Monde sur le fil - Première partie, Le
Titre original: Welt am Draht
Genre: Anticipation , Science fiction , Thriller
Année: 1973
Pays d'origine: RFA
Réalisateur: Rainer Werner Fassbinder
Casting:
Klaus Löwitsch, Karl-Heinz Vosgerau, Barbara Valentin, Mascha Rabben, Wolfgang Schenck, Günter Lamprecht, Ulli Lommel, Ivan Desny, Adrian Hoven, Gottfried John...
 

Avertissement préliminaire : je traite ici la première partie, la seconde suivra. Je les distingue car il est impossible de parler de la deuxième partie sans spoiler méchamment la première. J'espère d'ailleurs ne pas l'avoir fait par mégarde mais bon...

 

Un monde créé de toutes pièces, à l'aide de l'informatique, un monde artificiel où vivent presque 10000 unités identitaires, juste "quelques circuits électroniques programmés" d'après l'un de leurs géniteurs, un "village" ou une petite ville dont les habitants respirent, ont une conscience humaine et peuvent même souffrir de désordres psychologiques, "ce qui est une réussite en soi" pour des êtres virtuels, et pas le moindre des paradoxes pour un film qui n'en manque pas.

 



Ce monde, c'est le Simulacron qui le génère, un amalgame d'ordinateurs puissants agencés au sein de l'institut de recherche en cybernétique et futurologie dirigé d'une main de fer par Herbert Siskins (Karl-Heinz Vosgerau), et oeuvre du scientifique Henry Vollmer.
Vollmer accumule les différends avec Siskins, un pragmatique qui veut utiliser le Simulacron à des fins commerciales et le rentabiliser. Vollmer est aussi très perturbé par quelque chose d'autre, et c'est le point de départ du téléfilm en deux parties de Fassbinder. Il est victime de maux de tête récurrents, de migraines épouvantables, au point d'avoir l'impression que sa tête va exploser.
Il en arrive à adopter un comportement bizarre, y compris vis-à-vis du Secrétaire d'Etat Von Weinlaup, lui plaçant un petit miroir devant la figure et lui demandant de façon lourdement insistante de dire ce qu'il y voit.
Grosse fatigue pour le professeur donc, coup de pompe pour le Dieu du petit monde de Simulacron.
Lourd secret aussi, dont il révèle la teneur au chef de la sécurité Günther Lause(Ivan Desny) non sans l'avoir averti avant qu'il "sait quelque chose que personne ne doit savoir sans quoi il en serait fini de ce monde".
Vollmer meurt dans la foulée, étrangement, comme fracassé par l'épée de Damoclès qu'il semblait porter au-dessus de la tête. Laissant Günther Lause seul avec son énigmatique secret, persuadé qu'il ne s'agit pas d'un accident, et bien décidé à en parler à Fred Stiller, collaborateur de Vollmer devenu son remplaçant.

 

Günther qui ?
"Lause, Günther Lause !"
Car c'est à ce moment que le film prend toute sa dimension d'oeuvre pétrie d'inquiétante étrangeté, lorsque Fred Stiller (Klaus Löwitsch), pivot des deux parties du film et acteur central de toute l'intrigue, se retrouve seul à se souvenir de Günther Lause, disparu alors qu'il allait lui révéler le secret de Vollmer.
Le problème c'est que, hormis Stiller, personne ne se souvient de Günther Lause. D'ailleurs, le chef de la sécurité est Hans Edelkern, et ce depuis 5 ans...
Stiller remplace Vollmer, qui est devenu fou (ou en tout cas bien dérangé) avant de mourir, et ne semble pas loin de le rejoindre dans son délire paranoïaque.
Mais Stiller est-il vraiment perturbé lorsqu'il dit que Günther Lause était le chef de la sécurité, qu'il a disparu lors d'une soirée chez Siskins, qu'il a eu droit à 5 colonnes à la une d'un journal de presse écrite, et que les policiers l'ont interrogé à ce sujet ?
Ou est-ce le monde autour de lui qui est fou lorsque personne ne se souvient de ce Lause, que personne n'a disparu chez Siskins, que le journal n'a jamais parlé d'une telle disparition et que les policiers n'ont pas souvenir d'avoir jamais interrogé Stiller ?
Le spectateur a naturellement tendance à adopter le point de vue du héros du film, mais a-t-il raison ou n'est-il là que le jouet du réalisateur ?



Pour Franz Hahn, le psychologue de l'institut, Stiller souffre de paranoïa et de confusion mentale : "vous régnez sur un monde miniature que vous avez contribué à créer, tel un Dieu, et vous le confondez de plus en plus avec la réalité".
Mais cette impression d'être surveillé est-elle juste un début de délire de persécution ou n'est-elle pas bel et bien réelle ?
Quand le même psychologue dit à Stiller : "essayez de vous divertir et arrêtez de cogiter, ce n'est pas bon pour vous", s'agit-il d'un conseil ou d'un avertissement de la part de ce fumeur de pipe ?
Quand sa secrétaire écoute toutes ses conversations téléphoniques, le fait-elle par curiosité ou pour l'espionner ?
Quand un type monte dans la Corvette de Stiller pour lui dire : "oubliez tout ce que vous avez vu ou votre vie ne vaudra plus rien", est-il une illusion perceptive créée par le cerveau perturbé de Stiller ou un être bien réel ?
Le nouveau dieu du monde virtuel Simulacron est-il en train de sombrer dans une autre virtualité, celle d'une folie empreinte d'hallucinations ?



Le monde sur le fil, première partie, suit Stiller dans cette spirale inquiétante qui semble devoir le mener au même point que Vollmer, à savoir la mort. Et le fait qu'il partage les mêmes ambitions que son prédécesseur sur l'utilisation du Simulacron (à savoir se servir de ce monde virtuel comme d'un outil de modélisation des comportements du monde réel permettant d'anticiper sur le futur et d'éviter préventivement de prendre des décisions coûteuses et/ou néfastes pour la société) le met directement en porte-à-faux avec un Siskins beaucoup plus pragmatique, "réaliste", décidé à rentabiliser l'outil Simulacron et ce sans tarder, en collaboration avec l'union sidérurgique dont le président, ça tombe bien, fait aussi partie de la commission mise en place par l'état et intitulée "perspectives 2000".
Siskins est manipulateur, avec ses collaborateurs, avec la presse, et il sait jouer de son rôle hiérarchique pour placer ses pions, comme la plantureuse Gloria Fromm (Barbara Valentin), dans les pattes de Stiller. Siskins est inquiétant car il a du pouvoir et ne semble pas s'embarrasser de trop de morale.
Et lorsque Stiller manque de disparaitre lors d'une projection (un petit séjour dans le monde virtuel du Simulacron) et que son ami Fritz Walfang parle de sabotage d'un ordinateur, le fait que le chef de la sécurité affirme que ce soit impossible et que Siskins parle de "problème technique" avec son petit sourire en coin n'est pas forcément rassurant.

Réel, irréel, rationnel, irrationnel, la frontière semble de plus en plus poreuse entre les différents mondes présentés à l'écran. Et si la projection volontaire d'un être humain au milieu des êtres artificiels est possible, l'inverse ne l'est-il pas ? Ceux-ci peuvent-ils prendre conscience du fait qu'ils n'existent que par la grâce d'un dieu humain et ne représentent à ses yeux que quelques circuits électriques, quelques données informatiques ? Et quelle serait, alors, leur réaction ?
Les habitants du Simulacron ont un nom et un prénom, tout comme nous, mais ils (s)ont aussi, et d'abord, un numéro, même s'ils ne le savent pas. Sauf un, le numéro 0001, baptisé malicieusement Einstein et que Vollmer avait rendu conscient pour permettre un contact entre les deux mondes, le réel et le virtuel. Un Einstein au visage blafard et que sa condition dérisoire taraude et rend malade. Un Einstein qui aimerait rencontrer plus souvent "ceux d'en haut".

 

 

"Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre !" Même si personne ne crie cela, on ne peut s'empêcher de trouver un écho du Prisonnier dans la condition des habitants du Simulacron, et l'artificialité de leur monde, d'ailleurs qualifié de "village" par Stiller, est tout aussi inquiétante.
Le fait de désigner les habitants du monde virtuel par des numéros permet aussi de les "effacer", de les éliminer plus facilement, lorsque le besoin se fait sentir, lorsque l'un d'eux s'approche un peut trop de la conscience de sa condition. Et si cela peut sembler inhumain, comme le dit Stiller lui-même, il ne s'agit en fait que de changer quelques connexions électroniques, quelques données d'un programme. Il n'y a donc pas lieu de s'en émouvoir. Là aussi, surtout pour un film allemand, on est en droit d'y trouver un écho avec d'autres êtres réduits à des numéros (tatoués sur leur poignet) et à qui on avait dénié le statut d'humain, avant de les éliminer sans autre forme de procès lors de la solution finale (le parallèle s'arrête néanmoins là car ici il s'agit bien de créer des unités identitaires et leur suppression ne se fait qu'exceptionnellement).

Le monde sur le fil offre aussi une belle mise en abyme au spectateur, qui regarde sur un écran de télévision (le film a été réalisé pour la télévision) des êtres forcément virtuels (puisque le fruit d'un roman et incarnés par des acteurs qui leurs prêtent leur visage et leur voix) observant sur d'autres écrans de télévision la vie vécue par les habitants du Simulacron.
Le monde sur le fil est d'ailleurs un monde en soi, à la fois hors du temps, tant ses thématiques ont interrogé les hommes de toutes périodes (cf. "Achille et la tortue", le paradoxe du philosophe présocratique grec Zénon d'Elée évoqué dans le film; toutes les questions existentialistes que pose également le film) et en même totalement ancré dans son époque, le début des années 70, par ses décors, ses costumes, ses coupes de cheveux. Et Fassbinder joue énormément des effets de miroirs, des avant-plans encadrant les personnages, des arrière-plans les soulignant, sans oublier quelques effets plus classiques, comme cette musique stridente lorsqu'un événement étrange va se produire ou que Stiller se met à éprouver un intense mal de tête.

 

 

Le réalisateur a mis en scène une quête de vérité qui amènera Stiller à rencontrer d'autres personnages au comportement souvent déroutant, voire parfois inquiétant, comme Eva Vollmer, la fille du professeur, ou le journaliste Rupp (incarné par Ulli Lommel). Cette mise en scène d'un monde, celui d'un film, dans lequel s'ébattent des hommes mettant en scène un autre monde, celui du Simulacron, est menée sans effet particulièrement spectaculaire mais traversée par une tension constante qui en fait toute la réussite.

Bigbonn

 

En rapport avec le film :

 

# La critique de la seconde partie

 

# La fiche dvd de l'édition Carlotta du film "Le monde sur le fil"

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