Karminsky-Grad
Genre: Anticipation , Post-apocalypse
Année: 2011
Pays d'origine: Belgique
Réalisateur: Jean-Jacques Rousseau
Casting:
Noël Godin, André Stas, Léon Stone, Vladimir Kamenov, Francis Somville, Olga S, Béla Olâh, Miss Ming, Fanchon Daemers, Pierre S., Baraka Bahamas, Ronald Leclercq, Olga Kamenova, Sylvain Wuillot, Rémy Legrand.
 

Après avoir dit quelques mots en parcourant la scène du BIFFF 2011 pour lancer son film, Jean-Jacques Rousseau, cagoulé, ganté et porteur d'un grand imper sort sur le côté puis se ravise et revient pour ajouter quelque chose. Trop tard, son micro a été coupé et le film va commencer. Il ressort donc, finalement, après quelques vains essais de voix. Ce bref prélude à Karminsky-Grad donne déjà le ton : avec Rousseau, on entre dans un monde un peu brouillon mais assez ludique, où la personnalité du cinéaste est très vite sympathique mais où ce qu'il veut dire n'est pas toujours audible. Il n'empêche. Quand les lumières se rallument, une heure et demie plus tard, on est content d'avoir pu découvrir ce long-métrage en avant-première mondiale sur grand écran, en présence du réalisateur et de nombre de ses acteurs et encore plus heureux de l'avoir apprécié.


Et pourtant, le pari n'était pas forcément gagné. L'histoire est un peu confuse et les personnages donnent parfois l'impression de disparaître purement et simplement avant de revenir un peu plus tard, ou de ne pas revenir du tout. L'ambition est démesurée, puisqu'il s'agit quand même de réaliser un film ayant pour cadre une usine d'armements, des combats entre le peuple et ses exploiteurs, une explosion nucléaire, et le monde qui en résulte. Le tout avec le budget bières et sandwiches d'un court-métrage d'un étudiant en cinéma en dernière année d'études. Les acteurs sont tous amateurs et cela se voit. Les effets spéciaux et les maquillages sont souvent rudimentaires, tout comme les explosions de grenades, les coups de feu ou les conséquences d'un jet de coktail molotov. Mais malgré tout ça et même souvent grâce à tout ça, le film fonctionne et on lui pardonne nombre de ses défauts pour n'en retenir qu'une belle énergie et un esprit toujours en action et souvent décalé.

 

 

Quelques éléments de scénario, tout de même : Vladimir Karminsky dirige une usine d'armement. Cet authentique Russe, vague sosie de Gorbatchev dont la tâche de vin sur le crâne serait siglée CCCP a pour adjoint Reinhard Heydrich Jr., fils d'un des plus hauts dignitaires nazis, de ceux qui organisèrent la Shoah, et, à ce titre, toujours porteur d'un brassard à croix gammée. Azmir Krabouk, un émir barbu, veut acheter des armes et notamment une bombe nucléaire pour réduire en cendres le grand Satan américain. Pendant que l'exploitation des masses laborieuses continue, sous la férule et la schlague de Katouchka Vornoff, Maurice Torrès, le syndicaliste, essaie de mener ses maigres troupes à la révolte.
De son côté, Igor Yaboutich festoie et abuse de son pouvoir sans vergogne, sa moralité défaillante faisant pencher son humeur d'un côté ou de l'autre, badine et libertine à certains moments, vengeresse et meurtrière à d'autres. En bon stalinien pur et dur, il arrive même à écarter du pouvoir et à réduire à presque rien ses acolytes Yvan Laskine et Alexandre Gorky, tout en commandant au Professeur Von Höle une bombe atomique et en pactisant veûlement avec Manchouchine, le sans scrupules représentant de la Chine...
Quand la bombe sera lancée, là où tout un chacun pensera à se cacher, un personnage criera sa rage, depuis les WC, de devoir mourir constipé et de laisser un corps qui sera retrouvé avec la crotte au cul !

 

 

Ce dernier élément montre, s'il en était besoin, que le sérieux affiché parfois par Rousseau et ses amis (plutôt par eux, d'ailleurs) ou les intentions profondément politiques, voire géopolitiques que certains exégètes veulent lui accorder sont tout de même à relativiser. Karminsky-Grad trouve effectivement un écho dans l'actualité, de la centrale nucléaire en perdition de Fukushima aux révoltes sociales et aux révolutions qui ébranlent le monde, mais l'aspect décousu de l'ensemble n'indique pas de grand dessein ni même une pensée politique clairement affirmée.
Les principales qualités des films de Rousseau résident dans son amateurisme qui flirte avec le semi-pro, dans ses excès plus que dans ses retenues, dans cette jouissance à filmer et à faire s'entrechoquer thèmes et personnages.
Foutraque et brouillon, il n'en demeure pas moins très obstiné, preuve en est de la récurrence de certains personnages, comme Igor Yaboutich ou Reynhard Heydrich Jr., tout comme de cette obsession de la guerre et de l'étrange relation qui unit dans l'oppression et l'abjection les partisans de la faucille et du marteau et ceux de la svastika.

 

 

Noël Godin, qui incarne Yaboutich, explique qu'il ne savait pas, tout comme les autres acteurs d'ailleurs, qu'il tournerait un long-métrage lorsqu'il s'engagea sur le film. Rousseau non plus, probablement, n'ayant que peu d'argent à investir et n'étant jamais sûr de pouvoir aller au bout de ses idées. Saugrenues et jouissives, le plus souvent, comme cette séquence hilarante du tribunal dirigé par l'infâme Katiouchka Vornoff dont les dialogues sont constamment couverts par de bizarres cris de volailles. Ou ce passage onirique dans lequel Reinhard Heydrich marche aux côtés d'une blonde tyrolienne qui ne rêve que de l'embrasser et qu'il semble ardemment désirer tout en la repoussant, l'étreignant sur le corps d'un soldat allemand leur servant de matelas, faisant des mouvements de gymnastiques, sautant à l'eau plutôt que dans les bras de sa dulcinée. Sans oublier cette séquence érotique dans laquelle une stripteaseuse s'effeuille et s'offre à Yaboutich tandis qu'une interprète chante brillamment Les yeux noirs et qu'un soldat émoustillé laisse percer dans son regard quelques éclairs de lubricité.

 

 

Petit budget, tout petit. Bénévolat. Patience et, ô miracle, récompense avec un peu d'argent qui arrive de la Loterie nationale ou de Vincent Tavier, de La Parti Production, dont les plus hauts titres de gloire sont "C'est arrivé près de chez vous" et "Panique au village", brouzoufes qui permettent de finir le film. Avec de tels aléas de production, on comprend mieux le côté patchwork du film qui passe parfois du coq à l'âne, ce à quoi on s'habitue assez vite, néanmoins. Pour le cinéaste de l'absurde et de Courcelles (son bled en Wallonie), l'absence de moyens n'est pas un frein ; et quand la question lui fut posée du budget, il ne sut vraiment que répondre, tant celui-ci est inexistant et fluctuant. Tout en ne pouvant s'empêcher de dire : "Mais donnez-moi 100.000 euros et je vous fais Ben Hur !"
La vitalité de ce cinéma-là, est aussi le fruit de rencontres qui durent, puisque on retrouve de film en film une famille d'acteurs, du barbichu polyglotte Béla Olâh à la redoutable colonelle Olga S. Et le plaisir qu'on prend à les retrouver est décuplé lorsqu'ils se laissent aller à l'excès et ricanent exagérément, bavent et postillonnent en éructant, arborent sourires sadiques et regards cruels, le tout à gros traits toujours bien soulignés. On n'est pas très loin de l'esprit des serials, ni même des méchants de BD, trop gros pour être vrais, mais qu'on aime fréquenter.


Karminsky-Grad est donc un film improbable, comme la plupart de ceux de Rousseau, bénéficiant, encore et toujours, de l'implication d'une "famille de cinéma" se dévouant à la cause rousseauiste, et trouvant toujours la force d'aller plus loin dans la folie, à l'image d'un Krabouk délirant et sabre au clair chevauchant une bombe atomique en poussant des imprécations. On est libre d'aimer ou de ne pas aimer, évidemment. Mais attention : les réfractaires seront tous envoyés à la colonie 33 (comprenne qui pourra).

 

 

Bigbonn

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