Eugénie
Genre: Erotique
Année: 1970
Pays d'origine: Liechtenstein / France
Réalisateur: Jess Franco
Casting:
Soledad Miranda, Paul Muller, Jess Franco, Andrés Monales...
Aka: Eugénie de Franval (Liechtenstein) / Eugenie Sex Happening (Etats-Unis) / Eugenie de Sade (Etats-Unis, dvd) / Sade's Eugénia
 

Sur son lit de mort, Eugénie (Soledad Miranda) raconte à l'écrivain Tanner (Jess Franco) l'histoire qu'elle a vécue avec son beau-père Radeck (Paul Muller), écrivain érotique et chantre du sadisme. Elle lui fait part de sa propre initiation aux plaisirs sadiques, de sa relation fusionnelle avec Radeck, lui qui pourtant lui déclara avoir assassiné sa mère adultère, ajoutant qu'il n'hésiterait pas à faire de même avec Eugénie si celle-ci le trompait. Gagnée qu'elle était par sa philosophie, elle n'en avait pas pris ombrage, et continuait avec plaisir de vivre auprès de lui, pour connaître des sensations nouvelles. Ensemble, ils ont ainsi commis une série de meurtres sexuels. C'est en voulant aller encore plus loin qu'Eugénie fut envoyée pour draguer Paul (Andrés Monales), qui devait être leur première victime filmée. Mais le plan ne se passa pas comme prévu : Eugénie tomba amoureuse de Paul.

 

 

Il ne faut pas confondre cet "Eugénie" là avec l'autre "Eugénie" de Franco, tourné la même année, avec la suédoise Marie Liljedahl dans le rôle-titre, avec Christopher Lee et Maria Rohm. La version Soledad Miranda étant bien moins fidèle au livre de Sade (Philosophie dans le Boudoir) que ne l'est celle avec Marie Liljedahl. Cela dit, un lien existe entre les deux films : Paul Muller, un des (nombreux) acteurs fétiches du réalisateur, qui apparaissait dans presque tous ses films de l'époque. Tout comme c'était le cas de Soledad Miranda, actrice gitane à laquelle Franco porte encore aujourd'hui, plus de trente-cinq ans après sa mort, un énorme respect. Il faut dire qu'elle ne manquait ni de charme ni de charisme : son Eugénie est effectivement à la fois pleine de naïveté, de convictions et déborde d'énergie sexuelle.
N'ayant jamais connu son vrai père ni sa mère, elle est devenue le produit de Radeck, son père adoptif, qui se sert d'elle pour accomplir ses fantasmes, qu'il lui a inoculés en l'encerclant de traités sur le sadisme. L'alchimie entre Paul Muller et Soledad Miranda fonctionne à merveille, le premier se faisant passer pour le protecteur et pour l'éducateur d'Eugénie, laquelle découvre le sexe sous la seule forme qu'on lui a apprise : le sadisme et ses plaisirs mêlant violence et sexualité. Libéré des figures imposées qui peuvent plomber certains de ses films horrifiques (le lyrisme macabre, les ingrédients fantastiques...), le réalisateur peut s'étendre avec toute la latitude dont il a besoin sur les différentes parties de son film sans pour autant avoir recours à des subterfuges déplacés.
L'introduction présentant l'adhésion progressive d'Eugénie aux idées de Radeck est ainsi excellemment composée, Eugénie cherchant tout d'abord à prouver son adhésion par des actes et non par des paroles. Se promenant très courtement vêtue, puis se roulant nue sur son lit à la vue de son père, les images sont de loin supérieures aux mots. Il en sera de même pour tout le film, qui n'utilisera la parole que comme des transitions théoriques auxquelles succéderont des scènes érotiques pratiques. Pour celles-ci, la prestance de Soledad Miranda joue à plein, et l'introduction d'éléments sadiques dans le film (des accessoires pour le premier meurtre, un jeu pervers pour le second - le meilleur -) fait le reste, Franco réussissant à manier le sadisme en vieux roublard, en choisissant des victimes portées sur le sexe sans pour autant être masochistes. En faisant ça, le sadisme n'apparaît plus comme un simple jeu sexuel comme on peut le voir souvent (avec des parfois connotations comiques) dans ses représentations habituelles, mais prend réellement des allures de perversité se basant sur une conception philosophique concrète quoique forcément réductrice des théories du célèbre Marquis (dont Radeck est ici plus ou moins l'incarnation contemporaine).

 

 

Un peu à l'instar des écrits de l'écrivain, le style de Franco est assez lent, contemplatif, reposant sur une musique sobre mais adaptée (quoi que peut-être trop omniprésente). En d'autre termes, il s'agit de son style habituel. La différence étant que son intrigue, réduite à sa plus simple expression, se satisfait grandement d'un tel traitement, d'autant plus que pour l'occasion, les zooms obsessionnels qui caractérisent certains films du réalisateur (et qui pour ma part contribuent beaucoup à m'en détourner) sont ici en net retrait. Tout est fait pour suggérer la prise de plaisir d'Eugénie, pour laquelle les meurtres font également office de tests quand à sa réelle adoption des préceptes de son père adoptif. Ces sorties sadiques sont paradoxalement l'occasion pour elle de découvrir d'autres lieux, de côtoyer la société.
On notera d'ailleurs la présence de Jess Franco lui-même au générique, incarnant l'écrivain Tanner, un homme fasciné par les actes de Radeck et d'Eugénie, et qui comme il leur avoue n'ose pas mettre en pratique leurs idéaux. On sent que Franco n'a pas incarné ce personnage par hasard, puisqu'il semble effectivement fasciné par l'univers du sadisme sans pour autant le rejoindre complètement. Ce sera donc sans surprise que la fin du film, sous forme tragique, marquera la prise de conscience d'Eugénie, puisqu'elle finira par tenter de s'émanciper en tombant amoureuse d'une de ses victimes, à laquelle elle sera chargée de faire croire en son amour pour mieux l'assassiner sous la caméra de son père par la suite. Cette future victime, Paul, est tout ce que son père n'est pas : il n'est pas porté sur le sexe, il cache un certain romantisme derrière une façade de dureté, il est pauvre, et, étant communiste, vouant un culte à Ernesto Guevara, son idéal est justement d'être libéré de l'exploitation. A partir de là, il s'agira d'une lutte d'influence idéologique entre Radeck et Paul sur une Eugénie placée pour la première fois devant un choix.

 

 

On ne peut que saluer cette œuvre de Franco, conçue avec soin, avec une simplicité limpide, et qui surprendra même les plus réfractaires au style habituel du réalisateur (du moins si ceux-ci sont prêts à fermer les yeux sur quelques incohérences, tel qu'un aller-retour Paris-Bruxelles en une soirée pour commettre un meurtre "ni vu ni connu").

 

Note : 7/10

 

Walter Paisley
 
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