Claymore 1 à 8
Genre: Fantastique , Shonen , Démons , Manga
Année: 2001
Pays d'origine: Japon
Editeur: Glénat
Scénario:
Norihiro Yagi
Dessin:
Norihiro Yagi
Traduction:
Anthony Prezman et Satako Fujimoto
 

T.1 : La tueuse aux yeux d'argent

T.2 : Les ténèbres de la terre sainte

T.3 : Thérèse la souriante

T.4 : Le stigmate de la mort

T.5 : Histoire de guerrières

T.6 : La chasse interminable

T.7 : Les qualifications des guerrières

T.8 : L'antre de la sorcière

 

Depuis l'Antiquité, les hommes vivent et meurent dévorés par des démons contre lesquels ils ne peuvent rien. Pour en venir à bout, une organisation a créé une race de guerrières mi-humaines mi-démones, les "Claymore". Celles-ci, dotées de capacités exceptionnelles issues de leur énergie démoniaque et dont les yeux argentés leur permettent de discerner la présence des démons, les affrontent inlassablement, munies d'une grande épée portée sur leur dos. Mais la condition des Claymores est plus tragique qu'héroïque et les agissements douteux de leurs invisibles employeurs, de même que les conséquences des règles strictes auxquelles elles doivent se soumettre, pourraient bien pour la première fois depuis des siècles menacer cette mécanique sois-disant parfaite. Par ailleurs, nous apprendrons également qu'une guerre semble se préparer, trois super-démons recrutant peu à peu des troupes aux quatre coins du continent. Mais Claymore, c'est aussi et plus particulièrement les aventures d'une de ces guerrières, Claire, et de son jeune compagnon humain Raki, dont nous suivons le parcours et les nombreuses épreuves.

En soi, le sujet de cette série n'a rien d'original. Nombre de mangas de type shonen mettent en scène de jeunes guerrières à la nature hybride (mi-humaine mi-vampire, mi-humaine mi-démone, mi-humaine mi-ce que vous voulez) munies d'armes blanches et/ou de pouvoirs surnaturels pour effectuer leurs missions. De cette hybridation naît souvent des personnages au caractère ambivalent, finalement aussi peu fréquentables que leurs odieuses proies. Pourtant, Claymore est actuellement le seul shonen du genre à m'avoir séduit. Les raisons sont multiples et se retrouveront de manière implicite tout au long de ma chronique. Comme j'en suis déjà au tome 8 à l'heure où je me décide à en parler, je vais me contenter de dégager les grandes lignes de la série (son histoire, ses protagonistes, son monde, ses enjeux, ses thèmes) plutôt que de détailler laborieusement le contenu de chaque volume.

 

Des "anges" (exterminateurs)...

 

Le premier tome nous présente donc une de ces Claymore, Claire, dont les caractéristiques n'inclinent guère le lecteur au départ à éprouver la moindre empathie : froide, inexpressive, laconique, impitoyable, (forcément) à peine humaine. Une véritable machine à trancher du démon par paquet de dix qui, sitôt sa besogne expédiée sans état d'âme, s'en retourne d'où elle est venue tel un pistolero de western-spaghetti. Ne recherchant ni la gratitude, ni les récompenses, ni les honneurs, ni même la moindre rétribution. Déconcertante Claymore, de laquelle émane à la rigueur un certain pouvoir de fascination un brin morbide : de celle que l'on peut attribuer aux reptiles ou aux panthères. Une impression encore renforcée par un physique angélique et gracieux qui nous ferait presque oublier ce qui se cache derrière son joli minois. Tâchons cependant de garder la tête froide car les Claymores, au cas où il faudrait encore le préciser, ne sont pas du genre à se laisser baratiner par les mâles de passage. A ce stade, elles paraissent bien décourageantes. Et pourtant... N'importe quel auteur sait pertinemment qu'un héros ou une héroïne dénué(e) de toute humanité n'a aucune chance de plaire au lecteur, qui veut pouvoir se familiariser avec les personnages, suivre leur parcours, bref s'intéresser à eux, fussent-ils à moitié démoniaque (mais à moitié seulement, voilà toute la nuance). C'est pourquoi Norihiro Yagi a eu la judicieuse idée d'adjoindre à sa Claymore-vedette un jeune garçon, Raki, dont la famille a été décimée par des démons. Le passage de la tueuse aux yeux d'argent dans son petit village aura sur ce garçon perdu et sans attaches un tel impact qu'il n'hésitera pas à imposer difficilement sa présence à celle qui, de son côté, n'éprouve à ce moment de l'histoire aucune envie de s'encombrer d'un morveux qui rendrait de surcroît ses missions plus compliquées. La persévérance de Raki sera toutefois payante et l'acceptation progressive de Claire envers son compagnon permet alors au mangaka de nous révéler, petit à petit, trois aspects importants des premiers tomes : une Claymore moins imperméable aux émotions et aux sentiments que nous le pensions de prime abord, la naissance d'un jolie complicité résultant de deux souffrances et deux solitudes qui finissent pas se reconnaîtrent et se rejoindrent dans une relation du type "grande soeur et petit frère".

Mais avec Raki, nous découvrons surtout toute la tragédie existentielle de ces farouches guerrières qui étaient autrefois de simples jeunes filles victimes d'une mystérieuse organisation religieuse qui, non contente de les avoir privées de force d'une part de leur humanité, les envoient au combat sans se soucier de leur sort puisque, au final, toutes sont remplaçables à un moment ou à un autre. Forcées d'accepter leur pathétique destin, les Claymores remplissent donc aussi stoïquement que possible leurs missions qui paraît ne jamais avoir de fin dans ce monde où les démons pullulent.

Comme si cela ne suffisait pas, l'auteur ajoute un élément aussi terrifiant que capital. En effet, si les capacités hors-normes des Claymores proviennent en grande partie de leur énergie démoniaque, celle-ci ne doit pas dépasser un certain stade. Libérer une trop grande quantité de cette énergie lors d'un affrontement particulièrement difficile risque de les faire passer de "l'autre côté", la partie démon prenant alors le contrôle total de leur être. Dans ce cas, la sanction est immédiate : la guerrière exaltée (selon le terme employé dans la série) sera éliminée par ses propres consoeurs. Impitoyablement. Et nous apprendrons assez vite que cette exaltation, loin d'être exceptionnelle, est le sort qui leur est de toute façon réservé tôt ou tard selon les circonstances et leur tempérament propre (une Claymore de nature trop agressive ayant plus de chances de sombrer rapidement dans l'exaltation qu'une autre, plus pondérée). Cette loi aussi dramatique qu'injuste crée chez le lecteur un fort sentiment de fatalité, la vie de chaque Claymore étant alors perçue comme la "chronique d'une mort (violente) annoncée". Avec un tel fardeau et une telle absence de perspectives, ces guerrières suscitent alors davantage notre sympathie. Et pour peu que l'une d'elle (Claire, en l'occurrence, qui reste le personnage central des histoires) redécouvre grâce à son jeune compagnon une humanité qu'elle avait pris soin d'étouffer par fatalisme, elle ne peut qu'emporter notre adhésion et nous intéresser à son devenir. D'autant que, malin, l'auteur nous confirme, chemin faisant, que la nature de Claire est décidément différente de celles de ses congénères. Une différence qui, sans vouloir trop en révéler ici, tient aux conditions particulières (pour ne pas dire uniques) qui l'ont fait accéder au statut de Claymore. Au long de la série, nous ferons un peu connaissance avec d'autres Claymores (Thérèse, Miria, Hélène, Denève, Irène, Ophélie, Priscilla, Galatée, etc... ) qui - mis à part la première - sont loin d'inspirer autant l'empathie que l'héroïne principale. Ce sera au moins l'occasion d'apprendre que chaque guerrière possède un numéro qui les situe dans une hiérarchie tenant compte de leur puissance (la n°1 étant bien évidemment la plus redoutée de toutes et la n°47 la plus faible) mais aussi que chacune détient un talent qui lui est bien spécifique. Par exemple la faculté (proche de la précognition) d'anticiper une attaque grâce à une "lecture" du flux démoniaque de l'adversaire ou encore une agilité stupéfiante dans le maniement de l'épée. Je ne vous dirai pas quelle est la position de Claire dans la hiérarchie, ni son talent particulier car il faut bien laisser un peu de place au mystère.

 

...et des démon(e)s

 

Les démons les plus fréquents se dissimulent perfidement derrière une apparence humaine des plus banales et ce n'est qu'au moment où ils sont identifiés par les Claymores qu'ils révèlent leur véritable aspect. Celui-ci est d'ailleurs peu original et aucun de ces démons ne se distingue vraiment de l'autre. Il s'agit en fait de démons mineurs, fort nombreux dans ce monde mais peu puissants. De fait, même une soldate du plus faible niveau est capable d'en venir à bout assez rapidement. Très présents dans les premiers tomes, ils déçoivent un peu par la faible résistance qu'ils opposent aux guerrières (si on excepte un démon plus atypique et nettement plus coriace dans le tome 2). Mais heureusement pour le lecteur, qui commençait à ressentir les premiers signes d'ennui le chatouiller, vint les exaltées. L'auteur ne manque pas d'ironie en faisant de ses démon(e)s à la fois plus redoutables et plus intéressant(e)s sur le plan graphique d'anciennes Claymores s'étant laissées corrompre par leur part démoniaque. Adversaires de poids, intelligentes et puissantes, ces démones d'une toute autre trempe exhibent tout aussi fièrement une apparence singulière et spectaculaire qui n'a plus grand chose d'humaine. Leur apparition est toujours un moment de stupeur même pour les soldates les plus aguerries. Ces luttes entre demi-démones et exaltées diffèrent pourtant dans le sens où il s'agit cette fois d'une lutte pour ainsi dire fratricide au goût amer, aucunes des Claymores - exaltées ou non - n'ayant finalement choisi leur condition. Et pendant que tout ce petit monde de marionnettes livrées à leur sort, leurs pulsions et leurs besogne sans fin se massacrent sans répit, l'organisation tire tranquillement les ficelles de ce qui doit ressembler à leurs yeux à un simple jeu pervers (j'y reviendrai dans le paragraphe la concernant). On se demande alors si cette organisation ne serait pas en réalité le véritable ennemi du genre humain et les prochains tomes devraient nous en dire plus. Quoiqu'il en soit, le tome 8 nous apprend également l'existence de trois super-démones éparpillées sur le continent, trois ex-Claymores numéro 1 s'étant exaltées et qui se sont découvert une soif de conquête toute nouvelle. Avec les mystères associés à l'organisation, ce futur conflit devrait probablement être le second grand fil conducteur des volumes à venir mais nous n'en sommes pas encore là.

 

 

Terrain de chasse

 

Après ce (bref) aperçu des forces en présence, parlons un peu du monde dans lequel elles évoluent. Celui-ci ne porte pas de nom, nous ignorons même si nous sommes sur une Terre parallèle ou dans un autre monde (qui ressemblerait tout de même beaucoup au nôtre, démons exceptés). Le cadre est de toute façon médiéval mais, ô surprise, il ne s'agit pas ici du Japon médiéval. Les décors, les constructions, la religion, les noms des personnages, tout nous indique un moyen-âge "européanisé". Ce choix assez rare dans le manga m'avait frappé et intrigué. Voilà qui change des sempiternels samouraïs, shoguns et des temples nippons et nous donne évidemment, à nous lecteurs francophones, une grande impression de familiarité. Quoiqu'il en soit, sachez que ce monde (ou plutôt ce continent) se divise en 47 provinces, qui est aussi le nombre des Claymores en activité. Géographiquement, le monde de Claymore compte son lot de déserts, de forêts, de montagnes, de plaines, mais malgré cette diversité banale, l'ensemble donne une étrange sensation de monotonie, comme si l'histoire se déployait dans un lieu unique bien que pourtant toujours changeant. Cette impression provient peut-être du fait que ce continent paraît vierge de toute ambition revendicatrice de la part d'éventuels souverains ou conquérants qui baliseraient, en quelque sorte, ce monde et nous donneraient quelques repères, géographiques mais aussi historiques. Hors, Claymore ne nous donne (pour l'instant du moins) aucune information sur de tels aspects de ce monde, si tant est qu'ils existent. Point de royaumes, de politique, de complots, d'alliances, de guerres et tutti quanti : la série ne s'intéresse qu'aux soldates (et à quelques humains entraînés dans leur sillage) qui parcourent le continent pour exécuter leur éternelle besogne. Qui plus est à pieds (leur énergie démoniaque leur permettant de marcher longtemps sans fatigue et sans avoir besoin de beaucoup s'alimenter). Je me suis d'ailleurs interrogé durant plusieurs tomes sur l'absence de chevaux ou de montures quelconques, de même que d'autres moyens de locomotion primitifs tels que charrettes ou chariots, et ce n'est qu'au tome 6 que nous voyons très brièvement des brigands galopant sur des chevaux. J'en fait la remarque car, même si ce n'est qu'un détail, il montre bien à nouveau à quel point l'auteur ne semble se préoccuper que du quotidien des Claymores et de leur entourage immédiat. Dans ce cas, pourquoi s'inquiéter de l'existence ou non de chevaux, cochons ou chameaux puisque les guerrières solitaires n'en ont que faire.

 

Une organisation bien mystérieuse

 

J'ai déjà mentionné l'organisation qui emploie les Claymores. Celle-ci étend toute son autorité et son ombre inquiétante sur la série mais, actuellement, je dois avouer qu'elle demeure un mystère complet. En dehors de la mention régulière de son nom dans la bouche des soldates, de certains de ses agissements (manipulations ?) bien troubles qui présagent une vérité que l'on imagine encore plus sombre et de ses hommes en noir à l'esprit retors qui indiquent aux demi-démones leurs missions, nous n'en savons pas plus. Jusqu'au tome 7, nous ignorons où elle se situe, quels sont ses membres, à quoi ils ressemblent et quels sont ses accointances (supposées, suggérées) avec d'éventuelles instances supérieures (religieuses ou démoniaques ?). Tout au plus le huitième opus lève un petit coin du voile sur son lieu d'élection et l'apparence de certains de ses dirigeants mais rien de très révélateur. Ce brouillard qui la dissimule la rend encore plus inquiétante et suspecte. Nous savons cependant (depuis le tome 6) que non contente de pratiquer les hybridations et avoir instaurer des règles précises qui ne peuvent être enfreintes, elle génère de la part de certaines Claymores (quatre en particulier, dont Claire) une suspicion proche de la dissidence. L'organisation, fidèle à sa réputation de quasi omniscience/omnipotence, est d'ailleurs parfaitement au courant de ces "écarts de conduite" de certaines de leurs soldates et cherche même le moyen de les faire tuer en les envoyant, par exemple, dans des missions dont la dangerosité excède leur degré de compétence à chacune. Bref, comme on dit dans la mafia : il pourrait bien arriver à ces Claymores un "regrettable accident". Chaque mission de Claire et de ses trois alliées devient alors, à partir de ce moment, comme autant de pièges insidieusement mis sur leur route : affrontement avec un exalté mâle qui n'était pas prévu au programme du jour (tome 6) ou avec une Claymore réputée pour sa soif de carnage et qui se soucie peu d'éthique (la terrifiante et surpuissante - mais aussi très perturbée - Ophélie dans le tome 7). A ce stade, la série prend donc un tournant plus intéressant : il ne s'agit plus maintenant de simples (et répétitives) chasses au démons mais d'enjeux un brin plus complexes et tortueux où les Claymores en viennent à s'affronter entre elles (en plus de leur lot quotidien de démons à trucider), le tout sur une espèce d'échiquier guerrier mis en place par cette satanée organisation. Si l'on y ajoute quelques motivations personnelles de la part de Claire (se venger de la plus puissante des exaltées qui a jadis décapité son amie) et une éventuelle guerre qui se prépare, voilà de quoi alimenter les autres volumes.

 

Vous qui entrez ici...

 

Claymore est une série sans aucun doute cruelle et sanglante. Cette cruauté est présente dans chaque volume, sur le plan physique (les personnages sont fort malmenés et les blessures fréquentes, même si les Claymores disposent de la capacité de se régénérer à l'occasion) mais surtout psychologique. Et personne n'est épargné, pas même les créatures les plus innocentes. Ainsi, dans les volumes 3 et 4, où nous faisons la connaissance grâce à un long flash-back de la Claymore n°1(Thérèse la souriante), nous trouvons dans un village une fillette qui a eu le malheur d'être "adoptée" par un démon d'apparence humaine ne lui ayant manifestement épargné aucun sévice. Les nombreux hématomes et meurtrissures font ainsi du corps chétif de la fillette une cartographie de la souffrance autant physique que morale. Dans le tome 6, l'odieuse Claymore Ophélie se livre à un jeu particulièrement sadique dont le jeune Raki fait les frais, devant une Claire impuissante à l'aider. Et qui continue un autre jeu sanglant avec la même Claire (décidément !). Deux cas parmi d'autres dans un monde médiéval, peut-être, mais exempt de toute attitude chevaleresque. Le vice dépasse de loin une vertu qui semble d'ailleurs inexistante. C'est le règne du plus fort, du plus rapide, du plus puissant, du plus rusé, voir du plus pervers, que l'on soit démon(e) ou moitié-démon(e) (autrement dit Claymore). Trancher ou être tranchée. Entre ses deux puissances démoniaques survivent bien précairement des humains qui ne sont finalement que du bétail pour les démons (grands amateurs de tripes humaines) et quantité assez négligeable pour la plupart des Claymores (qui les ignorent la plupart du temps). Leur insignifiance est d'ailleurs renforcée par une certaine uniformité physique : ils possèdent des caractéristiques assez proches, de villages en villages, comme s'ils sortaient tous d'un nombre réduit de moules. Incapables de se défendre et n'essayant même pas, ils sont entièrement soumis aux règles édictées par une organisation qui consent bien à leur envoyer leur soldates d'élites mais...contre paiement, la charité chrétienne n'étant pas de mise. Inutile de se demander ce qui peut advenir à ceux qui n'ont pas les moyens de payer le tarif. Sanglante, la série l'est assurément et pour tout dire j'apprécie beaucoup le fait que le manga soit (comme la plupart des mangas) en noir et blanc. Sans être d'un estomac très délicat, j'avoue qu'une mise en couleurs de Claymore deviendrait une visite salissante au pays des vermeils. Membres coupés, décapitations, plaies béantes, sang giclant d'une artère sectionnée, les grandes épées de nos soldates occasionnent des dégâts en grand nombre. Cependant (et là aussi, je plussoie), l'auteur nous épargne heureusement les ripailles de démons pas franchement végétariens, évitant ainsi de sombrer dans un gore excessif de série Z. De plus, la finesse du dessin tend à tempérer curieusement toutes ces effusions d'hémoglobine mais je reviendrai sur cet aspect plus tard dans le paragraphe consacré au graphisme.

 

... n'abandonnez pas tout espoir

 

Pourtant, au milieu de toute cette violence, de cette souffrance, de cette monstruosité, de ce fatalisme qui feraient de Claymore un désert aride à l'inhumanité qui tiendrait le lecteur à distance, s'intercalent des moments de véritable émotion, tels quelques bourgeons poussant entre deux pierres disjointes. Cette émotion reste discrète, pudique, loin des grandes démonstrations ou de grandes déclarations passionnelles, mais elle est bien présente et se développe surtout dans les rapports entre Claire et Raki comme je l'ai déjà mentionné mais aussi entre Claire et Thérèse la souriante. Ces deux couples de personnages fonctionnent d'ailleurs sur le même schéma : Claire réitère en fait avec le jeune garçon la même relation de tendresse fraternelle qu'elle avait connu avec Thérèse mais dans le sens inverse, devenant cette fois pour lui ce que la Claymore Thérèse avait été pour elle : une protectrice, une amie dévouée et une compagne de galère. De son côté, Raki offrira à la Claymore sans même s'en rendre compte un bien encore plus précieux : une raison de vivre et d'espérer. A sa propre époque, la redoutée et peu tendre (mais aussi tourmentée) Thérèse avait elle-même trouvé en Claire une forme de sérénité comme l'expliquera plus tard la Claymore Irène à Claire : "avec toi, elle a dû passer un moment profondément humain, dense et rempli d'apaisements, même si ce fut court. Je pense qu'elle était heureuse". Cependant, ce regain d'humanité, voir de bonheur, a son revers : une Claymore faisant preuve de sentiments peut voir décroître sa combativité et surtout son absence de pitié, de même qu'être hantée par la crainte permanente de perdre l'être aimé. Une faiblesse que ne peuvent en principe se permettent ces guerrières censées exécuter leur tâche sans états d'âme et qui, dans le cas de Thérèse, la mènera d'ailleurs à sa perte. Ce qui déclenchera, par ailleurs, un sentiment de culpabilité chez Claire. Pourtant, dans son propre cas, son affection pour Raki lui apportera aussi une détermination à survivre qu'elle ne possédait pas avant de le rencontrer. Alors, faiblesse ou force ? Les deux sont évidemment indissociablement liées. Tout cela pour dire que Claymore, malgré sa sécheresse de ton et sa violence permanente, n'est pas un manga dénué de coeur quand bien même on charcute le plus souvent à la force du bras. On ne s'en plaindra pas.

 

Graphisme en "clair-obscur"

 

J'ai pris l'habitude ces dernières années d'être tolérant envers des styles graphiques qui ne m'accrochent que très modérément pour pouvoir profiter de scénarios de qualité (l'inverse est par contre moins vrai, une bande dessinée devant être pour moi davantage qu'un joli livre d'images). Avec Claymore, je n'ai pas eu à me forcer beaucoup. En vérité, c'est bien le dessin de Nohiro Yagi qui m'a tout d'abord incité à acheter les deux premiers volumes de cette série. Certains trouveront peut-être celui-ci un peu fade en regard de certains mangas du même genre mais, pour ma part, j'ai été séduit par sa finesse, sa délicatesse, son raffinement, ainsi que le sens du détail de décors sans doute forts récurrents (et un peu monotones) mais très soignés. Les shonen a faire preuve de ce genre d'élégance sont à ma connaissance assez rares. Il suffit de considérer la minutie avec laquelle sont représentés les paysages naturels (forêts denses, reliefs montagneux, plaines herbeuses parsemées de rochers) mais aussi les constructions humaines dont chaque brique, chaque bloc, est bien visible (voir par exemple la cathédrale dans le tome 2). Du "travail d'équerre". Si certains mangas m'ont habitué à des décors urbains d'une précision photographique (Death Note, Ikaru no go, Monster) celle de Claymore n'est pas tant "photographique" que le résultat d'un travail soigneux et appliqué. Le trait de Yagi est souvent précis, net, délicat (c'est décidément le mot qui me vient le plus à l'esprit pour le définir, quitte à me répéter). Une précision à peine altérée par les scènes d'action, même si rendre compte graphiquement de l'extrême vélocité de certaines guerrières (celle d'Irène est telle que son épée est tout simplement...invisible à l'oeil nu.) n'est pas évident sans tomber dans la confusion. La relative sobriété du découpage est aussi une bonne surprise. Moi qui ait toujours du mal à supporter la disposition et la furie graphique des mangas d'action qui me décourage d'emblée à l'idée de les "déchiffrer", Claymore reste d'une belle lisibilité. Enfin, j'ajouterai que malgré sa noirceur qui l'apparente autant au seinen qu'au shonen, l'auteur use peu d'ombres et encore moins de surfaces noircies à l'extrême (fréquent dans les seinen), l'ensemble donnant au contraire un aspect "ligne claire" qui contraste curieusement avec la noirceur du sujet.

 

 

Conclusion provisoire

 

Dans les limites fixées de ce genre de manga (que je ne lis pas habituellement), où l'action occupe une large place, Claymore est une série très recommandable. Malgré une psychologie relativement sommaire et l'absence d'intrigues (de cour) complexes que je m'attends toujours à trouver dans un contexte médiéval, c'est peut-être justement la simplicité du monde qui y est dépeint mais aussi, paradoxalement, les nombreux points restant encore obscurs qui en font l'intérêt et la singularité, à l'image de ses (anti)héroïnes qui nous paraissent à la fois si difficiles à cerner et pourtant si familières également. Chaque tome nous en révèle un peu plus à chaque fois, sans perdre de vue les figures (guerrières) imposées de ce type de série qui doit probablement respecter son quota de créatures démembrées. Et quand bien même j'eusse aimé, pour ma part, moins d'affrontements physiques répétitifs et une plus grande densité et variété narrative... On pourrait aussi reprocher à l'auteur de ne pas trop se presser pour éclaircir certains points demeurant toujours bien obscurs, voir peut-être laissés en court de route, alors que les combats se taille tout de même la part du lion. Manifestement, la série est prévue pour durer et les détails des fils principaux insérés dans sa trame nous sont livrés au compte-gouttes. Mais encore une fois, ce sont les règles du genre et Claymore, comme en témoignent tout ce que j'ai rédigé dans cette chronique, n'est pas pour autant avare d'éléments intéressants et bien mystérieux. Sans oublier un travail graphique que j'apprécie. Je ne pourrais en dire autant de tant d'autres shonens.

 

Note : 8,5/10

 

Raggle Gumm

 

A propos de ce manga :

 

- Site de l'éditeur : http://www.glenat.com/

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