Colline a des Yeux, La
Titre original: The Hills Have Eye
Genre: Survival
Année: 1977
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Wes Craven
Casting:
James Whitworth, Robert Carter, Susan Lanier, Michael Berryman...
 

Sorti de sa "Dernière maison sur la gauche", Wes Craven dut attendre cinq ans pour réaliser un autre film. Entretemps, une poignée de films cultes sont passés par là, marquant une nouvelle conception du cinéma, plus crue, plus réaliste et moins naïve que ce qui se pratiquait dans les années 60. C'est l'époque post-Vietnam, celle des scandales politiques du type Watergate, et c'est aussi du pain béni pour un Wes Craven qui, débutant dans le milieu du cinéma et relativement libre dans le milieu du cinéma d'exploitation (dans les limites des fonds disponibles, bien entendu), peut allégrement s'inscrire dans une vague qu'il a lui-même anticipé dans son premier film.
"La Colline a des Yeux" est donc un film qui découle tout droit du "Delivrance" de John Boorman (1972) et du "Massacre à la tronçonneuse" de Tobe Hooper (1974). Deux films qui contribuèrent à créer ce que l'on appelle maintenant le "survival", c'est à dire un genre plaçant en opposition deux camps plus ou moins antagonistes, le but du premier étant de tuer et celui du second de survivre. Le tout avec bien entendu une bonne dose de sauvagerie, et si possible dans un milieu naturel prompt à l'isolement géographique des personnages. "La Colline a des Yeux" se déroule donc dans le désert américain, où une famille d'américains moyens en partance pour leurs vacances californiennes se retrouve coincée suite à un accident de voiture né de la volonté du papa d'emprunter une route abandonnée et supposée mener à une mine d'argent désaffectée. Une sorte de tourisme sauvage qui tournera mal, en somme, puisqu'outre l'accident de voiture, notre famille devra également composer avec une famille dégénérée et cannibale vivant dans le désert...

 

 

Le film a beau découler d'un fait divers datant du XVème siècle, on se dit que l'influence de "Massacre à la tronçonneuse" se fait tout de même grandement ressentir au niveau du scénario, qui dispose d'une galerie de personnages anthropophages dont les divers outils sont tout droits tirés du stock de Robert Burns, décorateur pour le film de Tobe Hooper et qui occupe le même rôle sur le film de Craven. Mais "La Colline a des Yeux" est malgré tout un film autonome, un film qui contribua alors à forger les thèmes principaux du cinéma de Wes Craven. Tout comme dans "La Dernière maison sur la gauche", le réalisateur y oppose deux catégories de personnages : d'un côté les tarés, et de l'autre les normaux. C'est du moins ce que l'on est censé croire au début du film. Car par la suite, les choses vont se gâter et les a-priori vont s'effondrer.
Là où il amenait çà à travers deux parties bien distinctes (une pour les tueurs et une pour la famille bourgeoise) dans "La Dernière maison sur la gauche", Craven construit "La Colline a des Yeux" comme un tout dans lequel la sauvagerie répond à la sauvagerie jusqu'au climax final dans lequel les membres des deux familles se valent largement en terme de violence déchaînée. Face aux pertes qu'ils devront subir, les survivants de la famille Carter abandonneront petit à petit leurs inhibitions et leur place de martyre pour rivaliser avec leurs ennemis, dans le but de survivre. C'est à un vrai retour aux oppositions de clans auquel nous assistons ici. Le fameux fait divers duquel le film est adapté portait d'ailleurs sur un clan écossais cannibale retranché au milieu de collines rocheuses, comme ici. Bien plus que Hooper qui visait la folie furieuse, Craven joue sur le registre de la résurgence des instincts bestiaux et à ce titre les forfaits commis par ce qu'on a appelé la famille "Mie-de Pain" doivent impérativement apparaître comme véritablement bestiaux et scandaleux.
Craven, sans jouer ouvertement la carte du gore (encore que le film fut amputé des séquences les plus dures pour échapper à un classement X) ne se prive donc pas pour aligner les idées cruelles, avec une rigoureuse froideur documentaire : le bébé est kidnappé sous les yeux de ses parents puis menacé avec force humour noir de passer sous peu à la marmite, le père se retrouve brûlé vif toujours sous les yeux de sa famille, et la mère se prend un pruneau... Avec les mêmes témoins que pour le père ou le bébé. Ce sont ces visions dramatiques qui vont donc pousser les derniers survivants de la famille Carter (pourtant au début apparemment les plus émotionellement fragiles) à abandonner toute leur humanité, jusqu'à eux-même redevenir des bêtes.

 

 

Craven réussit parfaitement à faire comprendre cela, en ayant pris le temps d'une bonne demie-heure d'exposition nous montrant des personnages conventionnels représentant de la bonne morale (ce n'est pas pour rien que le père est un ex-flic et que la mère est une bigote), ce qui rendra leur vengeance ultérieure bien plus percutante. Cette demie-heure pourra faire grincer les dents de ceux qui s'attendent dès le début à un film d'horreur, mais elle est en tout cas vitale pour donner du relief à ce qui suit.
Et la famille "Mie-de-Pain", dans tout ca ? Et bien elle est le complément logique de la famille Carter : là où celle-ci est une famille normale devenant par la suite une famille de sauvages, la famille de sauvages se distingue par ses raisonnements logiques. Nous ne sommes pas chez Hooper, et les dégénérés ici sont intelligents. Ils raisonnent en clan, s'organisent, éprouvent des sentiments les uns envers les autres et savent même à l'occasion se montrer plus malins que les Carver (lorsqu'ils se font passer pour des sauveteurs via le talkie-walkie). Ils sont unis sous la domination de leur patriarche Papa Jupiter, bien plus que les Carver, qui d'entrée de jeu perdent leur chef de famille. Leur look de sauvages (bien entendu Michael Berryman domine l'ensemble) est trompeur et ils sont ici chez eux, en maîtres. Le désert est sec, rude, tout comme eux.
Et ils possèdent un autre avantage par rapport aux Carter : ces derniers doivent en effet apprendre à être comme leurs ennemis, tandis que ceux-ci n'ont pas à apprendre à se servir de leur cerveau, ils savent d'ores et déjà le faire. Le stéréotype faisant des cannibales des imbéciles n'a pas lieu d'être. Ce qui rend la troupe de Jupiter d'autant plus menaçante et qui rend le film d'autant plus violent. Nous ne sommes pas chez des psychopathes dignes de slashers, Craven vise au-delà de ça, et son film est tout sauf manichéen. Du reste, jamais il ne condamne ni n'approuve jamais les actes de sauvagerie. C'est aussi probablement pour ne pas montrer la famille Mie-de-Pain comme totalement mauvaise qu'il y a également placé un personnage dissident, qui n'approuve guère les méthodes familiales, et qu'il place l'origine de cette famille dans le passé de Jupiter, considéré comme un monstre dès sa naissance au milieu de la société américaine "classique".
Craven tente donc d'équilibrer son film et dans le style documentaire qui est celui de son film, il se contente de démontrer que la sauvagerie est présente chez tout le monde, de façon apparente ou non, et que la civilisation telle qu'on la conçoit cache en réalité des tendances moins propres qu'il n'y paraît (on retrouve là l'esprit des films nés du Watergate). Le réalisateur réduit l'homme à l'état de bête, et ce n'est pas non plus pour rien si les animaux jouent un rôle essentiel dans le film. Ce sera en effet le berger allemand des Carter qui le premier montrera la voie à emprunter pour survivre, une voie qui existait déjà avant les évènements dans le désert, comme l'évoque une scène de dialogue au début du film où les Carter se rappellent en riant la fois où leur chien a mangé un caniche tout cru. Certes, l'utilisation du chien et son historique n'est pas hyper crédible (encore que la suite fera pire, en mettant en scène les souvenirs du chien !), mais elle s'inscrit en tout cas pleinement et de façon cohérente dans le propos du réalisateur.

 

 

"La Colline a des Yeux" a certainement aujourd'hui rejoint "Delivrance" et "Massacre à la tronçonneuse" au rayon des films fondateurs du "survival". Et c'est mérité, même si quelques défauts demeurent, principalement du fait du manque de moyens que Craven n'a pas su compenser comme Hooper avait su le faire. Je pense notamment à l'atmosphère de son film, qui aurait gagné à être davantage poisseuse en faisant ressortir la chaleur du désert. Mais ne faisons pas la fine bouche : le film demeure bien au dessus de la moyenne de ce genre de cinéma, et bien au dessus de la moyenne de ce que Craven réalisera par la suite. Au sortir du visionnage de "La Colline a des Yeux", on ne peut s'empêcher de regretter le tournant qu'a pris la carrière de Craven dans les années 80, où tout comme Tobe Hooper (à un degré moindre tout de même, puisqu'il fut tout de même capable de livrer des films sympathiques, voire plus que ça avec "Les Griffes de la nuit") il se perdit dans un cinéma popcorn débile et racoleur. Quand on songe que le réalisateur de "La Colline a des Yeux" est le même que celui de "Cursed", le choc est rude...

 

Note : 7/10

 

Walter Paisley
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