Scipion l'Africain
Titre original: Scipione l'africano
Genre: Historique , Peplum
Année: 1937
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Carmine Gallone
Casting:
Annibale Ninchi, Camillo Pilotto, Francesca Braggiotti, Isa Miranda, Carlo Lombardi, Fosco Giachetti...
Aka: Scipio Africanus : The Defeat of Hannibal
 

A la fin du IIIème siècle avant JC (en -205 exactement), alors que le souvenir de la défaite de Canne est douloureusement présent chez tous les citoyens romains, la foule se presse sur le forum pour apprendre les résultats des élections consulaires. A l'intérieur du sénat, les débats font rage pour savoir si Scipion le conquérant de l'Espagne se verra attribuer la province de Sicile et, ce faisant, la conduite de la guerre en Afrique. Aux argumentations de ses adversaires prétendant qu'une expédition sur ce continent serait coûteuse et surtout dangereuse, l'armée d'Hannibal étant toujours cantonnée dans le sud de la péninsule, le Duce... non pardon, le consul répond (menton en avant) qu'au contraire cette attaque forcera le carthaginois à plier bagages et rentrer chez lui. Au même moment, dans le camp d'Hannibal, son armée, ramassis de mercenaires de toutes les nations, sans soldes depuis longtemps, fait grise mine. Une mutinerie éclate, et le borgne Hannibal promet de payer tous ceux qui désirent quitter son armée, à condition qu'ils sortent du camp en rendant leurs équipements. La plupart se méfient et rentrent dans le rang. Hannibal, faisant preuve "d'une perfidie plus que punique" (Tite Live), fait massacrer les autres, alors désarmés, par sa cavalerie numide...

 

 

Péplum historique sur la campagne africaine de Publius Cornelius Scipio (il y gagna son surnom d'Africanus) qui mit fin à la seconde guerre punique, ce métrage est considéré comme le film symbole du régime fasciste, car voulu par le Duce lui-même qui en lança la production. Voici une œuvre dont la réputation et la légende dépasse de beaucoup les réelles qualités ou les défauts purement cinématographiques. Lancé juste après la conquête de l'Ethiopie, le film était censé à la fois célébrer cette victoire et légitimer les volontés expansionnistes et belliqueuses du régime, par le parallèle assez évident avec cet épisode africain d'un passé glorieux. Quatre-vingt ans plus tard, le film traîne la réputation d'être à la fois un film de propagande particulièrement ridicule et un péplum particulièrement spectaculaire et enlevé, à la figuration pléthorique. Hélas, il n'est ni l'un ni l'autre, et hormis les scènes d'ouverture sur le Forum Romanum, et celles finales de la bataille de Zama, on s'ennuie ferme. Cet oeuvre eut d'ailleurs peu de succès en Italie mais marcha à l'étranger (ou l'inverse, selon les sources). Ce qui est sûr, c'est que ce film produit par Vittorio Mussolini (fils de) déplut au Duce, particulièrement atterré par la prestation d'Annibale Ninchi dans le rôle titre. Les critiques italiens de l'époque furent assez tièdes, préférant prudemment s'extasier sur la charge des éléphants, sous entendant ainsi que le reste du film ne valait pas grand chose. Scipion l'Africain remporta malgré tout le grand prix du festival de Venise (plaisamment appelé, à l'époque, Coppa Mussolini).

 

 

Pourtant, ce métrage bénéficia de gros moyens : plus de 350 jours de tournage, des milliers de figurants (au moins 6000 pour reconstituer la bataille de Zama), des centaines de chevaux et des dizaines d'éléphants (tous les cirques d'Europe ont été mis à contribution), plus de 60 rôles parlants et 30 acteurs de renom, et enfin 6 scénaristes. Trop d'acteurs et de scénaristes, les séquences s'enchaînant sans véritable continuité et sans que l'on ne retienne ou se rappelle qui fait quoi, hormis Scipion et Hannibal. Car si le lien scénaristique entre les scènes est assez lâche, il y a en plus, entre elles, des ruptures de ton qui donnent l'impression d'assister à des films différents. Aux discours pompeux et ampoulés succèdent des séances de comique troupier (les légionnaires au camp), puis des séquences mélodramatiques qui semblent tirées d'un film muet (celles avec Isa Miranda qui sont souvent ridicules, et celles impliquant Sophosnibe directement inspiré du "Cabiria" de 1914).
Le spectateur en est réduit à attendre la bataille finale, clou du film, qui elle ne déçoit pas et offre enfin le grand spectacle espéré. L'aspect propagandiste est contenu pour l'essentiel dans la scène d'ouverture, où l'homme providentiel, sauveur de la patrie, s'oppose à une assemblée de braillards (critique à peine voilée du parlementarisme) avant de sortir sous les acclamations du peuple qui fait alors, comme un seul homme, le salut romain. Un salut qui en rappelle un autre remis au goût du jour par les chemises noires. Mais quand la caméra se rapproche, lors d'un travelling, on se rend compte qu'un grand nombre de figurants, vus de dos, écartent complètement les doigts de la main tendue, sans doute de façon volontaire, enlevant ainsi toute signification politique à leur geste. Signe avant coureur de la chute d'un régime ?

 

 

Quoi qu'il en soit, si le film n'est pas complètement oublié aujourd'hui, c'est grâce à son incroyable scène de charge d'éléphants et à la toute aussi incroyable "performance" d'Annibale Ninchi. Prendre un acteur prénommé Annibale pour interpréter le rôle de Scipion n'était sans doute pas une bonne idée, et il faut bien dire que son numéro d'imitation (ou de caricature) de Benito Mussolini... c'est quelque chose. Filmé en permanence en contre plongée, toujours la tête en arrière et le menton en avant comme son modèle, il en reprend les mimiques et les intonations à chaque fois qu'il ouvre la bouche. Tout cela culmine dans le long discours aux troupes, s'achevant par un mélodramatique "la victoire ou la mort" (avant la bataille de Zama) dont l'aspect verbeux ressort par contraste avec celui d'Hannibal, juste après, qui lui s'adresse à ses soldats comme à des esclaves et ne leur dit que deux phrases.
A posteriori, on peut se demander comment le réalisateur et son acteur ne furent pas saisis par le ridicule à leur vision du rôle (imaginez un acteur jouant Vercingétorix en imitant De Gaulle). Le Duce, lui, le fut, ce qui fait que leurs carrières respectives ralentirent après ce film, mais ne furent pas non plus par la suite affectées par le changement de régime. Ninchi, grand nom du théâtre, ne revînt devant les caméras que dans les années 50. Gallone, qui depuis le début du parlant tournait à l'étranger les versions italiennes de films français (de mère niçoise, il était bilingue) et allemands, fut choisit parce qu'il avait dirigé le dernier péplum muet. Il retournera en Allemagne tout de suite après ce métrage et ne reviendra en Italie qu'en 1940 pour n'y réaliser, jusqu'à la fin de la guerre, que des films de divertissement, à l'exception d'une coproduction roumaine sur le principal haut fait de cet allié de l'Allemagne (le seul, diront les mauvaises langues) : la prise d'Odessa en 1941. La paix revenue, il tourna dès 1946 un film sur la résistance italienne anti-fasciste, ce qui ne fut pas sans provoquer de nombreux ricanements dans la presse issue de cette résistance. En France, il reste célèbre pour avoir dirigé deux films de la série des "Don Camillo", avec Gino Cervi et Fernandel.

 

 

De nombreuses rumeurs courent sur ce Scipion l'Africain, certaines vraies, d'autres fausses, la plupart devenues invérifiables. La plus courante est celle affirmant qu'on peut voir à l'image des poteaux téléphoniques, et des montres aux poignets des figurants, rumeur qui a, a priori, circulé durant le tournage pour se gausser d'un Carmine Gallone dépassé. J'avoue que je n'ai absolument rien remarqué ; de toutes façons, c'est le reproche standard fait à tous les films historiques tournés avant le XXIème siècle (et donc le traitement des images en post prod'), la plupart du temps sans preuve. Une autre est que le jeune Alberto Sordi (16 ans à l'époque), non crédité au générique, fait partie de la figuration en tant que légionnaire romain. Moins vraisemblable et plus surprenant, c'est Benito Mussolini lui-même qui aurait dirigé les figurants (de main de maître, précise-t-on) lors des scènes de bataille, ceci d'après le grand Jean Tulard. Enfin, selon d'autres sources, plusieurs centaines de figurants recrutés sur le port industriel de Gênes (que les sanctions internationales, suite à l'annexion de l'Ethiopie, avaient mises au chômage technique), auraient vu le bateau qui les ramenait chez eux (après le tournage) détourné vers l'Espagne, où ils auraient été versés de force dans un bataillon de chemises noires et amenés au combat. Ce qui est sûr, c'est qu'un navire transporta plusieurs centaines de figurants du film vers le conflit espagnol ; reste à savoir s'ils étaient volontaires.
Quoi qu'il en soit, si vous vous intéressez à cette période noire de l'histoire italienne, ou que vous aimez les éléphants et êtes patient, ce film est un "must see" ; sinon... vous pourrez vous en passer.

 

 

Sigtuna

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