Más negro que la noche
Genre: Horreur , Epouvante , Maisons hantées , Esprits
Année: 1974
Pays d'origine: Mexique
Réalisateur: Carlos Enrique Taboada
Casting:
Claudia Islas, Susana Dosamantes, Lucía Méndez, Helena Rojo, Alicia Palacios, Pedro Armendáriz Jr, Julián Pastor...
Aka: Plus noir que la nuit / Blacker Than Night
 

Más negro que la noche (Plus noir que la nuit) nous conte l'histoire d'Ofelia (Claudia Islas) et de ses amies Aurora (Susana Dosamantes), Pilar (Helena Rojo) et Marta (Lucía Méndez). Ofelia vient d'hériter d'une grande maison qui appartenait jadis à sa vieille tante. Seule condition à ce que le legs fut viable et effectif : qu'elles habitent sur les lieux et prennent soin de l'animal de compagnie de la défunte, un chat noir répondant au nom de Bécquer.
A peine arrivées, la demeure leur paraît plus obscure, du genre manoir que l'on visite dans certains films d'horreur. Elles sont reçues par la servante de la vieille tante. D'un aspect peu avenant de prime abord, celle-ci semble réticente à leur venue et à leurs habitudes, et s'est mise en tête de veiller sur le legs de son ex-gouvernante.

C'est dans un autre univers que les jeunes femmes ont l'impression d'évoluer, un autre espace-temps empli de vieilles coutumes et de repli sur soi, révolu. Les filles se gaussent des vieux vêtements qu'elles trouvent bientôt dans la cave. Seule Ofelia montre un certain respect, autant pour l’endroit que la contrepartie à donner à l'héritage. Il semblerait même que la nouvelle propriétaire de la vaste demeure fasse du zèle, jusqu'à se prendre presque pour la défunte. Bientôt Aurora, Pilar et Marta sont témoins d'étranges phénomènes. Des rideaux bougent tout seul, des voix se font entendre, des ombres semblent habiller les murs, la nuit. Quant au chat, il est bientôt retrouvé mort. Les choses troublantes deviennent tumulte, fureur et mort...

 

 

L'argument de Más negro que la noche va dès lors se développer dans un climat trouble fait, entre autres, de peintures des quatre différents personnages féminins. Ce n'est pas un hasard si Charles Enrique Taboada nous présente les jeunes femmes dans un environnement "moderne" avant de les déplacer dans un autre où elles n'ont pas l'habitude d'évoluer. Ainsi donc, il nous les décrit d'emblée comme des créatures superficielles, toutes faites d'insouciance et d'irrespect, des caractéristiques propres à la jeunesse. La maison va devenir propice à des échanges de plus en plus intimes, et les propos tenus sur certains sujets, comme l'infidélité, le chômage, en disent long sur le manque d'expérience des jeunes femmes autant que sur leur sens des responsabilités.

Modèle, actrice, bibliothécaire sont dès lors libérées des contingences, et très vite apprécient la tranquillité d'une vie sans l'étroitesse d'esprit masculine. Elles apparaissent, sans exception, remplies de bonne humeur, désinhibées. Taboada poursuit, après Hasta el viento tiene miedo et ses écolières, son introspection de la jeunesse féminine. Si ce n'était un classicisme formel, on pourrait rapprocher Más negro que la noche du Hausu de Nobuhiko Obayashi, notamment par l'utilisation sensuelle des actrices. Ceci étant, ici point d'œil géant qui vole, de piano qui s'emballe ; il n'y a pas de place pour un quelconque surréalisme dans ce beau film de fantômes qui semble puiser à bien des sources pour trouver, au final, sa propre unité et cohérence artistique. S'il y avait une filiation à faire, ce serait toujours du côté du Japon qu'il faudrait peut-être chercher avec la mouvance des bake neko, des films mettant en scène des chats-fantômes, très répandus dans les années 50 au sein de l'industrie cinématographique japonaise. A l'instar de Mansion of the Ghost Cat, Más negro que la noche part d'un postulat simple et d'un statut presque galvaudé pour livrer une mise en abyme du genre maison hantée, ainsi qu'un conte moral sur le respect de l'héritage générationnel, lequel n'a rien d'une valeur marchande.

Ce faisant, Taboada dépeint un groupe échappant à la routine mais qui va se retrouver aliéné par une nouvelle donne, celle de l'héritage : une maison et un chat noir. L'animal, tel qu'il est décrit par son réalisateur, semble docile et n'incarne pas comme on pourrait le croire, de prime abord, l'entité du malheur ; il demeure plutôt un témoin patient et serein, dont la vie dépend, dans l'absolu, de la volonté humaine.
Mais petit à petit, alors que le temps passe (et que le film s'écoule sans temps morts, malgré une chronologie des événements propre au genre, totalement respectée), le chat représente aux yeux des jeunes femmes une emprise, alors qu'elles sont en quête d'émancipation. Pour réfuter cette sensation, elles se mettent à se moquer de l'animal puis le rejettent enfin. Pourtant, elles semblent de plus en plus en proie à une manipulation invisible qui les dépasse peu à peu. Quant à Ofelia, la nouvelle maîtresse des lieux, elle commence à s'approprier différents aspects de l'animal pour mieux prendre l'identité de sa tante.

 

 

Restant dans ses fondements, ainsi que dans son approche, très original, Taboada use donc néanmoins de tous les lieux communs propres au genre horrifique et même à ses sous-genres. Difficile de ne pas penser à certains gialli dans l'élaboration de certains plans, tout comme la sensualité se voit flattée par la contemplation des corps à demi-dénudés des protagonistes, par l'entremise d'une caméra un brin voyeuse. Taboada n'a rien non plus à envier aux meilleurs gothiques transalpins de son époque. Il semble savoir ce qu'il doit et à qui, et mêle des influences aussi diverses que "Psychose", "La maison du diable", ou La maison des damnés de John Hough sorti l'année d'avant en plus de celles susnommées. Le réalisateur prend clairement un malin plaisir, à l'instar de ce qu'on pouvait déjà constater dans Hasta el viento tiene miedo, à provoquer son spectateur en filmant des "Baby Dolls". Dans Hasta el viento tiene miedo, déjà, il montrait un strip-tease d'une des écolières devant une assistance épouvantée.

De par l'exacerbation de la beauté des protagonistes, leurs vêtements et la sexualité constamment suggérée, Taboada inscrit la gent féminine de cette envoutante bobine en tant qu'objet érotique et convoque le soutien d'un désir masculin. C'est aussi une façon, puisqu'aucun homme n'existe à proprement parler dans la trame, de l'impliquer, en attisant, puis en aiguisant son regard. Pour ce faire, le réalisateur emploie des scènes qui peuvent engendrer une sorte de gratification symbolique, au-delà de celles que l'on peut éprouver pour le film lui-même et le genre "maison hantée" dans lequel il s'inscrit avec vigueur.

 

 

D'un autre côté, la claire illumination et le rythme de comédie légère et ingénue des premières minutes dérape d'un seul coup ensuite, pour rester confiné dans l'obscurité de la riche demeure et ses personnages lugubres et ténébreux qui l'habitent : une nouvelle propriétaire en pleine mutation de valeurs morales, un chat énigmatique, le fantôme irascible et mécontent de la vieille.

Dès l'arrivée des quatre femmes dans la maison, Carlos Enrique Taboada projette sur l'écran un désaccord générationnel profond : les jeunes ne sont pas vues seulement par la vieille servante comme de pures intruses mais également comme l'exemple parfait de l'introduction de nouvelles modes (nous sommes au milieu des années 70, une époque de mini-jupes et de libération féminine) ; des modes et des mœurs qu'elle désapprouve. Le cinéaste renvoie alors dos à dos deux mondes : "Le modernisme a dévié le goût des gens", s'exclame sèchement la domestique, atterrée de constater l'incompréhension des héritières devant le style classique, culturel et patrimonial de la demeure.
Taboada parvient à imprimer à l'écran l'évolution progressive d'une violation comme entité, pour développer le souffle d'une vengeance divine. L'opposition est immédiate, évidente et s'insère dans l'esprit global de l'oeuvre même : une jeunesse qui fait front à une maturité dure et sévère.

 

 

Des maléfices vaudous ("El libro de piedra", 1969 - Le livre de pierre), à l'irruption d'une mort lointaine synonyme d'un retour à une superstition primaire (Hasta el viento tiene miedo, 1968, "Más negro que la noche", 1974), en passant par le sujet du double ("Veneno para las hadas" -le Poison pour les fées- en 1984), on semble, à bien y regarder, trouver dans les films du cinéaste cette formule freudienne sensée expliquer que le revenant serait la victime : un fantôme qui ne se repose pas jusqu'à trouver une solution et une délivrance pour lui-même, ce que Taboada sait dès lors parfaitement mettre en scène, avec qui plus est une belle ingéniosité technique.

Le prologue du film semble d'ailleurs assez typique des artéfacts d'un réalisateur maître de son art : Taboada nous livre d'entrée les signes annonciateurs du récit à venir. Un chat -"Plus noir que la nuit-, est l'objet de toutes les affections de la vieille dame. Il est traité comme un proche parent et est devenu à la fois le témoin impavide de sa quotidienneté dans une grande demeure. S'il reste loyal, c'est uniquement dans la mesure où l'attention de sa maîtresse se maintient.
D'un autre côté, le fantôme de la tante s'arme à partir des souvenirs : à l'instar d'une robe de fiancée qui raconte la frustration d'un mariage raté, de sa solitude et de l'option de vivre seule avec son chat, ou bien encore d'un portrait au sein duquel un visage sévère se détache. Son alter ego deviendra finalement Ofelia, laquelle semble par moments se transformer en son sosie, comme se réincarnant même si ce n'est qu'une entité de "valeurs" qui se transmet.

 

 

Il y a une scène dans Más negro que la noche significative du propos de Taboada sur un décalage générationnel : mues par la curiosité, les jeunes filles se mettent à fouiller, au sous-sol, dans les énormes caisses de la tante, un peu à la manière de Pandore, déballant alors comme un passé démodé à leurs yeux des vêtements des années vingt et d'autres objets autrefois vénérés. L'idée d'entrer dans un autre "monde" après avoir ouvert une malle scellée s'interprète alors de deux manières possibles : tous les objets gardés paraissent contenir un symbole féminin qui peut se rapporter à l'inconscient ou au même corps maternel. De l'autre, sous le couvert du genre ici emprunté -celui du thriller horrifique- il renvoie à la réalité et à la lutte des femmes pour une émancipation à l'encontre d'idées autant conservatrices que réactionnaires.

A ce micro-symbolisme vient finalement s'en greffer un second, à grande échelle, autant chargé sexuellement, et l'on peut considérer la présence des jeunes femmes dans la demeure comme une véritable intromission. Et à Carlos Enrique Taboada de livrer ici un véritable conte moral, sous couvert d'un somptueux film de genre. Finalement, la terreur latino-américaine se trouve nourrie par l'hérédité de sa propre terre... Une véritable gageure pour ce qui se révèle instantanément un classique prenant des allures d'incontournable.

 

 

Mallox

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