Manuscrit trouvé à Saragosse, Le
Titre original: Rękopis znaleziony w Saragossie
Genre: Fantastique , Esprits
Année: 1964
Pays d'origine: Pologne
Réalisateur: Wojciech J. Has
Casting:
Zbigniew Cybulski, Kasimierz Opalinski, Beata Tyszkiewicz, Gustav Holoubek, Fraciszek Pieczka, Ewa Czyzewska...
 

 

"Dans ses accès de mélancolie, [Jean Potocki] lime la boule d'argent qui surmonte le couvercle de sa théière. Le 20 novembre 1815, elle est à la dimension voulue. Il la glisse alors dans le canon de son pistolet et se fait sauter la cervelle."(*) Avant de se suicider, Potocki, membre d'une illustre famille polonaise, a eu le temps d'écrire, et en français s'il vous plaît, trois versions du Manuscrit trouvé à Saragosse.

Toutes trois inédites de son vivant, elles mettront énormément de temps à être reconstituées, parfois grâce à des traductions en polonais. Des recherches sont d'ailleurs toujours en cours pour compléter ou affiner son grand-oeuvre littéraire.

 


Le Manuscrit trouvé à Saragosse est donc d'abord un livre, ce qui est finalement assez logique, et ne deviendra un film qu'un siècle et demi après la mort de son auteur. Un film polonais, s'attelant à reconstituer l'univers onirique et fantasmagorique de ce récit picaresque enchaînant les histoires dans une mise en abyme vertigineuse.

Car c'est d'un récit à tiroirs dont il s'agit, chaque épisode mettant en scène des protagonistes différents parmi lesquels il s'en trouve toujours un pour lancer un nouveau récit. Telles les poupées russes, les fragments de vie s'emboitent les uns dans les autres et finissent par former une sorte de spirale narrative dans laquelle certaines figures reviennent de façon récurrente, comme des leitmotivs. Et notamment le passage par la Venta Quemada, auberge hantée de la Sierra Morena espagnole, où le personnage principal, Alphonse Van Worden, rencontre Emina et Zibeddé, deux princesses maures qui le séduisent et s'unissent à lui, l'emportant dans leur lit avant qu'il ne se réveille au milieu de pendus dépendus, sous le gibet des frères de Zoto, fripouilles sanguinaires récemment exécutées.

 

 

Cette aventure qui commence si bien, dans les bras de jeunes filles charmantes, et se finit si mal, sous les fourches patibulaires et sur des restes humains, Alphonse n'est pas le seul à la vivre puisque un autre nobliau, Pascheco, l'a vécu lui aussi, ainsi qu'un cabaliste. Chacun racontera cette histoire à sa façon, chacun en taira certains éléments, tous s'interrogeront sur la nature des êtres rencontrés : revenants, démons, femmes réelles ou songes prenant vie ?

La chose se corse encore pour Alphonse puisque ses deux promises lui ont affirmé qu'il était un descendant du cheikh des Gomelez, et qu'il devrait embrasser la foi du prophète, donc la religion musulmane, pour pouvoir les épouser.

 


"J'ai beaucoup aimé le Manuscrit trouvé à Saragosse, roman de Potocki et film de Has, film que j'ai vu trois fois ce qui est exceptionnel". En disant cela, Luis Bunuel rendait probablement hommage au caractère onirico-poétique du métrage. A sa volonté d'enchaîner les récits dans l'esprit du livre (construit en série de 10 journées), de faire prendre vie à des personnages de toutes conditions, allant du fils de commerçant aisé au représentant de l'inquisition, en passant par une troupe de bohémiens, des pirates, un ermite et un mathématicien. Et quelques très belles femmes. En disant cela, Bunuel montrait aussi qu'il avait une foutue patience car le film dure trois heures et que c'est plus qu'on en peut supporter.

En effet, malgré tout l'intérêt que présente le projet, ses décors réussis et certaines ambiances bien reconstituées, l'ennui pointe assez vite et les 180 minutes n'en finissent plus de s'écouler. Le principal problème de ces récits enchâssés les uns dans les autres (le chapitrage du dvd relève 44 "histoires" !), c'est qu'ils ne sont, finalement, que survolés. Que l'on reste toujours à la surface des choses, et que, là où il y aurait eu matière à approfondissement, le réalisateur s'obstine à poursuivre sa course éperdue vers une autre histoire puis une autre, puis une autre... Ce qui est d'ailleurs relativement conforme au livre mais devient beaucoup plus frustrant en version filmée : le procédé de Potocki et sa structure si particulière se prêtent beaucoup plus à l'écrit qu'à l'image.

 


L'effleurement trop bref des personnages et des situations, doublé d'un jeu d'acteurs parfois exagéré (pour Alphonse) ou par trop distancié (le possédé Pascheco, dont les manifestations démoniaques se résument à quelques cris et grimacements vraiment peu crédibles) lassent rapidement. A force de sortir d'un récit pour en rejoindre un autre, le spectateur sort du film et se désintéresse de ses multiples aventures. Dommage, car il y avait là matière à un univers fantastique beaucoup plus consistant, à condition d'être resserré sur deux ou trois récits ou, au contraire, d'être développé sur plus d'une dizaines d'heures, en feuilletons télé par exemple, ou en saga maousse, pour le cinéma. Au vu de la richesse du livre, c'est vraiment frustrant.

 

Bigbonn

 

 

(*) : Roger Caillois, dans la préface du livre paru dans la collection L'imaginaire Gallimard.


A propos du film :


# La version restaurée en 1997 par Martin Scorsese, conforme à la director's cut est disponible chez Malavida.

 

# A l'occasion des trente ans de la collection L'imaginaire, Gallimard a réédité le roman de Jean Potocki en l'accompagnant du dvd du film.


# Le Manuscrit trouvé à Saragosse a reçu plusieurs prix, dont une médaille d'or au festival de Sitges de 1969, le grand prix du festival d'Edimbourg de 1965 et le prix "Plume d'or" des journalistes étrangers au festival de San Sebastian de 1965.


# Wojciech J. Has est également réalisateur de treize autres longs-métrages, dont La clepsydre (prix spécial du jury à Cannes en 1973 et prix "Astéroïde d'or" au festival de Trieste en 1974) et Les tribulations de Balthazar Kober.

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