Scum
Genre: Drame
Année: 1979
Pays d'origine: Grande-Bretagne
Réalisateur: Alan Clarke
Casting:
Ray Winstone, Mick Ford, Julian Firth, John Blundell, Philip Jackson, John Judd, Phil Daniels, Peter Howell, John Grillo, Ray Burdis, Alan Igbon, Herbert Norville...
 

En 1979, Alan Clarke réalisait Scum, un remake de... Scum, un film de... Alan Clarke... ou plutôt un téléfilm, produit par la BBC en 1977 et finalement déprogrammé parce que jugé trop chaud. "Devant le féroce réalisme du film, les responsables de la BBC se sont dégonflés et en ont interdit la diffusion. Des producteurs privés m'ont permis de refaire avec les mêmes équipes un film pour le grand écran". A la limite, on pourrait presque dire merci aux pontes de la chaine britannique puisque leur refus de mettre à l'antenne ce qu'ils avaient pourtant financé a permis d'en avoir une version cinématographique encore plus efficace et percutante.

 

Scum, c'est quoi ? La racaille (traduction littérale du titre), jeune et qui évite de peu la prison pour se retrouver dans un borstal, c'est-à-dire une maison de correction, un centre de détention pour mineurs ou jeunes majeurs jusqu'à 23 ans. Une plongée éprouvante dans la vie au borstal, ou plutôt la survie. Ce qui s'y passe, les relations des détenus entre eux ou avec leurs gardiens, la tension qui parcourt les couloirs, les cellules et même la cantine et qui explose parfois dans des éclairs de violence et de brutalité, l'arbitraire qui règne ici en maître et ces règles iniques, et non-écrites pour certaines, qui maintiennent sous pression une microsociété masculine injuste et destructrice.

 


Le film commence avec l'arrivée au borstal de Davis, Angel et Carlin, ce dernier étant précédé d'une réputation de dur-à-cuire qui lui vaut tout de suite des menaces des matons et des brimades du caïd maison. Encadrés, engueulés, tabassés, exploités, tout concourt à faire courber l'échine à des jeunes considérés comme des fauves à dresser plutôt que comme des êtres humains, le tout sur un fond hypocrite de discours porté par les mots de respect, de confiance ou la religiosité anglicane du gouverneur de la prison. Les faibles baissent la tête et subissent en silence la loi officielle du milieu carcéral et celle des détenus, officieuse mais avalisée par les équipes de gardiens.

 

On retrouve d'ailleurs tout ce qui fait l'essence des films de prison, des passages à tabac à la mutinerie générale, en passant par le mitard et les zones de travail. On n'échappe pas à la sauvagerie larvée qui sourd des murs d'une institution pourtant censée ramener les délinquants dans le droit chemin et qui voit des crimes impunis se dérouler quasi sous ses yeux (le viol collectif du jeune Davis) et des drames individuels se nouer au fond des cellules.

 


Clarke suit ses personnages dans les couloirs, à la cantine, dans la chaufferie. Il les filme au plus près, de façon très mobile, rendant plus réalistes encore les accès de brutalité, comme lorsque Carlin se rebiffe contre des codétenus qui l'avaient cru soumis. Mais il suit aussi le parcours surprenant d'Archer, sorte de philosophe aux pieds-nus, prisonnier doux et souriant faisant tourner en bourrique la hiérarchie du centre en jouant sur les subtilités du règlement (il est végétarien et athée par exemple, mais juste parce que ça fait suer le gouverneur bigot et les gardiens) ou en déstabilisant par ses propos réfléchis la psychologue plan-plan au discours conformiste et sans conviction ou le vieux gardien désabusé n'attendant qu'une seule chose : la retraite.

 

En filmant ses personnages dans un style documentaire, Alan Clarke enfonce le clou profondément et fait la démonstration que ce borstal ne sert à rien d'autre qu'à rendre plus sauvages encore les jeunes délinquants qui s'y trouvent, ne préparant nullement leur réinsertion mais les poussant à bout, voire les détruisant complètement, même involontairement. Le film pourrait paraître excessif ou caricatural mais il ne l'est jamais, porté par les enquêtes réelles et sérieuses sur lesquelles il se base et par une belle tripotée d'acteurs. Les regards et les mots, les silences et les cris servent toujours l'intrigue. Un face-à-face tout simple entre un gardien et Carlin peut exprimer beaucoup en quelques regards et autant de mots ou de silence : un temps d'attente plus long que la normale de la part de Carlin avant de répondre "Yes, sir" au maton, et on comprend dans le regard de celui-ci que le détenu à changé de statut et qu'il faudra compter avec lui à présent.

 

Cette manière de filmer qui rend explicite bien des choses est l'une des caractéristiques du cinéaste. Comme dans ces plans où Davis, Archer ou d'autres se retrouvent dans le bureau du gouverneur et sont encadrés par deux gardiens, ceux-ci se retrouvant de chaque côté de l'écran et renforçant le sentiment d'enfermement qui écrase le pensionnaire du borstal et le spectateur qui le regarde. Des plans simples mais efficaces et bien construits.

 


Ce monde dépeint par Clarke, repu de violence physique ou verbale (le racisme, par exemple, y est omniprésent), voire parfois de sadisme, ne peut que faire écho à ce qu'on lit ou entend régulièrement dans les médias autour du milieu carcéral : suicides, viols, meurtres parfois, émeutes, etc. Il n'offre pour autant pas d'alternative à cet emprisonnement mais dresse un constat noir et implacable d'un système autoritaire qui perd sa légitimité à force de brimades et d'injustices. Les gardiens n'y sont clairement pas vus sous leur meilleur jour et leur trop longue présence en ses murs les a rendus indifférents aux actes inadmissibles qui peuvent s'y commettre, quand ils n'en sont pas les complices objectifs. Trois ans après le film, les borstals étaient abolis par le Criminal Justice Act (mais remplacés par quoi ?), peut-être motivé, en partie, par cette mise en lumière d'une réalité abjecte.

 

Trois ans après toujours, Clarke tournait Made in Britain où, cette fois, ce n'était plus un détenu incarcéré que l'on suivait mais un jeune délinquant en totale rébellion contre la société et que des travailleurs sociaux tentaient vainement de ramener à elle. Dans les deux cas, l'échec était patent. Mais dans les deux cas aussi, le film très réussi.

 

 

Bigbonn

 

En rapport avec le film :

 

# La fiche dvd Potemkine, Agnès b. du film Scum

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