Incidents de parcours
Titre original: Monkey shines
Genre: Thriller , Fantastique , Agressions animales
Année: 1988
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: George A. Romero
Casting:
Jason Beghe, John Pankow, Kate McNeil, Joyce van Patten, Stanley Tucci...
 

Plutôt mal accueilli à sa sortie, "Incidents de parcours" est un film de George A. Romero trop rarement cité ; alors que j'avais été moi-même déçu à l'époque de sa sortie en salles, trouvant alors que Romero avait quelque peu vendu son âme aux studios, celui-ci gagne très largement à être revu (contrairement à "Land of the dead", un peu plus limité dans son propos, même s'il s'agit d'une série B réussie). Prolongeant ici son exploration de la psyché humaine (après "Season of the witch", "Martin", et avant sa trop classique "Part des ténèbres"), Romero signe en 1988 ce qui est à mon sens son dernier grand film, et sans doute son plus beau avec "Martin".
Il est étonnant de voir à quel point cet opus est personnel et comment Romero transcende ici tous les ingrédients de ce qui aurait pu rester une simple série B de plus, nous offrant là une variation de toute beauté sur la solitude (autant simiesque qu'humaine), la passion dévastatrice et la part sauvagement animale de l'être humain.
Jeune et brillant scientifique, Allan Mann est malencontreusement victime d'un accident qui le rend tétraplégique, brisant net ses rêves et illusions. Celui-ci rentre alors dans une phase de totale dépression, se renfermant sur lui-même, devenant chaque jour de plus en plus aigri et haineux ; totalement frustré par sa nouvelle condition, n'ayant plus pour compagnie que son extrême amertume envers les autres et lui-même, allant jusqu'à la tentative de suicide, celui-ci se voit offrir alors une chance de renaître lorsque son ami Goeffrey, chercheur de son état, lui présente Ella, un singe capucin femelle ; ayant subit un dressage spécial aidé par des injections régulières de substance encéphalique humaine, Ella, animal doué de raison s'il en est, est capable d'effectuer un bon nombre de tâches contribuant à aider le pauvre Allan, lui tenant compagnie, lui offrant une presque extension physique de lui-même qui semblait perdue à jamais.

 

 

Petit à petit, ce dernier va donc reprendre goût à la vie et une amitié va presque naître entre Ella et Allan ; presque, car malheureusement, au fil des jours, il s'avère qu'Ella parvient à lire dans les pensées de son maître tandis que des choses de plus en plus étranges se produisent, en effet, Ella se montre de plus en plus exclusive, empreinte d'une jalousie maladive, celle-ci va devenir petit à petit l'extension haineuse d'Allan, se transformant en menace physique des ressentiments de ce dernier, pour devenir enfin une menace assassine pour quiconque prendrait trop de place dans la vie de son compagnon, qu'elle compte désormais se garder pour elle seule. Ella va devenir alors le nouveau cauchemar d'Allan...

Il s'agit là d'un grand film fusionnel à tout niveau ; fusion entre les le capucin et le personnage principal, fusion entre le spectateur et le film ; il est même surprenant de voir comment Romero ne se sert presque exclusivement que de gros et moyens plans, accentuant ainsi le sentiment de solitude de ses personnages tout en accentuant dans un même temps notre processus d'identification et notre implication dans chaque scène ; du reste, les protagonistes se retrouvent souvent seuls dans le cadre ce qui ne cesse de participer à cette fusion dans la solitude et l'aliénation des protagonistes ; sur un postulat cher aux Hitchcock (à qui le film rend hommage en passant) et aux De Palma première période, là où ceux-ci auraient traités la part psychanalytique et schizophrénique des personnages, Romero lui aborde le transfert de personnalité, ou la solitude ignorée de la femelle capucin emmènera celle-ci vers un mimétisme passionnel, sauvage et absolu.

 

 

Et il faut voir comment Romero procède par une progressivité des plus maîtrisée pour atteindre des sommets d'intensité dramatique dans la connexion entre l'homme et l'animal ; la connexion va devenir de plus en plus passionnelle pour renvoyer du reste et l'homme et la femelle Capucin à leur propre solitude, car il ne faut pas s'y tromper, Ella est aussi une victime ; victime de son statut privilégié au sein du monde humain, elle deviendra au final victime d'elle-même et de son privilège ; et quand Allan pense, Ella agit ; ce n'est pas de son fait si Allan regorge de ressentiments, victime et par extension coupable, celle-ci ne fait d'ailleurs tout d'abord que traduire la répugnance qu'éprouve Allan pour une mère trop possessive, jusqu'à vouloir remplacer cette mère ; pareil pour la petite amie d'Allan, celle-ci est bien trop présente jusqu'à encombrer puis totalement parasiter ses rapports exclusifs qu'entretient Ella avec son protéger ; à partir de là l'homme ne peut qu'être qu'en dette vis à vis du singe et c'est presque légitimement que la femelle capucin voudra devenir à la fois compagne et mère de l'infirme ; c'est elle qu'on a sollicité, et c'est bien des sentiments humains qui déteignent sur l'animal ; celui-ci ne fait que les traduire de façon primitive, ce que par lâcheté l'humain ne fera jamais; on lui a ouvert une porte dont elle ignorait l'existence pour ensuite vouloir lui refermer ; on ne peut s'étonner non plus alors que l'animal finisse par prendre le dessus, d'ailleurs Allan de par son caractère a toujours laissé par faiblesse les femmes qui l'entourent le dominer ; pourquoi en serait-il autrement pour la femelle singe ?
Pareil, la substance injectée dans le corps d'Ella à des fins d'expérimentation est d'origine humaine encore une fois, et à l'instar de ses classiques zombiesques, Romero affirme ici son propos : le vrai prédateur, ce n'est pas le zombie, ce n'est pas l'animal, le vrai prédateur, c'est l'être humain, et si celui-ci devient victime à son tour, c'est à lui-même et à ses congénères qu'il le doit ; c'est clair, chez Romero, l'homme est un loup pour l'homme, que l'on pourrait traduire ici tout simplement par, "l'homme est un singe tueur".
Il faut (re)voir également comment petit à petit Romero, confirmant son statut de grand cinéaste classique et personnel, suit l'évolution psychique de son personnage, comment visuellement son film mute progressivement ; partant d'une mise en scène épurée, celle-ci dégénère au même rythme que la psyché du personnage principal, laissant de plus en plus affluer les plans subjectifs, et le dérèglement psychique de celui-ci n'a d'égal que la saturation des couleurs qui va croissante au fur et à mesure que le film progresse et que l'animal devient de plus en plus menaçant ; et quitte à retrouver sa solitude en même temps, Allan devra tuer Ella afin de retrouver ce qui lui reste d'humanité, ce qui nous vaut un final survolté ou afin de retrouver cette humanité perdue, l'homme devra au préalable passer par une sauvagerie soit-disant animale.

 

 

Seul petit bémol du film, sa tout fin, les studios trouvant la fin écrite par Romero trop noire, lui imposeront un happy end qui va jusqu'à dénaturer le propos de film, voir même l'inverser; ceci dit, ce n'est pas là-dessus qu'il faut juger ce qui n'est pas loin d'être un chef-d'oeuvre du genre et l'un des tous meilleurs films de Georges Romero ; fidèle à ses idées, on lui sera d'ailleurs grée d'avoir réussi à insuffler autant de lui même au sein d'un postulat qui semblait au demeurant assez convenu et même si je continuerai pour ma part à fantasmer la vision de ces "incidents de parcours" élaborés dans une totale indépendance, je me délecte amplement de cette version qui reste transcendée par le maître et transcendante pour le spectateur que je suis.

 

Note : 8/10

 

Mallox
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