Vengeance
Titre original: Bao chou / Bo sau
Genre: Action , Film noir
Année: 1970
Pays d'origine: Hong Kong
Réalisateur: Chang Cheh
Casting:
David Chiang, Ti Lung, Chan Chuen, Cheng Hong-Yip, Feng Ku, Ping Wang...
 

1925, à Pékin, Yu-Lou Kuan (Ti Lung) est un danseur chorégraphe qui exerce son talent au sein d'un opéra de la ville susnommée. Tout irait pour le mieux si sa femme n'était pas aussi volage, et surtout ne le trompait pas avec Feng, le patron d'une école d'arts martiaux très réputée en plus d'être accessoirement un petit parrain local, avec de fortes accointances dans les autres milieux louches maffieux. N'en pouvant plus, Yu-Lou débarque dans son école et le défie. Feng perd la face un temps tandis que Yu-Lou, après avoir estourbi une partie des étudiants en kung-fu à l'aide de la pancarte de l'école, quitte les lieux. Un peu plus tard, celui-ci est attendu dans une auberge par une cohorte de tueurs. Le combat sera sans pitié, et si Yu-Lou aura bien le temps d'en dessouder un bon nombre malgré une hache plantée en plein abdomen, le châtiment organisé par Feng aura hélas lieu. Notre vaillant danseur cocu, après s'être fait crever les yeux, finira par battre l'air avant de mourir dans des souffrances assez atroces.

Le lendemain, au petit matin, deux jambes et une valise arrivent en ville, descendent des escaliers avant de s'engager dans une étroite ruelle. La silhouette mince, toute vêtue de noir foncera droit vers l'habitation de la femme de Yu-Lou pour planter un couteau directos à l'homme qui dort dans son lit, ce durant son sommeil. Pas de bol, il s'agit encore d'un autre amant en plus d'être un élève de Feng.

Quant à l'homme à la valise, il n'est autre que Hsiao Lou (David Chiang), le frère de Yu-Lou. Le couteau perpétuellement à la main, rien ne l'arrêtera et celui-ci foncera tout droit, semant la mort sur son passage, afin d'assouvir sa vengeance...

 

 

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : "Vengeance" est un film important. Très important ! Un tournant dans la carrière du prolifique cinéaste autant que dans le film d'action hong-kongais de l'époque. Tenant sur une feuille de lotus, le scénario est des plus minces et ressemble comme deux gouttes d'eaux à quelques classiques du polar américain de série B. On pensera principalement au "Point de non retour" de John Boorman tourné deux ans auparavant, et auquel Chang Cheh semble en reprendre le principe. Dans le film de Boorman, Lee Marvin, sitôt sorti de taule, fonçait tout droit lui aussi, pour distribuer paires de baffes et coups de feu, tentant de remonter la filière jusqu'à sa tête. Celle qui l'avait fait tomber. Tout comme dans le film de Boorman, le personnage ne venait jamais pour discuter, juste pour régler ses comptes. Point final.

Un tournant donc dans la carrière de Chang Cheh, puisque lorsqu'il tourne "Vengeance" il a déjà à son actif une quinzaine de films dont quelques classiques (parfois surestimés), comme "Le trio magnifique", "Un Seul Bras les Tua Tous", "Le Retour de l'hirondelle d'or"...

Des livraisons de bonne qualité mais également plus traditionnelles et bavardes.

Le tour de force ici effectué est d'avoir volontairement épuré l'intrigue autant que les personnages, le plus souvent réduits à des stéréotypes (bons, méchants, traîtres à tout va, femmes fatales à double tranchant...), pour en faire un pur exercice de style basé sur une esthétique encore une fois révolutionnaire.

 

 

Ce à quoi on assiste 98 minutes durant, ressemble à une chanson de geste au couteau acéré. Un film noir assorti d'une descente aux enfers menée par un ange de la mort, tranchant tout ce qui lui fera obstacle, dans un parcours semé d'embûches, où de gangs en gangs l'étau semblera se refermer dans une ambiance de claustrophobie de plus en plus étouffante. Rarement les combats (pour certains très gores à l'époque) auront atteint une telle intensité, et pour tout dire une telle densité de folie oppressante, dans une atmosphère de plus en plus crépusculaire. La tension ira croissante jusqu'à un dénouement encore plus paroxystique que tout le reste, préambule compris... C'est peu dire qu'on nage en pleine traversée d'un miroir, où l'on se retrouverait du côté le plus obscur de l'être humain, avec en point d'orgue sa violence intrinsèque et sa mise en pratique de toutes parts pour arriver à ses fins, quelles qu'elles soient, du bon ou du mauvais côté.

Finalement, Chang Cheh se livre à un véritable jeu de massacre autant physique dans son rapport nihiliste vis-à-vis de ses personnages que pessimiste quant à la nature humaine.

Difficile enfin de ne pas voir l'apport de cette "Vengeance" brute de décoffrage dans tout un pan du cinéma hong-kongais à venir, John Woo en premier lieu, avec sa série de "gunplay" à venir. (Les "Syndicats du crime", "The killer" ou même encore "A toute épreuve"). La grande différence étant qu'ici tout se règle au couteau et non à l'arme à feu (à l'exception d'un tueur pourvu d'un fusil à lunette - déjà en 1925 ?! - ou d'un pistolet léger sorti d'un tiroir qui se retournera contre son détenteur). On rajoutera pour l'anecdote que les armes à feu étaient le plus souvent bannies des films d'arts martiaux pour la simple raison qu'elles représentaient le déclin occidental face à la présumée noblesse du kung-fu.

 

 

Finalement, le côté minéral de cette œuvre au noir trouvera écho dans d'autres films à venir du réalisateur, à savoir "Duel sauvage" (avec les deux mêmes acteurs principaux) ou "Le justicier de Shanghaï" (avec Kuan Tai Chen qui vient faire ici une apparition de 15 seconde pour se faire dessouder !), deux des meilleurs films du cinéaste décidément très doué lorsqu'il se décide à ne pas faire dans le détail et à trancher dans le vif ! Les deux films cités ajoutés à ce superbe "Vengeance" pourraient même constituer un triptyque de la sauvagerie.

Pour le reste, je ne manquerai pas de signaler combien les décors, notamment en intérieurs, la plupart du temps très exigus, sont remarquablement exploités, contribuant fortement au climat de danger alentours et de mort en instance. Une mort tellement omniprésente et pratiquée en série (il faut voir le nombre ahurissant de mises à mort durant la première demi-heure pour le croire !) qu'elle en devient un rituel, une chorégraphie des chairs meurtries, dans laquelle même des gardes du corps exterminés les uns après les autres, passeront pour encore vivants par Hsiao Lou pour en attirer d'autres encore, tuer et encore tuer...

Que dire encore ? Les chorégraphies de Chia Tang (vieux complice de Chang Cheh) sont millimétrées et coupées au cordeau, la musique de Wang Fu Ling aux allures de sérials policiers est un régal et les acteurs épatants.

Si Ti Lung fait forte impression au début du film, son successeur de frère, David Chiang fait ici une composition absolument mémorable. Soit, il semble légèrement moins doué dès qu'il s'agit de composition dramatique (il paraît moins à l'aise ici dans les passages de romance, rares heureusement, et même s'il parodiait avec talent son côté Dom Juan dans "La légende du lac" du même réalisateur), mais celui-ci imprime l'écran en ange exterminateur, comme on l'a rarement vu au cinéma. On ne peut pas dire que le prix d'interprétation masculine qu'il reçut à l'Asia-Pacific Film Festival de 1970 fut volé !

 

 

Bref, quitte à voir du Chang Cheh, n'hésitez pas à visiter à cette "Vengeance" là... Chez Chang Cheh, c'est un plat qui se mange chaud ! En tout cas, elle y est vénéneuse, tranchante comme peu vue, en un mot : imparable ! Un véritable diamant noir que ce film-ci.

 

Mallox
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