Essayeuse, L'
Genre: Porno
Année: 1975
Pays d'origine: France
Réalisateur: Serge Korber
Casting:
Emmanuelle Parèze, Alain Saury, Isabelle Bourjac, Pierre Danny, Martine Grimaud, Manu Pluton, Carmelo Petix...
Aka: Love Play
 

Lena est la gérante d'une petite boutique de lingerie féminine, à Paris. Sa conscience professionnelle la pousse à essayer ses articles dans le magasin, durant les heures d'ouverture, seule ou en présence de la clientèle. Une habitude qui plaît à bon nombre de messieurs fréquentant l'échoppe de Lena avec assiduité. Parmi ceux-ci figure Etienne Delacrau, un dandy distingué cumulant la double fonction de fétichiste (il collectionne les sous-vêtements préalablement portés par Lena) et de voyeur (il éprouve un intense plaisir à la regarder se changer dans l'arrière-boutique, caché derrière un rideau).

 

 

Mais voilà, Etienne est également amoureux de Lena. Et lorsque celui-ci lui demande avec un brin de provocation si elle essaye également ses clients, cette dernière lui répond du tac au tac par l'affirmative, du moment que la personne lui plaît. Ce qui est le cas en ce qui concerne Etienne. Le couple part donc chez lui. Il lui demande de prendre un bain tout en gardant ses sous-vêtements. Elle se prête au jeu sans sourciller mais s'inquiète lorsque son hôte commence à la prendre en photo puis à la menacer avec un revolver. Après quoi il la prend sur le lit tout en gardant ses vêtements, inondant la pièce d'une lumière aveuglante provenant de spots, afin que Lena ne puisse pas le voir durant l'acte. Mais après l'inquiétude vient le soulagement, et enfin le plaisir. L'étreinte est passionnée et tout se termine bien.

Sauf qu'Etienne est marié à une femme, Karine, prête à tout pour le reconquérir. Afin d'atteindre son but, elle a l'intention de se servir de Lena...

 

 

L'Essayeuse, disons-le tout net, compte parmi les meilleurs films pornographiques sortis dans la France Giscardienne. Diffusé en octobre 1975 dans plusieurs salles de Paris et de province, durant le fameux "âge d'or" du cinéma X, il aurait pu connaître une très belle carrière si la censure ne s'en était pas mêlée. Mais attention, le film n'a pas seulement été classé X, il a également été condamné à la destruction, ceci à la demande expresse de la 17e Chambre Correctionnelle de Paris, sous la pression de diverses associations "bien pensantes" que l'on ne connaît hélas que trop bien pour leur pensée étriquée, genre Familles de France. D'une certaine façon, ceux qui ont condamné L'Essayeuse à la destruction sont les mêmes que ceux qui condamnèrent de pseudo-sorcières au bûcher durant les siècles passés, ceux encore qui commirent des autodafés pendant les sombres heures de l'Histoire. Brûler des livres fut monnaie courante, récemment encore avec les nazis. Alors, pourquoi ne pas détruire un film ? Civitas n'existait pas encore en 1975, mais les esprits étroits étaient déjà bien là, émules de Monseigneur Lefebvre et de Jean Royer, pour ne citer qu'eux. L'Essayeuse fut le seul film pornographique français condamné à la destruction, une exclusivité dont les protagonistes, obligés en plus de verser des amendes, se seraient bien passés.

 

 

Et pourtant, quitte à me répéter, L'Essayeuse est une oeuvre dont les qualités sont indéniables, pour plusieurs raisons. La première concerne le casting, dont les premiers rôles donnent entière satisfaction. Emmanuelle Parèze en est le parfait exemple. Celle qui incarne Lena débuta au théâtre au milieu des années soixante avant de bifurquer dans le hard. Elle va tourner pour les meilleurs réalisateurs du moment : Claude Mulot, Jean Desvilles, Claude Bernard-Aubert (dans La Fessée, notamment) et donc Serge Korber. Le plus étonnant est qu'Emmanuelle Parèze retournera sur les planches avec succès après avoir arrêté sa carrière de hardeuse ! Quand on la voit à l'écran, il est indéniable qu'elle fait partie de ces trop rares actrices capables de jouer autant avec leur coeur qu'avec leur cul. Si Isabelle Bourjac (Karine dans le film) n'a fait qu'une carrière express dans le milieu, elle est toutefois crédible dans son rôle de bourgeoise cocue, sexuellement frustrée et avide de vengeance, offrant ainsi un contrepoids idéal au personnage de Lena.

 

 

Chez les hommes, on retiendra les excellentes interprétations d'Alain Saury et Pierre Danny. Le premier, issu du cinéma d'auteur, débuta dans des films de Guitry, Delannoy, Carné, John Huston ou encore Robert Siodmak. Durant les années soixante, on le voit dans "Le Capitaine Fracasse" et "Mayerling". Une carrière en dents de scie le conduit à rejoindre le circuit pornographique, où il tournera dans quelques films, notamment avec Claude Pierson. En parallèle, Alain Saury se fera également connaître en tant qu'écrivain, poète et naturopathe, avant de décéder prématurément en 1991.

Pierre Danny est également issu du cinéma dit classique, et débuta en 1957 dans "Les Aventures d'Arsène Lupin". Il tournera notamment dans "La Scoumoune", avant lui aussi de se voir proposer des rôles dans des films érotiques ("La Bonzesse", "Les Couples du bois de Boulogne") puis pornographiques. Comme Emmanuelle Parèze, Pierre Danny saura rebondir après le déclin du porno en jouant notamment dans des séries télé. Lui, tout comme Alain Saury, sont doublés dans les scènes de sexe. Les hardeurs, dans L'Essayeuse, ne manquent cependant pas, notamment dans la seconde partie du film. On reconnaîtra quelques figures emblématiques parmi lesquelles Charlie Schreiner, Alain Plumey ainsi que Richard Lemieuvre, sans oublier l'athlétique Manu Pluton. Du côté féminin, des noms connus également, comme Martine Grimaud (qui joue la soubrette) et Claudine Beccarie. Notons enfin l'apparition dans une scène de Bernard Musson, acteur qui écuma le grand et le petit écran durant six décennies, alternant également cinéma d'auteur et cinéma populaire exclusivement dans des seconds rôles.

 

 

Sans le talent de son réalisateur, L'Essayeuse ne serait peut-être pas l'un des joyaux du "Septième Hard". Et ce cinéaste, c'est Serge Korber, auteur de comédies renommées, dont celles avec Louis de Funès : "L'Homme orchestre" et "Sur un arbre perché". Sa dernière réalisation pour le cinéma sera l'adaptation de la célèbre bande-dessinée de Binet, "Les Bidochon". Serge Korber va suivre un parcours comparable à celui de quelques-uns de ses confrères, comme Claude Bernard-Aubert, et donc tourner des longs métrages X sous le pseudonyme de John Thomas. Il va en réaliser une dizaine ("La vie sentimentale de Walter Petit" fait partie de ses meilleurs) avant de retourner vers le cinéma traditionnel et la télévision. Serge Korber est également le coscénariste (avec Michel Audiard) du "Canicule" d'Yves Boisset.

 

Avec L'Essayeuse, Serge Korber a réussi le pari de proposer aux spectateurs un porno sortant des sentiers battus. Loin des scénarios balisés comme on en trouve souvent dans ce domaine, le cinéaste construit son intrigue comme un thriller durant la première partie, avec des personnages travaillés (Lena, le couple Delacrau, le chauffeur de Karine). Le début de la relation entre Etienne et Lena est par exemple ambigu, et l'on se demande si la jeune femme n'est pas tombée dans un piège tendu par un pervers. Ensuite, on réalise que le danger vient de Karine, la femme d'Etienne. La scène où Lena est violée par les deux domestiques noirs dans une villa à l'architecture incroyable est particulièrement marquante, débutant dans le salon et se poursuivant au fond de la piscine intérieure disposant d'une vitre par laquelle Karine peut observer la scène aux premières loges.

Puis, dans la seconde partie, vient la fameuse scène du sauna où les deux femmes matent une demi-douzaine d'homosexuels (parmi lesquels Carmelo Petix) occupés dans une partouze démentielle. Une séquence d'un réalisme saisissant, qui sera suivie d'une autre tout à fait différente mais également inoubliable, voyant les invités mâles du trio Lena/Karine/Etienne partir à la chasse à la "femelle" dans les bois jouxtant la propriété. Loin des instincts meurtriers du comte Zaroff, la chasse s'achèvera dans une partouze bucolique au milieu des fougères.

 

Korber réussit également son final, lors d'une dernière orgie se déroulant dans la maison, dans laquelle tous les invités ont trouvé un ou une partenaire. Tous… sauf une femme plus âgée, inerte dans un fauteuil, au regard vide. Le film s'achève sur cette vision que personne ne semble remarquer, à l'exception de Karine dont l'expression laisse entendre que sa crainte de la mort sera toujours là pour gâcher le plaisir de l'amour.

 

 

Parlons enfin de la partition musicale, également remarquable. Elle est due à Alain Gorraguer, arrangeur de Serge Gainsbourg et Jean Ferrat, compositeur des bandes originales de "La Planète sauvage", "Le Silencieux" et "L'Affaire Dominici". Gorraguer a écrit plusieurs partitions pour Serge Korber et Claude Bernard-Aubert (cf : chronique de La Maison des phantasmes).

 

Si l'on est encore aujourd'hui en mesure de parler de L'Essayeuse, c'est parce que, par malice ou par un heureux hasard, toutes les bobines existantes du film ne furent pas détruites à l'époque, et au moins l'une d'entre elles échappa au sort inepte qui lui était destiné. Cela explique comment L'Essayeuse a pu être projeté sur grand écran ces dernières années à l'occasion de plusieurs manifestations : à la Cinémathèque française en juin 1993 (nuit spéciale "cinéma porno") et en juin 2011 (soirée "La nuit de la Grande Chaleur"), à la Cinémathèque de Toulouse en 2012 (Festival Zoom Arrière – Films interdits) et au Forum des Images en juin 2013 (Festival Défense d'aimer, présidé par Christophe Bier).

Oublions les commentaires désobligeants et stupides du journaliste Gilles Colpart dans La Saison Cinéma 76, qui évoquait une mise en scène étriquée, une histoire fade et un érotisme triste, et reportons-nous plutôt sur la longue et passionnante analyse présente dans le Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques, où Emmanuel Lefauvre et Christophe Bier reviennent dans les moindres détails sur le film lui-même et sa destinée incroyable.

Au bout du compte, la censure n'aura pas eu le dernier mot, et ce n'est que justice...

 

 

 

Flint

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