine, Jean Parker, Nils Asther, Henry Kolker, Ludwig Stossel...
Aka: L'affaire Barbe bleue
 

Paris, début du siècle dernier : des femmes sont retrouvées étranglées par un mystérieux tueur en série. C'est l'oeuvre de Gaston Morel (John Carradine), un ténébreux marionnettiste dont le passe-temps préféré est la peinture. Un art qui, petit à petit, le perd puisque celui-ci ne lui sert de support que pour tenter de saisir puis d'immortaliser son premier amour : Jeanette. C'est de manière irrépressible que l'artiste esquisse son amour d'autrefois en même temps que cela déclenche en lui des pulsions meurtrières pour toute femme qui aurait le malheur de lui rappeler cet amour déçu.
Morel fait bientôt la rencontre de Lucille (Jean Parker), de qui il s'éprend et à qui il confie que chacune de ses toiles s'inspire d'un modèle réel. Morel se refuse à faire le portrait de Lucille, craignant que ses pulsions ne resurgissent. Cette dernière commence à avoir des doutes sur les motivations du marionnettiste. Lorsqu'un policier découvre chez un riche notable le portrait d'une des dernières victimes, un piège est alors tendu afin de trouver l'identité du peintre. C'est par l'intermédiaire de Lamarté, le propriétaire d'une galerie d'art, au courant de la schizophrénie de Morel et de ses agissements, que les policiers tentent alors de lui tendre un piège : il s'agit de convaincre l'artiste de se remettre au travail, en prenant comme modèle Lucille, puis de le prendre sur le fait...

 

 

On aura beau dire que ce Barbe bleue souffre de son manque de moyens, que les toiles qui servent de décors et de fonds ne restent que ce qu'elles sont, que la plus grande partie de l'intrigue se déroule en intérieurs peu variés, et que de fait, le film expulse quelques aspects trop théâtraux pour trouver sa propre dynamique et un rythme suffisamment emballant, que le jeu des acteurs est inégal pour le moins... On sera loin d'avoir tout dit à propos de ce beau Barbe Bleue...

Tourné en six jours, durant sa fructueuse collaboration avec la Producers Releasing Corporation (P.R.C.), laquelle accouchera de quelques oeuvres peu inspirées, quoique singulières (Girls in Chains), mais aussi de quelques perles rares dont "Strange Illusion" (un thriller/machination surfant sur le "Soupçons" d'Hitchcock) ou Détour. Des films tournés dans des conditions extrêmes, lesquelles obligent même le cinéaste à peindre les décors parisiens, la nuit, pour tourner le jour.
Ulmer avait, dès son premier film, en collaboration avec Robert Siodmak, prouvé son talent. Un talent qui se trouvera au firmament dès 1934 et la réussite exemplaire pour la Universal que représentait "Le chat noir". Un film qui n'avait que peu de rapports, sinon même aucun, avec le roman d'Edgar Allan Poe malgré le crédit de l'auteur au générique, mais qui déjà offrait, en plus d'une mémorable confrontation entre Boris Karloff et Bela Lugosi, l'un des édifices majeurs de la firme et du thriller horrifique d'alors. Un genre qu'Ulmer abordera de façon régulière par la suite, juste après ses incursions dans un cinéma dédié aux communautés (il tourne dans les années 30 plusieurs films en ukrainien, en Yiddish, ainsi que l'un des tous premiers films uniquement interprété par des noirs : "Moon over Harlem".

On rappellera, pour l'anecdote, que la carrière d'Ulmer aurait pu être placée sous des hospices plus cléments, ceux d'un réalisateur à la tête de budgets plutôt confortables, si celui-ci n'avait pas décidé de mettre les voiles dès lors que le patron de Universal se répandit en avances de plus en plus insistantes, voire oppressantes, envers Shirley Ulmer, épouse à la ville et script-girl attitrée de la plupart de ses films.

 

 

Barbe bleue semble être l'une des oeuvres les plus significatives de la carrière d'Ulmer. Au niveau thématique, l'on retrouve des personnages cernés par une espèce d'aura fatale, des êtres humains coupables, sans doute, mais aussi victimes de pulsions qui les dépassent. A ce titre, l'introspection du peintre-marionnettiste pourrait presque préfigurer le "Peeping-Tom" de Michael Powell, tant dans le rapport qu'ont les personnages entre l'art, le sexe et la mort, que dans l'identification des cinéastes avec leur double meurtrier projeté sur l'écran. Des âmes perdues au sein de sociétés policées où l'apparence aurait pris le dessus pour laisser, tapie dans l'ombre, la part bestiale de tout un chacun. Celle-ci reste l'apanage d'artistes, de créateurs du "beau", de contributeurs à un paysage, où tout ce qui de prime abord dépasse, relève du domaine du sophistiqué et du flatteur pour l'oeil, à l'instar du Paris ici reconstitué.

Il y a une scène remarquable dans L'affaire Barbe bleue à ce propos : on surprend John Carradine en plein spectacle, dans ses fonctions de marionnettiste, en train de tirer les ficelles de pantins articulés par ses propres soins, tel que l'acteur l'est lui même par Ulmer. Le spectacle représente Méphistophélès, à la manière d'un film dans le film. Si l'artiste s'identifie, jusqu'à l'extase, au diable mis en scène, il en va de même pour Ulmer, qui semble se complaire à introduire, dans une société toute faite de valeurs judéo-chrétiennes et de moeurs à l'image d'une civilisation lissée, un diable qui va la mettre à mal et déstabiliser un équilibre beaucoup plus précaire qu'il n'y paraît.
Finalement, à l'instar du milieu dans lequel évolue notre assassin tourmenté (la mode), Morel est un dandy se fondant dans un monde qui lui paraît factice et auquel il manquerait une once de perversion pour le rendre authentique. Du coup, et comme souvent chez Ulmer, le travers sexuel est mis en avant comme tout un symbole de marginalisation et de solitude. La même qui suivra toute la carrière du réalisateur, sans doute incompris en son temps, et qui reste, encore à ce jour, mystérieux.

 

 

Il y a bien des défauts dans Bluebeard. Certains raccords semblent quelque peu hasardeux, tandis que durant le premier quart d'heure on aura du mal à croire à la peinture de ces femmes modèles. De même, l'omniprésence du danger planant par l'intermédiaire du tueur en série se manifestera de façon trop excessive et outrée (de fait, la présentation des femmes en danger paraîtra à la fois trop vite expédiée et caricaturale). S'il y a une autre chose qui porte préjudice au film, c'est une musique omniprésente qui, par moments, au lieu de lui donner le relief nécessaire, tend à l'écraser. D'un côté - notamment dans la première partie, qui présente Barbe bleue et ses crimes - cela fonctionne et contribue même à donner au film des airs d'une valse de la strangulation ; d'un autre, dès que la police enquête, celle-ci se fait envahissante au point d'en paraître assez souvent gênante.
C'est là tout ce qu'on peut reprocher à Ulmer, qui tente de palier au manque de moyens et de temps en "gonflant" ou "tonifiant" sa bobine. Il convient de dire que John Carradine y est non seulement parfaitement dirigé, mais offre tout simplement l'une de ses plus belles prestations du haut d'une carrière comprenant pas loin de 350 films. Un véritable tour de force que de parvenir à une telle osmose en si peu de temps. Le jeu expressionniste de Carradine et les éclairages sur son visage diabolique lors des assassinats font ici des étincelles, tandis qu'il dégage tout du long une souffrance teintée de romantisme, forte, touchante, mélancolique et presque palpable.

Autre chose très impressionnante aussi : cette même science de l'expressionnisme acquise lors de ses expériences allemandes, avec notamment Fritz Lang ("Les Nibelungen", "Metropolis", "M le maudit"), ou F.W. Murnau ("Tabou", "L'aurore"), explose littéralement à l'écran. C'est d'autant plus remarquable, au vu du contexte de début de siècle dans lequel se passe Bluebeard (rappelons que, hormis une poignée de films venant notamment d'Anthony Mann, le film noir se déroulait la plupart du temps dans un contexte contemporain). Il est du reste légitime de se demander, alors qu'Ulmer a puisé manifestement chez Hitchcock pour son "Strange Illusions", si Hitchcock lui-même ne se serait pas inspiré de Barbe bleue pour son "Procès Paradine" à venir. Quoi qu'il en soit, cette variation (assez libre, certes) sur le thème de Barbe Bleue dépasse de loin le défilé statique et érotico-frustrant que livrera en 1972 un Edward Dmytryk parachuté sur un biopic fantaisiste manquant largement d'ampleur, d'inspiration et de souffle.

 

 

C'est dire l'exploit réalisé en 1944 par Ulmer, car le spectateur a tôt fait de rentrer dans ce cauchemar éveillé. Si l'on sent un évident manque de moyens dès les premières scènes, celui-ci s'oublie rapidement au profit de séquences autant splendides que marquantes (sans compter qu'à la vision du film, on ne manquera pas de se faire, petit à petit, l'évidente réflexion que personne d'autre n'aurait pu livrer une somme aussi importante d'idées formelles et de substance psychologique avec aussi peu). Les déambulations nocturnes de Barbe bleue, notamment dans les égouts où il abandonne ses victimes, sont des moments envoûtants, morbides et, somme toute, magiques. Comme crucifié par sa propre ombre, c'est cerné par des symboles religieux créés par son reflet sur les murs de Paris, qu'il sera poursuivi. Dans sa schizophrénie, Gaston Morel est traqué de l'extérieur comme de l'intérieur. Les ombres ne représentent qu'une vaine tentative d'échapper à soi-même, ainsi qu'un destin qui s'annonce fatal.

On retrouvera ce même expressionnisme chez d'autres auteurs intéressants, tel Carol Reed - cinéaste britannique au demeurant - qui ira puiser, le temps de quelques films, eux aussi magnifiques ("Première désillusion", "Le troisième homme"), et il est à noter que Barbe Bleue est ici filmé avec le même jeu d'ombres et de symbolismes chrétiens que le personnage de Johnny McQueen (James Mason en membre de l'I.R.A. agonisant et poursuivi par la police) dans le superbe Huit heures de sursis de Reed.

 

 

Quand, en plus, Edgar G. Ulmer se fend de plans élaborés (un plan censé être filmé de l'intérieur d'une cheminée macule notre anti-héros, via des flammes vivaces, d'une aura diabolique, ce, dans une discussion d'apparence romantique), autant dire qu'il réalise en 1944, une bien belle variation, dont, malgré les libertés prises avec le conte initial, Charles Perrault n'aurait pas à rougir. Un film délicieux !

 

Mallox


En rapport avec le film :

# Le coffret Bach Films Hommage à Edgar G. Ulmer

 

# La fiche dvd Wild Side du film Barbe Bleue

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