Intruder, The
Genre: Drame
Année: 1962
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Roger Corman
Casting:
William Shatner, Frank Maxwell, Beverly Lunsford, Robert Emhardt...
 

Après la promulgation de la loi permettant aux jeunes noirs d'intégrer les écoles jusqu'ici réservées aux blancs, un certain Adam Cramer (William Shatner) arrive dans la petite ville de Claxton, dans le sud historique des Etats-Unis, pour inciter la population locale à refuser cette situation. Très bien reçu par la grande majorité des citadins, Cramer perdra pourtant très vite le contrôle de ce qu'il a lui-même créé, et la colère populaire dépassera très vite le simple cadre des revendications pour tomber dans la haine et la violence physique et morale. Les étudiants noirs seront de plus en plus menacés, de même que les quelques blancs qui prennent position de leur côté...


Marquant une pause dans son cycle Poe, Roger Corman choisit de verser dans un sujet politique en adaptant un livre de 1958, signé Charles Beaumont (un scénariste de la Quatrième Dimension qui écrit aussi le scénario du film), et adapté d'une histoire vraie : celle d'un fasciste étant venu dans le Tennessee pour attiser une haine qui aura finalement nécessité l'intervention de la Garde Nationale. Et avec The Intruder, Corman livre aussi l'un de ses films dont il est le plus fier, et probablement le film qui lui a valu le plus de reconnaissance de la part de la critique, décrochant notamment un prix au festival de Venise, ainsi que des invitations au festival de Cannes et au festival international du film pour la Paix de Los Alamos. Pourtant, du propre aveux du réalisateur, de toute sa filmographie, The Intruder fut le film le plus difficile à mener à bien.

 

 

Beaucoup de producteurs (dont l'American International Pictures, pourtant habituellement fidèle à Corman) reculèrent devant son sujet très sensible, si bien que Corman dut lui-même gérer tout le film, prenant au passage à ses côtés son frère Gene pour l'aider à gérer son budget de 80 000 dollars.
Le tournage lui aussi fut extrêmement ardu, puisque les frères Corman choisirent de tourner directement dans le sud des Etats-Unis pour plus de réalisme au niveau des décors, mais aussi de l'accent des personnages secondaires, recrutés sur place via notamment un appel à la radio ! Oui mais voilà, le problème fut que toute cette population locale, incluant les acteurs aussi bien que les autorités du coin, se montra largement hostile au film ou y trouvèrent un moyen d'exprimer véritablement leur racisme. C'est ainsi que pendant l'une des scènes où le personnage de William Shatner harangue la foule en déballant ses sornettes anti-noirs, anti-juifs et anti-communistes (tous vu comme membre d'un gigantesque complot anti-américain ourdi secrètement par Moscou), la réaction des figurants ne fut absolument pas simulée, mais tout à fait réelle.
De quoi mettre mal à l'aise sur le plateau. D'autant plus que vu le sujet du film, ouvertement libertaire et en faveur de l'égalité, les frères Corman se mirent à recevoir des coups de téléphones et des lettres de menaces. La librairie du coin fut également mise sous pression, les racistes du coin désirant vérifier d'eux mêmes le sujet de cet Intruder dont l'adaptation venait déranger la paisible vie de la ville. Le livre étant encore plus libertaire que le film, cela détériora encore un peu plus le climat. Ajoutons enfin le manque de coopération des autorités, et notamment d'un shérif qui, guère impressionné par les autorisations de tournage, fit expulser les frères Corman après s'être adressé à eux en ces termes (cf l'autobiographie de Corman, "How I mad a Hundred movies in Hollywood and never lost a dime", DaCapo Press) "Vous êtes un tas de communistes et on sait tous ce que vous êtes venus faire : vous essayez de commencer une révolution. Je me fous de vos papiers. Dégagez ou allez en taule." Les ennuis continuèrent encore après le tournage, puisqu'au moment même où le film était projeté au festival de Cannes se déroula aux Etats-Unis la polémique autour du jeune James Meredith, un étudiant de couleur autorisé à intégrer l'université du Mississipi, ce qui provoqua une série d'émeutes. The Intruder fut retiré du festival de Cannes, et fut grandement handicapé pour sa distribution aux Etats-Unis. Le film fut le premier échec commercial de Roger Corman.

 

 

Pourtant, son film le plus politique est aussi assurément l'un de ses meilleurs films. Corman ne désigne aucun héros : dès le début nous suivons Adam Cramer, qui à priori semble un citoyen normal et honnête, mais qui très vite se montre être un raciste ; calculateur certes mais très mauvais calculateur. Etant raciste, il ne désire rien d'autre que faire annuler la loi pour la déségrégation tout en préservant l'honneur de son mouvement, la Patrick Henry (!) Society. Il adopte pour cela une politique de défense, de non-agression, et il cherche à piéger les étudiants noirs en les faisant accuser à tort de crimes qu'ils n'ont pas commis, pour mieux pouvoir justifier son idéologie ainsi que les réactions de ses partisans. Mais la haine de ceux-ci, attisée par des speechs grossièrement propagandistes, sera incontrôlable, et les agressions racistes vont apparaître.


Corman décortique ici les origines des dérives fascistes de son époque et met en avant le poids de mots incontrôlés face à une foule dont la colère n'attend que la moindre étincelle pour exploser. Dans son optique indépendante, il livre un film tout sauf démagogique, et "l'esprit sudiste" se voit réduit au rang de sauvagerie beauf, ignare, crédule et intolérante. Quand au personnage de William Shatner, si il est un peu plus malin que ceux qu'il tente de mobiliser par ses discours, il ne fait pas le poids face à la foule. Les dangers de la propagande sont tels qu'une idée déjà à la base malsaine peut très vite provoquer des dérives incontrôlables. Car la Patrick Henry Society représentée par Cramer (certainement la représentation à l'écran de la John Birch Society) ne maîtrise rien du tout, s'adressant à un peuple indépendant, et même pas contrôlé par une quelconque discipline de Parti.
L'anarchie menace, et Cramer ne peut rien faire d'autre que de suivre le mouvement, même quand il voit que tout lui échappe et que même sa volonté de pouvoir ne peut être satisfaite. Il n'osera pas tenter de calmer la rage populaire (qui touche toute les classes sociales), et même dans ses histoires privées, il se montrera tordu et lâche. Un bien piètre spécimen d'humain, qui n'osera s'opposer et menacer que les plus faibles.
Au milieu de toute cette folie, rares seront ceux qui s'opposeront. Corman n'en fait d'ailleurs pas des grands combattants idéologiques pour l'égalité. Prenant des personnages normaux, que rien ne séparent des autres et qui au départ pouvaient eux-mêmes être opposés à la loi sur la déségrégation, il les dote juste d'un bon sens né de l'observation de la folie de leurs concitoyens et qui les feront prendre part à la défense des droits civils. Ou du moins de ce qui s'en rapproche le plus, tant le film ne les montre que comme des gens raisonnables ne cherchant juste qu'à aider à faire appliquer une loi plus humaine, qu'elle fasse parti des droits civils ou non.

 

 

Corman ne donne pas véritablement de personnages centraux positifs à son film, et ceux qui apparaîtront comme tels seront vite mis hors circuit. Ce qui fera de The Intruder un film très dur, suscitant la révolte et le dégoût des spectateurs, et assurément l'un des films les plus antiraciste de son époque. Il faut également dire que Corman s'appuie sur une mise en scène qui n'est pas sans rappeler ses films fantastiques, avec des angles de caméras assez étranges et avec une musique qui ne dépareilleraient pas dans un de ses films d'horreur. La présence de Charles Beaumont, rappelons le également scénariste pour la Quatrième Dimension de Rod Serling, n'y est peut-être pas pour rien non plus. Le seul défaut notable à signaler pouvant lui aussi découler de cet aspect "Twilight Zone" : un final abrupte et changeant radicalement la tonalité qui avait précédé. Mais si ce n'est pour ceci, The Intruder frôle l'appellation de chef d'oeuvre. C'est en tout cas l'un des films les plus ambitieux de Corman, son plus politique, et le cinéaste y expose véritablement toute sa conception de la société dans un style cru qui anticipe quelques chef-d'oeuvres radicaux et très sombres des années 70.

 

Note : 9/10

 

Walter Paisley
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