Cible hurlante, La
Titre original: Sitting Target
Genre: Polar , Action
Année: 1972
Pays d'origine: Etats-Unis / Grande-Bretagne
Réalisateur: Douglas Hickox
Casting:
Oliver Reed, Jill St. John, Ian McShane, Edward Woodward, Frank Finlay, Freddie Jones, Jill Townsend, Robert Beatty...
 

Harry Lomart (Oliver Reed) et Birdy Williams (Ian McShane), deux hommes incarcérés dans une prison, s'apprêtent à s'évader et font profil bas afin de ne pas attirer l'attention sur eux. Lomart reçoit cependant la visite de sa femme (Jill St. John) au parloir. Celle-ci est fuyante, ne joue pas franc-jeu, et parvient in-extremis à lui avouer qu'elle ne pourra pas l'attendre la douzaine d'années restantes d'incarcération, pour lesquelles il semble parti. Une vie à attendre un homme, comme elle le lui explique, n'est pas une vie. En tant que femme, elle a ses besoins, et c'est à demi-mots que Harry comprend qu'elle a non seulement un amant mais, qui plus est, est enceinte de lui. Comment celle à qui il voue tout son amour (et le peu d'humanité qu'il lui reste) peut-elle le duper ainsi, anticipant même sur son incarcération, décrétant sans même le consulter qu'il n'est pas viable. Hormis qu'elle soit une sacrée salope, une chiennasse qui l'a depuis trop longtemps trompé, Harry ne voit pas en quoi il pourrait la comprendre. Son sang ne fait qu'un tour, il brise l'hygiaphone qui les sépare au parloir, et tente de l'étrangler. Il est maîtrisé par les gardes puis ramené à sa cellule. Les choses s'accélèrent, et les deux hommes parviennent tant bien que mal à se faire la malle, avec un troisième, MacNeil (Freddie Jones), le "cerveau" du plan d'évasion. Tout était planifié, et une fois dehors, il était prévu de quitter le pays. Sauf que Harry ne décolère pas et veut coûte que coûte faire payer la trahison dont il s'estime victime. Dès lors, il n'aura plus en tête que de trouver sa femme et son amant pour les tuer avant de quitter, enfin libéré, le territoire...

 

 

Durant les années 70, Douglas Hickox n'est déjà plus un novice en matière de mise en scène puisque celui exerce depuis le début des années 50 pour la télévision ainsi que comme réalisateur de seconde équipe, notamment sur quelques séries B qui laisseront leur petit nom dans l'histoire de la science-fiction et du genre horrifique : "Monstres invisibles" (Fiend Without a Face, 1958) d'Arthur Crabtree ou bien "Grip of the Strangler" avec Boris Karloff, réalisé par Robert Day la même année. Dès 1959, il coréalise "Behemoth the Sea Monster", qu'il tourne avec Eugène Lourié sans être pour autant crédité comme tel au générique. Durant les années 60, il se fait la main sur quelques courts-métrages ainsi que des documentaires musicaux sur des petits groupes rock de l'époque (The Warriors, Freddie and the Dreamers, The Bachelors, The Chiffons...) pour réapparaître au tout début de la décennie suivante comme réalisateur à part entière, avec une comédie horrifique mettant en scène un psychopathe accueilli au sein d'un couple qu'il a décidé d'assassiner : "Le frère, la soeur... et l'autre", avec Peter McEnery et Harry Andrews, est plutôt bien accueilli à sa sortie par la critique mais peine à rassembler les spectateurs. Aussi, Douglas Hickox attendra encore deux années avant de se voir confier un nouveau projet, qu'il prendra très à coeur : La cible hurlante, lequel sera entre autres financé par Basil Keys (Paranoiac, "Le meilleur des mondes possible", "L'épée du vaillant"...). Le script est alors confié à Alexander Jacobs ("Le point de non-retour", Police puissance 7, "French Connection II"...) qui adapte pour le coup une petite série noire écrite par Laurence Henderson ("La grande vacherie", "Ne vois-tu rien venir ?"...). A la tête de l'équipe technique, on parachute John Glen, lui aussi déjà presque vétéran en la matière (Au service secret de Sa Majesté, "Retraite mortelle"... après avoir contribué à des séries télé aussi célèbres que "Chapeau melon et bottes de cuir" ou "Destination danger", et avant qu'il ne réalise lui-même quelques James Bond très moyens). Le tournage se passe plutôt bien, et même Oliver Reed, déjà célèbre pour ses colères homériques, se tient bien.

 

 

A l'arrivée, La cible hurlante s'avère être une belle réussite de polar épuré, sec, nerveux, tendu, qui confirme le talent d'un réalisateur souvent sous-estimé, qui livrera pourtant d'autres petites perles ensuite. Ainsi, peut-on citer l'excellent Théâtre de sang ou bien "L'ultime attaque", une sorte d'anti "Zulu" (pourtant scénarisé par le même Cy Endfield) épique et cruel. Il ne faudra toutefois pas mésestimer outre mesure des films tels que "Brannigan" avec John Wayne (solide polar se situant à Londres, où est envoyé un lieutenant de police américain à moumoute, pour retrouver un assassin et le ramener dans son pays pour y être jugé) ou "Intervention Delta" et ses joyeux lurons terroristes (dont un furieux Werner Pochath et une Zouzou survoltée) pas loin de briser tout net la belle petite famille tenue par Robert Culp, avant que notre Charles Aznavour national ne s'en mêle, aidé par un James Coburn survolté à la tête de sa troupe de mercenaires. Du film d'action ébouriffant et dégraissé de CGI à tout va, comme on n'en fait plus. Revenons-en toutefois, après ce chemin de traverse, à notre Sitting Target, pour dire tout le bien qu'on peut en penser. Celui-ci repose, il est vrai, sur l'incroyable performance d'Oliver Reed qui crève l'écran de sa bestialité. Et à Douglas Hickox de suivre à la trace notre sanglier, meurtri dans le peu d'humanité qui lui restait par l'infidélité de sa compagne, et déterminé à assouvir, de fait, sa vengeance. Le réalisateur élabore dès lors son film comme une battue sauvage, une double chasse à mort sans espoir de retour, un aller simple vers les tréfonds nihilistes d'un homme inflexible, chargeant une dernière fois avant une mise à mort annoncée. La présence quasi animale de l'acteur en fait plus un artiste physique qu'intellectuel, et celui-ci l'a prouvé au préalable avec des compositions déjà stupéfiantes. Citons pour mémoire ses rôles âpres pour des films tels que "Love", Les Diables ou même "Les Charognards", auxquels on peut facilement rajouter sa composition dans "La poursuite implacable", qu'il tournera l'année suivante pour Sergio Sollima.

 

 

N'oublions cependant pas les acteurs qui le secondent dans ce modèle de polar brut de décoffrage : en premier lieu, l'excellent Ian McShane, fort d'une filmographie comptant plus d'une centaine de rôles depuis le début des années 60. Celui-ci venait de se faire remarquer pour son interprétation de haut vol aux côtés de Richard Burton dans le "Salaud" de Michael Tuchner (un thriller lui aussi âpre et étonnant à sa manière) mais qui ne connaîtra la consécration qu'au milieu des années 2000 grâce à son rôle d'Al Swearengen dans la série "Deadwood". Il s'agit bien évidemment d'un grand acteur. Bien trop délaissé égard à son talent, celui endosse dans La cible hurlante le rôle ingrat du compagnon de cellule, puis du fidèle co-évadé (même si, mais je n'en dirai pas plus, il aura lui aussi les limites de ses propres intérêts), avec un charisme qui tient de l'évidence. Une affaire pas peu mince au regard de l'épaisseur de son partenaire et de la place que celui-ci s'attèle à occuper à l'écran (rappelons que l'égo d'Oliver Reed était proportionnel à son tour de poitrine, balèze ! Du 110 C au minimum !).

 

 

Bien scénarisé par Alexander Jacobs, La cible hurlante se rapproche par moments assez nettement d'un autre de ses scripts : "Le point de non retour" tourné par John Boorman. On retrouve la même duperie avec de l'argent spolié à récupérer, ainsi qu'une femme loin d'être blanche dans la situation de Harry. Au couple formé par Angie Dickinson et Lee Marvin se substitue ici un autre, dans lequel l'espoir et la rédemption n'ont pas lieu d'être. Pat Lomart, jouée par Jill St. John, est une indécrottable salope uniquement intéressée par elle-même et par le coup qu'elle tente de jouer à nouveau à son mari. Harry, quant à lui, considère qu'il a perdu l'unique sens à sa vie. Dès lors, l'espoir se rétrécit pour se faire aussi mince que les chances d'une réinsertion sociale pour un gangster tout fait d'un bloc de violence, et que la prison n'a pas arrangé. Ce dernier ne croit plus en rien, surtout pas en une justice et une société qui lui ont nié l'homicide meurtrier mais involontaire pour lequel il était, depuis onze ans, incarcéré juste avant de se retrouver dans une cavale figée par sa soif de vengeance. L'issue sera à l'image de la cité industrielle près de Liverpool, qui servira de décor à sa fuite : blafarde et d'un autre temps, il n'a plus rien à y faire. Le romantisme n'est plus de mise, de même que les états d'âme de Harry ont pris la fuite avec le temps. Sa cavale sera la confirmation que non seulement son rachat est impossible, mais qu'en plus les nouvelles valeurs morales, pour certaines d'entre-elles, moins rigides et plus libres qu'à son entrée en prison, signeront son arrêt de mort. Harry est un gangster sans foi ni loi dont la seule échappatoire eut été l'amour. A partir du moment où celui-ci s'est envolé, il n'est plus qu'un vagabond sans repères. La manipulation dont il sera l'objet ne fera que l'achever et agir sur lui comme un rouleau compresseur.

 

 

Mis en scène de manière puissante par Douglas Hickox qui, comme son anti-héros, reste constamment dans l'essentiel et va droit au but, magnifié par la belle photographie d'Edward Scaife dont c'est ici l'une des dernières contributions pour le cinéma (Le dernier train du Katanga, Enfants de salauds, "Catlow"...), transcendé par des acteurs au sommet de leur art et doté d'une partition musicale de génie signée Stanley Myers ("Frightmare", Schizo, "Voyage au bout de l'enfer"...), La cible hurlante s'impose comme un somptueux et violent chant du cygne d'un romantisme crédule en même temps qu'un coup de poing asséné au spectateur, avec force et maestria.

 

Mallox

 

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