Interrabang
Genre: Giallo
Année: 1969
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Giuliano Biagetti
Casting:
Haydée Politoff, Corrado Pani, Beba Loncar, Umberto Orsini, Shoshana Cohen, Edmondo Saglio, Tellino Tellini, Antonietta Fiorito...
Aka: Boumerang / Les Allumeuses / Trois Vicieuses sur une île / Le plaisir de la chair / La perverse ingénue
 

Au large des côtes italiennes, Fabrizio (Umberto Orsini), dont la profession est photographe de mode, fait une petite excursion en mer avec trois jolies femmes. Il y a d'abord Valeria, sa soeur (Haydee Politoff), laquelle semble plus portée sur le cérébral que le physique ; son passe-temps favori est de lire. Non pas des gialli comme le lui demande son taquin de frère ("C'est une belle journée pour un meurtre !" lui lance-t-il, content de lui), mais des oeuvres plus existentielles. De toute façon, Valeria est la seule personne mécontente d'être de la balade en plus de le montrer ouvertement en se tenant à l'écart. Elle arbore un pendentif avec un drôle de symbole. Un mélange de point d'interrogation et d'exclamation. L'expression, selon elle, de ses doutes, et non pas un talisman ou un porte-bonheur, comme la taquine encore une fois son libertin de frangin. Les deux autres femmes sont en revanche ravies. Parmi elles, sa femme, Anna (Beba Loncar), qui conduit la petite embarcation et qui ne s'outrage pas outre mesure que son volage de mari batifole devant elle avec son top-modèle préféré, la belle Margerita, dont le trait de caractère principal est manifestement la nymphomanie. Anna non seulement n'est pas jalouse, mais au contraire comprend parfaitement qu'un artiste ait besoin d'une muse pour l'inspirer, sinon quoi Fabrizio n'irait peut-être pas bien loin dans sa profession. Et puis on le verra ensuite, elle est, elle aussi, ouverte aux autres...



Voici qu'à la radio un message est diffusé. Plus qu'un message, il s'agit d'une alerte mettant en garde contre un meurtrier qui a réussi à s'enfuir par les voies maritimes, et que la police et les gardes-côtes recherchent à l'heure qu'il est. Pas de bol, voilà également qu'au même moment, le carburateur du bateau fait des siennes, tant et si bien qu'il refuse de repartir. Et voilà tout ce beau monde bloqué dans une petite crique. "Pas de panique !" s'exclame Fabrizio, "Un bateau finira bien par passer par là...". Ce qui ne tarde pas à se produire. Fabrizio laisse alors les trois donzelles dans cet endroit assez paradisiaque pour aller chercher un nouveau carburateur. De là, les événements vont s'accumuler. Tout d'abord, Valeria, alors qu'elle se promène dans la petite crique, tombe par hasard (?!) sur un cadavre sans rien dire aux deux autres femmes. C'est au tour de Margerita de tomber dessus, elle aussi par hasard (?!). (Notez que je laisserai ces points d'exclamation et d'interrogation tout du long de cette petite chronique, vu que personne ne semble jamais s'émouvoir plus que cela de ce qu'il se passe, sans que cela soit une incohérence pour autant). Celle-ci en parle aux deux autres. Mais pourquoi fichtre Valeria n'a-t-elle rien dit ?!
La cerise sur le gâteau ? Un homme (Corrado Pani), qui, alors que Margerita se baigne, semble surgir de nulle part et engage courtoisement la discussion avec elle. Celui-ci prétend s'appeler Marco, vivre dans une villa non loin, être poète et vivre de ses écrits. Petit hic toutefois, celui-ci semble blessé à la jambe, puisqu'un filet de sang en coule. Cela ne l'empêchera pas de séduire le top modèle. Non content, il séduira ensuite chacune des femmes avec lesquelles il entretiendra un petit jeu macabre. Entre-temps, Anna apprendra par les gardes-côtes qu'il n'y aucune villa aux alentours, puis le mystérieux Marco étranglera (?!) l'une des femmes, puis en noiera (?!) une seconde avec une élégance et une politesse assez rares pour être ici signalées ?!
Mais voici que Fabrizio est de retour...



Désolé pour ce résumé qui pourra vous paraître bien long, mais il est difficile pour moi de faire plus court, tant pour vous mettre dans le bain et vous faire le topo qui convient, que par le manque d'esprit de synthèse qui me caractérise (allez savoir...). Quoiqu'il en soit, et aussi rare que ce giallo puisse-t-il être, il s'agit d'un chouette film sur lequel, à mon sens, il mérite qu'on s'attarde. Mélange de thriller, de huis-clos maritime et côtier, puis de mascarade existentielle sartrienne, Giuliano Biagetti livrait en 1969 un film bon chic bon genre, en totale adéquation avec l'esprit de l'époque. Un féminisme vu comme une offrande à l'homme, ce, sans chipotage inutile sur l'appartenance de son propre corps, un échangisme courant, ainsi qu'une bisexualité de rigueur, le tout sous couvert d'intrigue policière. Nous voguons puis nageons en plein dans la mouvance du giallo machination à tendance sexy, dans la droite lignée de "L'adorable corps de Deborah" de Guerrieri, "Orgasmo" de Lenzi ou même encore "Perversion Story" de Fulci. A la différence que l'exercice se fait ici plus ludique, mais il conviendra de voir un jour le film afin de comprendre cette allusion (?!). D'ailleurs, celle-ci existe-t-elle vraiment (?!) ...
Peu prolifique, Giuliano Biagetti, marqué par le néoréalisme, fut documentariste avant de signer son premier film co-écrit par Roberto Rosselini ("Rivalità" en 1953) puis "Ragazze al mare" en 1956. Les années passent et celui-ci ne se remet derrière une caméra qu'en 1968, pour réaliser un drame romantique, "Toujours l'amour / L'età del malessere" avec Jean Sorel et la ravissante Haydée Politoff, que l'on retrouve avec plaisir ici. Une actrice qui, soit dit en passant, tournera quelques films avec Eric Rohmer - qui vient juste de nous quitter à l'heure où j'écris ces lignes - ("L'amour l'après-midi"), en plus de collaborer parfois à ses scénarios ("La collectionneuse" en 1967). En plus de ces deux films, on la verra aussi bien dans quelques bis italiens et espagnols ("Les sorcières du bord du lac" de Tonino Cervi, "Ettore the Trunk" de Castellari, "Le grand amour du comte Dracula" de Javier Aguirre...) que dans d'autres films d'auteurs français ("La femme qui pleure" de Jacques Doillon). Toujours est-il que parmi nos trois abeilles (anguilles ?!), c'est elle qui perce le plus profondément l'écran de sa présence, les deux autres n'étant toutefois pas en reste.
Quant à notre metteur en scène, il retrouve pour "Interrabang" le scénariste de son film précédent (cité plus haut), Luciano Lucignani, spécialiste, semble-t-il, des relations amoureuses ambigües ("Sex Can Be Difficult", "Love Problems", "Caresses bourgeoises"...) que l'on retrouve à nouveau dans ce giallo ensoleillé, en plus d'être une récréation assez lumineuse.



En effet, "Interrabang" est une petite réussite en son genre. Le récit est bien conduit, le rythme y demeure stagnant comme la mer calme qui entoure le bateau en panne, et finit par ressembler à une escale énigmatique autant que singulière, à la fois reposante et fascinante. Aucun meurtre n'y est explicitement montré (?!), et si l'on se doute bien qu'il y a plusieurs anguilles sous roche au sein de cette petite crique sauvage qui, finalement, n'aura rien d'un baie sanglante, il est difficile d'en deviner les tenants et les aboutissants, ce qui est assez rare au sein du genre pour être signalé. Soit, l'histoire emprunte comme souvent chez Boileau et Narcejac, mais parvient à se démarquer de sa source par un habile jeu de rôle(s), lequel s'appuie le plus souvent sur les intonations avec lesquelles les choses sont dites. A ce jeu là, si le bien connu Umberto Orsini fait bonne impression, c'est surtout, dans sa seconde partie, à un festival Corrado Pani auquel on assiste. Poète ou meurtrier ? Les deux à la fois, peut-être... Celui-ci compose en tout cas un personnage tout en subtilité et nuances, qui mettra en scène ses assassinats sur ces dames, sous couvert de phrases philosophiques quant à la culpabilité féminine envers l'homme, pour s'en aller nager ensuite gracieusement un peu plus loin en eaux troubles, dans une mer à la clarté pourtant éclatante. Si son arrivée laisse présager le pire, jusqu'à nous faire anticiper ce à quoi on a déjà assisté mille fois, elle apportera, tout compte fait, le meilleur au film. Tout ce qui semblera factice à la base trouvera à la fin son sens.
Il y a donc les intonations mais aussi les regards... Ces regards sans cesse remplis de sous-entendus et d'allusions auront beau sembler grossiers de prime abord, ils trouveront finalement eux aussi, leur raison d'être. Tout comme l'étrange combinaison de ponctuations qui fait le titre du film.

 

Il me semble néanmoins difficile de s'étendre plus longuement sur cet "Interrabang" sans trop en dévoiler, aussi je me contenterai de citer quelques autres de ses qualités.
Des actrices étincelantes et à la plastique superbe (En plus de Haydée Politoff sur laquelle je ne reviendrai pas, on y trouve la belle Beba Loncar/ "Opération Re Mida" mais aussi "La donneuse" de Pallardy, ainsi que la pulpeuse Shoshana Cohen, dont c'est l'unique film pour le cinéma) ; toutes trois sont impeccables dans leur rôle respectif. Une photographie sublime (même s'il est difficile à ce jour de trouver une copie du film véritablement digne de ce nom) due à Antonio Borghesi ("Il fiore dai petali d'acciaio"), ainsi qu'un petit régal de musique signé Berto Pisano, laquelle parachève de conférer à "Interrabang" un charme indéniable.
Evidemment, il y aura sans doute quelques personnes plus perspicaces que votre humble serviteur pour comprendre par vagues tous les rouages que le film comporte, et surtout où cela nous amènera, toujours est-il que, comme certain(s) personnage(s), je me suis laissé manipuler avec un plaisir non dissimulé (et que je tente donc de vous communiquer).
Un indice (?!) avant de vous quitter : comme dit Marco dans le film, "Interrabang, ça rime avec Boumerang, non ?".
Certes, "Interrabang" n'est pas un chef-d'oeuvre, mais il offrira, à mon avis, une petite croisière récréative de luxe aux amateurs du genre. Sans gants noirs ni armes blanches, le film finit par faire l'effet d'un soleil que l'on regarderait se coucher du haut d'une falaise, à la fois fasciné et apaisé, quand bien même on aurait déjà vu ce spectacle bien des fois...

 

Mallox

 

En rapport avec le film :

 

# Il conviendra d'éviter certaines éditions françaises dans lesquelles toutes traces de thriller ont disparu au profit d'un film à tendance érotique, voire pornographique.
(La VHS Vidéo France Productions titrée Trois Vicieuses sur une île ne contient pas de meurtres mais des séquences érotiques additionnelles)

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