Chuka le redoutable
Titre original: Chuka
Genre: Western
Année: 1967
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Gordon Douglas
Casting:
Rod Taylor, Ernest Borgnine, John Mills, Luciana Paluzzi, James Whitmore, Louis Hayward, Angela Dorian...
 

Chevauchant à travers un territoire habité par les indiens Arapahos décimés par la famine, Chuka, un tueur professionnel, tombe sur une diligence arrêtée au bord de la route. A son bord, deux aristocrates mexicaines, Veronica et Helena. Aujourd'hui veuve, Veronica fut autrefois fiancée à Chuka mais se vit interdire de l'épouser. Bien qu'embarrassé par ces retrouvailles inattendues, Chuka accepte d'escorter la diligence jusqu'au prochain fort, lequel est dirigé par l'inflexible Colonel Valois, un ancien de l'armée britannique des Indes. Mais les Indiens, conduits par leur chef Hanu, ont décidé de repartir sur le sentier de la guerre et d'investir le fort. Chuka est assez heureux pour en tuer deux qui s'étaient faufilés à l'intérieur de l'enceinte. Contre une somme rondelette, il accepte d'aller patrouiller dans les environs...

 

 

Gordon Douglas, du haut de ses 40 ans de carrière comme metteur en scène et ses 70 longs-métrages au compteur, n'est pas à proprement parler un réalisateur Bis ou d'exploitation mais un réalisateur-artisan qui fut souvent à la tête de budgets relativement confortables, encore que cela soit bien entendu relatif. Plus affilié à la série B, on tombe néanmoins régulièrement sur son nom ici sur Psychovision.
Bien entendu, chacun le connaît pour ses Monstres attaquent la ville, mais on a vu passer aussi F comme Flint ainsi que, pour rester dans le domaine du western, Fort invincible (sorti chez Artus Films) et Barquero. Douglas est pourtant un pur faiseur de studios qui a débuté en tournant pour Laurel et Hardy, puis d'autres comédies (on citera "Zombies on Broadway" avec Bela Lugosi en 1945). Ont suivi d'autres commandes qui l'ont amené à des genres variés tel que le film de pirates ("La flèche noire" et "Les nouvelles aventures du capitaine Blood", tous deux avec Louis Hayward en tête d'affiche, que nous retrouvons au casting de celui-ci), puis pas mal de films noirs et de westerns. A ce propos, Chuka le redoutable doit être son 17ème et quasiment son dernier, ce juste avant un Barquero décevant (mal-louchant sur le western spaghetti et forçant ses interprètes au cabotinage) ainsi qu'un remake de "Nevada Smith", cette fois-ci pour la télévision.

 

 

Bien qu'ayant assis son nom et sa réputation comme homme à tout faire, Gordon Douglas se voit confier un drôle de projet en cette riche année 1967 : Leone est en voie de sacralisation à force de démystification ironique, Peckinpah a déjà botté la poussière et le sol américain deux fois avec "Coups de feu dans la Sierra" puis le sous-estimé "Major Dundee", ce dernier entretenant certaines similitudes avec Chuka (le colonel du fort s'y montre aussi entêté que le Major Heston, prêt à se sacrifier lui et ses hommes pour un combat qui, au fur et à mesure que les enjeux avancent, n'a plus de sens, en tout cas, en apparence). Quant à Douglas, il a déjà foulé des terres indiennes similaires avec peut-être son meilleur western et en tout cas l'un de ses meilleurs films, "Rio Conchos" : une synthèse ébouriffante et presque parfaite du western traditionnel et celui, plus moderne, à venir.


Au scénario, on place Richard Jessup, auteur de quelques romans-westerns depuis 1957 sous le pseudo de Richard Telfair (l'homme a aussi écrit "Le Kid de Cincinnati" en 1963, comme quoi son adaptation ciné n'a rien du remake de "L'arnaqueur" comme il a trop souvent été dit à son propos et malgré ses airs de ressemblance inter-losers). Quant à la production du film, elle est due en grosse partie à Rod Taylor lui-même (une production Rodlor), qui voit là l'occasion de se mettre en valeur, dans une période où il a du mal à se renouveler et tourne le plus souvent pour Jack Cardiff ("Le jeune Cassidy", "Le liquidateur", Le dernier train du Katanga). Un budget assez modeste, soit, qui oblige à confiner l'histoire le plus possible dans un fort avec cependant, derrière, un récit touffu, des images et des moments puissants, ainsi que des ramifications pour le moins imprévues...

 

 

Les personnages ont ici une belle épaisseur jusqu'à parfois surcharger la pellicule : on comprend petit à petit que tous ces officiers, gradés ou non, ont été affectés à cet avant-poste par punition. Certains pour lâcheté, d'autres pour désertion, d'autres encore pour meurtres. On a affaire à un pur régiment disciplinaire. Nul doute, le western moderne est en marche : finis les forts tous faits d'officiers patriotes idéalistes ! Certains cinéastes sont passés par là : Aldrich et son "Vera Cruz" ont redéfini les motivations héroïques, talonné parfois par des cinéastes humanistes (Richard Brooks par exemple, avec "La dernière Chasse" en 1956) ou même progressistes tels que Robert Rossen qui, après s'être expatrié afin de tourner en Europe suite au maccarthysme, reviendra tourner aux Etats-Unis un western introspectif intéressant, sorte de pièce de théâtre en plein air dans laquelle l'héroïsme ne s'y était rarement montré aussi fatigué : "Ceux de Cordura".
Bien entendu, on ne réécrit pas comme ça l'histoire de l'Amérique, aussi le réalisateur se fit lyncher. Le film et ses interprètes furent traînés dans la boue par des critiques aigris, encore aveuglés par des préceptes bientôt dépassés, ce, avant de couronner le même homme et de l'oscariser. Ici, tout comme dans le film de Rossen, aucun personnage n'est clair et chacun cache un secret. La trajectoire de notre héros n'est qu'un leurre qui s'est construit sur les bases d'une désillusion profonde. Le colonel en charge du fort est un homme devant prouver qu'il est toujours un homme. Le sergent joué par Ernest Borgnine lui est fidèle jusqu'à l'outrance (on comprendra plus tard qu'un secret les unit depuis leur engagement au Soudan avec le sacrifice de l'un pour l'autre). Quant au reste de la garnison, il n'est pas loin de se comporter comme des lâches, prêt à fuir et pour ce faire, se mutiner, voire prendre de force le commandement.

 

 

Finalement, les sacrifices ne viendront pas de ceux qu'on attend, et si l'issue tragique paraît annoncée, inéluctable, on évolue finalement non loin d'un "Alamo" (sentiment renforcé par une lance transperçant le héros) dans lequel les rôles assaillis/assaillants seraient inversés : ici, pas de revendications terriennes de la part des Indiens, ceux-ci sont incapables de migrer du Nord au Sud tel que l'aimerait le gouvernement Américain, ce pour cause d'intempéries (il faut voir le personnage de Chuka arriver au fort au début, en traversant des paysages enneigés puis, un autre, plus près du poste, tout fait de vent et de poussière) et donc surtout, par extension, de famine. Un peu comme dans "Rio Conchos", qui commençait par un massacre gratuit d'indiens en train d'enterrer leurs morts et dont la seule motivation du crime était la haine (celle de Richard Boone), le film commence par des Indiens en pleine commémoration. A l'inverse, Chuka, croisant leur chemin, fera un acte tenant de l'évidence, à savoir leur donner à manger. Un acte qui le sauvera et lui vaudra le respect de Hanu, le chef des Arapahoes. Outre qu'il évolue en territoire classique (la trame est proche de Fort invincible), on pense alors à plusieurs films : "Jeremiah Johnson" pour le respect mutuel acquis, petit à petit, entre un trappeur et une tribu d'Indiens, lequel sera mis en danger par une armée américaine ignorante et irrespectueuse des mœurs qu'ils considèrent comme appartenant à des sauvages. Ainsi qu'à "Fureur apache" d'Aldrich (encore lui !), dans lequel la réponse à la haine ne pouvait être que la haine. A ce titre encore, les personnages campés par James Whitmore en éclaireur (tout comme Burt Lancaster dans Ulzana's Raid) ou même Rod Taylor en trappeur hors-la-loi, n'agissent que par obligation, déchirement et désillusion. Aux films d'évoluer alors d'une sorte d'impasse nihiliste où nos héros sont contraints à la violence à cause de facteurs externes.

 

 

Outre ces considérations "contextuelles", Chuka le redoutable est avant tout un film d'action étonnant, doté qui plus est d'un casting intéressant. Inégal et probablement trop calorique par rapport à ses moyens, il est pourtant émaillé de surprises et de scènes marquantes. La scène du repas, toute claustrophobe, se situant dans une pièce d'un fort distillant déjà ce sentiment, menée par un John Mills en colonel intransigeant, est un singulier moment de vérité tenant du morceau de suspens pur.
A noter que dans Chuka, la plupart des hommes ont une propension à boire de façon autant démesurée que la peur qui les tenaille d'être encerclés puis assaillis.
Difficile également d'oublier l'empoignade impressionnante et éreintante entre Rod Taylor et un Ernest Bognigne colossal ("gras-double" dans "Tant qu'il y aura des hommes" vs La loi du Talion ?), qui mènera elle aussi au respect mutuel.

Il est impossible d'anticiper ce qui va se passer, tant chaque scène finalement a des raisons que la raison des personnages ignore. Il en va de même pour l'histoire d'amour entre Luciana Paluzzi ("Opération Tonnerre", La mala ordina, L'homme du Clan, ...a tutte le auto della polizia, Les 2 Visages de la Peur, Les Amazones, Bataille au-delà des Etoiles...) , ici convaincante, dans un rôle servant lui aussi de révélateur (la scène d'amour dans la grange est un singulier moment d'émotion fiévreuse, presque impudique). On peut rajouter une scène de nuit effrayante où les indiens s'entraînent sur de vrais morts, ainsi que les apparitions de Hanu, à la fois fantomatiques, intrigantes et angoissantes (même si la perruque est un peu limite, mais passons...)

 

 

Soit, Chuka le redoutable, tout généreux qu'il soit, n'est pas parfait. Le budget restreint en fait à la fois ses qualités et ses défauts : les éclairages au sein de ce petit fort trahissent son manque de moyens via des intérieurs surexploités, mais c'est aussi par ce biais que l'ambiance anxiogène et crépusculaire se met en place.
On pourrait bien entendu ergoter sur les fantaisies historiques et invraisemblances du scénario (quid de ces britanno-américains au Soudan ? Quid des vivres tant convoités par la tribu indienne mais qu'on ne voit jamais dans un petit fort abritant un régiment réduit ? Quid de cette rencontre improbable dans une contrée désertique entre deux êtres liés à jamais de loin et qui se retrouvent ?). En même temps et a contrario, on pourrait le louer aussi : l'histoire commence par la fin, et la fin, loin d'en être vraiment une, nous ramène à d'autres questions...

A noter enfin que même par les défenseurs de Gordon Douglas, que ce soit Bertrand Tavernier ou a fortiori Patrice Brion (cf. les commentaires en bonus, de "Rio Conchos"), Chuka est soit occulté, soit méprisé. Un dommage collatéral qui se devrait d'être réparé un jour par la sortie d'un dvd en France.
En l'état, quoique inférieur à "Rio Conchos", "Chuka le redoutable" est un curieux western à la croisée des époques. Il est à la fois classique, inventif, fantaisiste, violent, psychologique, engagé et somme toute sacrément efficace avec sa gueule un brin bancale mais sacrément bur(i)née.


Mallox



En rapport avec le film :

# la scène d'arrivée de Chuka pendant le générique, dans de magnifiques paysages de montagnes enneigées, puis une vallée verdoyante où coule une rivière... a été reprise de "Smith le taciturne" (Whispering Smith) de Leslie Fenton, un western avec Alan Ladd et Robert Preston assez violent pour l'époque (1948).
source info : "link" sur http://forum.westernmovies.fr/

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