Yeux de Satan, Les
Titre original: Child's Play
Genre: Thriller , Possession , Satanisme
Année: 1972
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Sidney Lumet
Casting:
James Mason, Robert Preston, Beau Bridges, Ron Weyand...
 

Paul Reis vient de trouver un poste de professeur de sport dans un établissement catholique pour garçons. Le jeune enseignant est très rapidement troublé par l'atmosphère qui règne au sein de la pension. De violents incidents éclatent entre plusieurs élèves et Paul ne tarde pas à penser que Joseph Dobbs et Jerome Malley, deux professeurs vénérables de l'établissement, sont à l'origine de ces débordements de violence...

 

 

Il est un fait assez étrange dans la filmographie de Sidney Lumet : autant ses polars et drames sociaux sont assimilés au réalisateur et l'on tend à le classer dans les portraitistes des cités hors pair, autant deux films sont régulièrement oubliés, en plus d'avoir été délaissés en leur temps. Le premier est ce thriller psychologique et horrifique surfant sur la vague sataniste ayant alors cours, le second est un autre thriller psychanalytique effrayant, "Equus". Tous deux, fait récurrent chez le cinéaste, sont adaptés de pièces de théâtre. "Equus" illustre la pièce de Peter Shaffer et Child's Play, celle de Robert Marasco. Celui-ci ne commença pas sous les meilleurs auspices puisque Marlon Brando se rétracta dès qu'il sut que James Mason faisait partie du casting, rompant ainsi son contrat avant d'être poursuivi en justice par le producteur David Merrick, également producteur de la pièce jouée à Broadway et mettant en scène Pat Hingle, Fritz Weaver et Ken Howard. A la vision du film, on ne regrette rien puisque le rôle échoira à Robert Preston, ici impressionnant de fausse décontraction et de sagesse viciée. Le film fit un tel bide aux Etats-Unis qu'il ne sortit pas dans les salles françaises.

 

 

Certaines sources disent que le film de Lumet accusa la comparaison avec "If" de Lindsay Anderson. Mais les dimensions fantastiques et horrifiques qui y règnent nous mènent pourtant ailleurs : impossible de ne pas rattacher cet oublié d'un autre laissé pour compte le temps passant : Mort d'un Prof, lui aussi produit par la Paramount et lui aussi inspiré d'une pièce de théâtre (de Gilles Cooper), tourné deux années avant en Angleterre par un John MacKenzie inspiré. Si les élèves agissent d'une manière violente de façon similaire, c'est-à-dire à la manière d'un conte fantastique, restant en eaux troubles, ils sont inversement traités d'un film à l'autre. Dans Unman, Wittering and Zigo, David Hemmings était malmené par ses élèves qui avaient formé une communauté cloisonnée sur elle-même, ayant forgé ses propres codes et anti-valeurs. Dans Les yeux de Satan, ils sembleraient agir sous le joug d'une autorité professorale démoniaque. Ce à quoi nous assistons est finalement une lutte entre deux façons d'enseigner. Si Jerome Malley, le professeur campé par James Mason, semble de prime abord se baser sur des idées réactionnaires, toutes faites de discipline et de rigidité, Joseph Dobbs, son rival qui nie en être un, joue la carte de la confiance établie. Reste à savoir sur quelles bases et jusqu'où cette cette confiance peut aller : en effet, ce dernier, contrairement au vieux professeur fidèle à ses idéaux, pratique la flatterie de groupe afin de gagner l'adhésion de ses élèves jusqu'à même obtenir une certaine popularité. Le problème est que ce procédé est à double-sens et que ce rapport peut, petit à petit, être assimilé à de la démagogie, une manière de disposer de ses élèves et de les tenir sous son joug. Ainsi, de manière totalement singulière, ces derniers se livrent à des exactions violentes pouvant mener à la mort.

 

 

Là-dessus, et c'est là que Lumet réussit son pari, au lieu d'emmener sa bobine vers une pure exploitation sataniste, piste restant ouverte malgré tout, il amène l'ensemble dans un récit paranoïaque à double-tranchant : le vieux professeur Malley est tout d'abord le seul à comprendre l'emprise maléfique exercée par ce qu'il considère non pas comme un collègue, mais un ennemi qu'il hait. De son côté, Beau Bridges est un ancien élève devenu professeur. Ainsi, en tant qu'ancien élève, il est vite manipulé lui aussi, soumis jusqu'à la fascination pour le professeur Dobbs. Ce n'est que progressivement et par le sacrifice du vieux Malley qu'il prendra conscience que les rôles sont inversés. A ce titre, on peut louer sans réserve les prestations des trois acteurs principaux et affirmer qui plus est que James Mason y trouve un rôle pathétique qu'il campe formidablement. Un personnage qui, peu à peu, s'immergera dans la folie tandis qu'après avoir traversé les enfers, il gagnera peut-être la partie de ce "jeu d'enfant".
Lumet lui oppose un Robert Preston impérial, homme calme et pragmatique, gardant en apparence toujours raison tandis que, parallèlement, un récit initiatique s'opère avec le personnage campé par Beau Bridges.

 

 

Sidney Lumet pratique un exercice délicat : celui de laisser le spectateur dans l'incertitude ainsi que de ne pas classer lui-même son propre film dans un genre précis. Du coup, s'il frôle le thriller sataniste, il reste toutefois de plain-pied dans le récit dramatique où, à l'instar du "Corrupteur" de Michael Winner (tourné la même année et dans lequel, tiens donc, on retrouvait Marlon Brando), la manipulation d'êtres malléables tient lieu de colonne vertébrale ainsi que de suspense. Bien entendu, le fait qu'un autre professeur s'en rende compte sert ailleurs de descente aux enfers à un personnage que tout accuse jusqu'à se retrouver seul contre tous, passant pour fou.

Sans être le plus grand film de Lumet, Child's Play est un film injustement oublié ou boudé, pour un récit subtil et de haute volée. Soit, sa source théâtrale se ressent ici et là, avec quelques baisses de rythme et quelques moments de flottement, mais il offre un thriller original, à l'atmosphère trouble et oppressante, à la lisière du surnaturel. Child's Play est aidé, d'abord par une photographie versant dans les clairs-obscurs rougeoyants, synonyme de feu démoniaque, ainsi que par une musique déstructurée épousant à la fois la paranoïa du vieux professeur, et les certitudes du jeune professeur de sport qui s'écroulent pour découvrir l'horrible vérité tapie derrière les apparences.

 

 

Bref, Les yeux de Satan est un film à exhumer puis à redécouvrir, par exemple en double ou triple-programme avec les deux films cités en référence dans cette petite chronique : Mort d'un Prof et "Le Corrupteur". Il demeure un mix parfait de ces deux cousins vénéneux.

 

Mallox

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