Nuit des alligators, La
Titre original: The Penthouse
Genre: Thriller , Drame
Année: 1967
Pays d'origine: Royaume-Uni
Réalisateur: Peter Collinson
Casting:
Suzy Kendall, Terence Morgan, Tony Beckley, Norman Rodway , Martine Beswick...
 

Dans un studio luxueux, Bruce (Terence Morgan) a pour habitude d'y rencontrer sa maîtresse Barbara (Suzy Kendall), afin d'y abriter leurs amours clandestines. Un jour, on sonne à la porte : un employé du gaz, soit disant. Barbara, un temps perplexe, finit par ouvrir la porte. Surgissent alors tour à tour deux hommes, Tom (Tony Beckley) et Dick (Norman Rodway). Impossible de savoir exactement ce qu'exigent les deux hommes, qui bientôt ligotent Bruce avant d'enivrer et de droguer Barbara, dont Dick abuse ensuite.

A partir de cette nuit, les choses seront différentes. Barbara d'abord, quand bien même saoule et dans un état second, semble se laisser faire pour un viol ressemblant à un consentement. Le verni du couple infidèle éclate : Bruce ne l'accepte pas. Non pas pour l'offense faite à son amante, mais parce que son amour-propre est bafoué. Employé dans l'immobilier, l'homme sauvegarde avant tout les apparences, et s'il laisse entrevoir à Barbara un divorce prochain, c'est juste pour la garder à sa disposition, pour un équilibre personnel fait de satisfactions sexuelles dont il est spolié au sein de son couple légitime.
Le malaise s'accroît assez vite puisque ni Barbara, ni Bruce ne peuvent alerter la police sans dévoiler leur liaison. Plus tard, une troisième personne débarquera dans l'appartement : Harry (Martine Beswick), laquelle annonce être le contrôleur judiciaire de Dick et Tom, de sacrés galopins...

 

 

Peter Collinson n'est pas un nouveau né lorsqu'en 1967 il s'atèle à ce projet : adapter "The Meter Man", une pièce de théâtre écrite par Scott Forbes, acteur depuis le début des années 50, puis poussé ensuite lors d'une rencontre avec Harold Pinter à devenir écrivain/scénariste, alors qu'il interprétait l'une de ses pièces.
Le réalisateur officie à la fois pour la BBC et les studios ATV, où il fait la rencontre de l'un des pontes, Michael Klinger, qui lui met le pied à l'étrier et lui propose de mettre en scène ce projet. S'en suit donc un tournage dans les studios de Twickenham, lequel accouche d'un résultat pour le moins métaphorique, décalé, singulier ...

"Oh, le gentil alligator !... Jadis, ce fut une folie pour les bébés alligators... on les importait par millions, tout petits, à peine éclos... les gosses les adoraient. On aurait dit des lézards avec des grosses têtes. Si mignons, si coquins, si adorables... caressants. Bien sûr, ceux qui ont vécu, ont grandi !" s'exclame Tom à Bruce, alors ligoté et qui n'y comprend rien.

 

 

Pour revenir en profondeur sur le cas de ces crocodiliens, ils devinrent plus agressifs et moins obéissants. Moins mignons, moins caressants. En fait, ils devinrent encombrants ! Ils cassaient tout, mordaient et faisaient partout. Soudain, il y en eut trop, on ne sut plus qu'en faire. Les marchands n'en voulaient plus. Beaucoup de ces alligators finirent alors aux ordures, décapités. D'autres, plus chanceux, finirent au zoo. Mais d'autres encore, beaucoup d'autres, ont fini d'une toute autre façon : ils ont pris un autre chemin. Le moyen le plus simple, lorsque l'alligator est bébé, est de le jeter dans les toilettes puis de tirer la chasse. Alors, l'alligator disparaît de votre maison. Mais pour ce dernier, vous existez toujours. Même coincé dans un tuyau sans eau, l'alligator tente de ramper. Il étouffe, suffoque avant qu'un nouveau flot d'eau l'emmène plus loin encore dans les canalisations. Les heures, puis les jours passent. L'alligator est enfin éjecté du tuyau et se retrouve dans un tunnel rempli davantage d'eau et de saletés. Il patauge alors, suffoque encore, puis tourbillonne, mais parfois résiste et se retrouve dans un grand lac noir plein de vase : un égout. Là, soit l'alligator mourra dans l'obscurité, d'asphyxie ou de faim, soit il s'habituera et finira par trouver des ressources en mangeant les rats et toute la vermine à portée de crocs. Sa vie ne se résumera plus qu'à "chasser, attraper, manger" jusqu'à, peut-être, devenir adulte puis se retourner contre la civilisation. La civilisation s'organisera alors pour les exterminer, ce, par tous les moyens possibles. Dès lors, par quelle voie arrogante l'être humain peut-il être en droit de nourrir une quelconque incompréhension envers l'animal qui pourrait bien tenter de le mordre et de le manger en retour ?
Voici, en tout cas, de quoi il retourne vraiment dans The Penthouse.

 

 

Bien entendu, ceci n'est qu'une parabole mettant en scène nos deux "alligators people" devenus preneurs d'otages. Petit à petit, on comprend qu'ils se sont vus asservis par d'honnêtes citoyens, en tout cas, en apparence : des garants d'une middle class empêtrée elle-même dans une société dite de consommation et de confort mais affichant sournoisement des accointances avec une société du tout jetable. L'humain finit par se sacrifier lui-même ou marginaliser d'autres êtres humains pour garder sa condition, le tout dans une mascarade des apparences. L'alligator, à l'instar de l'humain, peut être réduit à l'état de rebut. Il peut se trouver attractif à la base mais, le temps passant, devenir pour d'autres inconfortable puis gênant et donc indésirable. Aussi, revient-il ici réclamer son droit le plus légitime : celui de hanter les coupables jusqu'à ce qu'il y ait prise de conscience, ce, par tous les moyens appropriés.

Il y a un passage très révélateur et empreint d'un humour aussi subtil qu'ironique dans The Penthouse : lorsque Barbara propose à Dick - qui se fait alors encore passer pour un employé du gaz - d'aller voir dans la salle de bain. Le visage de Dick s'illumine d'un seul coup, mi-amusé, mi-inquiet, comme si cet endroit lui rappelait le moment de sa vie où, encore bébé alligator, il fut banni d'une société ou plus précisément d'une classe sociale.
Bref, La nuit des alligators est bien autre chose qu'un thriller façon "La maison des otages" ou "Seule dans la nuit", lequel venait alors tout juste de sortir : il s'agit avant tout d'une acerbe critique sociale ainsi qu'un jeu de massacre très nihiliste. Un nihilisme que l'on retrouvera d'ailleurs dans d'autres films de Collinson, notamment dans La chasse sanglante.

 

 

A ce titre, La nuit des alligators s'inscrit dans la même veine que les films cités ci-dessus. On pourra rajouter le "Cape Fear" réalisé par Jack Lee Thompson en 1962, ou même "Lady in a Cage" de Walter Grauman... des films dans lesquels de petits bourgeois plutôt suffisants et aux habitudes bien installées se voient menacés par des raclures de condition inférieure, soit disant stupides de surcroît. On peut évoquer également "Les chiens de paille" de Peckinpah, d'autant que dans les habitudes ancrées, ils demeurent des fantasmes fouis. Difficile, dans sa manière insidieuse de l'aborder, de ne pas rattacher le viol de Susan George à celui de Suzy Kendall ici présente.
La différence se joue ailleurs. Dans The Penthouse, Tom et Dick ressemblent plus que jamais à des messagers divins venus punir le couple Bruce/Barbara de ses pêchés.
Les diables ne sont peut-être pas ceux que l'on croît, ne cesse de marteler Collinson.

Reste le traitement : le film souffre de ne pas suffisamment repousser les limites de sa source, à savoir de se défaire d'un aspect bavard et théâtral. De fait, l'amateur d'action pure pourra décrocher en cours de route, tant justement le spectacle auquel il assiste est à la fois déroutant et dénué de frissons véritables.
Soit, le flegme tout britannique de nos deux preneurs d'otage (trois en fait, vu que Martine Beswick relance le film avec vigueur dans sa dernière bobine) contribue à leur donner des allures sourdement menaçantes ; soit, les plans y sont élaborés avec une belle science du travelling et du zoom (on remarquera que le dominant est souvent filmé au premier plan, tandis que le dominé devient proie et montré flou en arrière-plan) ; il n'en reste pas moins un film trop métaphorique, pas assez physique et, somme toute, un peu longuet.

 

 

Ceci dit, The Penthouse peut se targuer d'être un film globalement original, risqué ainsi qu'un brin malpoli et dévastateur. Certes, il restera toujours bien moins brillant qu'un "Limier" de Mankiewicz au niveau maîtrise du huis clos et de l'inversion des rapports de classes ; il ne soutiendra pas non plus la comparaison avec The Servant, le chef-d'oeuvre de Joseph Losey surfant sur les mêmes thèmes ; certes aussi, son ton décalé ne fonctionne pas toujours à plein (à ce jeu là, on ne peut pas dire que Suzy Kendall fasse grande impression, ni ne se prête trop au jeu de l'ambiguïté). Pourtant, malgré ses carences, il mérite d'être vu, d'autant qu'il annonce une oeuvre plus tardive et de bien plus grande notoriété : "Funny Games", de Michael Haneke.

Si le grand public connaît surtout Peter Collinson pour "L'or se barre" (The Italian Job), ses thrillers (souvent plus classiques que celui-ci et sans doute, de façon intrinsèque, moins intéressants) sont à découvrir, que ce soit "Fright", "La nuit des assassins" ou même "Tomorrow Never Comes"...

Mallox

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