Elephant
Genre: Drame , Expérimental
Année: 1989
Pays d'origine: Grande-Bretagne
Réalisateur: Alan Clarke
Casting:
Gary Walker, Bill Hamilton, Michael Foyle, Danny Small, Robert J. Taylor.,...
 

Un type marche dans la rue assez rapidement. Il entre dans un bâtiment, traverse un long couloir puis débouche sur une piscine. Il fait le tour du bassin en regardant dans les cabines qui l'entourent, presque toutes ouvertes, descend quelques marches, passe dans un autre couloir, s'arrête devant une petite salle ouverte, sort un fusil de son blouson et tire avant de repartir très rapidement tandis que l'image s'attarde sur le corps mort étendu au sol.

Autre lieu, autre personne. Une voiture roule puis s'arrête dans une petite station-service. Le conducteur descend, ouvre la porte de la station et abat l'employé de plusieurs coups de feu. Puis il repart, tandis que l'image s'attarde longuement sur le cadavre gisant du pompiste.
Troisième séquence : un homme gare sa voiture et pénètre dans un bâtiment industriel. Un second survient derrière lui et le tue calmement de plusieurs balles dans le dos, avant de marcher plus rapidement vers l'extérieur et une rue proche, tandis qu'à l'écran on retrouve sa victime pour plusieurs longues secondes encore une fois.

 

 

Et c'est comme ça durant les 38 minutes que dure cet Elephant déconcertant : un homme, seul le plus souvent, parfois accompagné d'un complice, déambule dans une rue, un couloir d'immeuble, une usine, sur un terrain de foot, dans un parc, pour en exécuter un autre ou se faire exécuter, froidement, sans plus d'explications.

La victime n'est, évidemment jamais la même. Mais le tueur non plus. Il peut être jeune, vieux, barbu ou glabre, bien ou mal coiffé, il n'est qu'un quidam venu là pour tuer et que l'on suit dans ses déplacements, la plupart du temps à pied.

Pas un mot d'explication, pas une phrase de dialogue (juste quelques mots quasi-inaudibles de trois jeunes sur le terrain de sport boueux), un silence glacial uniquement traversé de quelques sons urbains (la circulation par exemple) et ponctué de bruits de pas avant d'être fracassé par une, deux, trois ou quatre détonations issues d'un pistolet, d'un revolver, d'une carabine ou d'un fusil de chasse.

18 meurtres de sang-froid. 18 tueurs et autant de victimes. Une litanie sanglante d'autant plus effrayante qu'après un ou deux assassinats on a compris que cela ne va pas s'arrêter mais que c'est parti pour durer jusqu'à la fin de ce moyen-métrage.

 

 

Le seul doute réside dans le statut de celui qu'on suit systématiquement au cours de chaque séquence : meurtrier ou mort en sursis ? Dans tous les cas, il marche vers son destin, fatal ou criminel. Peu de témoins, si ce n'est l'un ou l'autre accompagnant de la victime qui ne traîne pas et prend la fuite au plus vite au premier coup de feu. 18 meurtres, gratuits en apparence, pour un film perturbant par sa froideur, ses lumières crues et l'inéluctabilité de chaque séquence.

Fidèle à ses habitudes, Alan Clarke suit ses personnages au plus près, à la steadicam, sa caméra très mobile presque collée dans le dos et le micro enregistrant chaque pas, comme un prélude au massacre. Lorsque le mouvement s'arrête, le flingue surgit et les balles transpercent. La mobilité du cadre se joint alors à la fuite sans panique des assassins tandis que la fixité du plan suivant, toujours trop long pourrait-on dire, donne au spectateur le temps de contempler les morts... Les contempler comme on regarderait un éléphant dans un salon... Immanquable, donc.

Un éléphant dans un salon, c'est justement l'expression anglaise qu'utilise l'écrivain Bernard MacLaverty, ici scénariste, et qui semble être une façon de dénoncer quelque chose d'énorme, de monstrueux mais de nié, de caché, d'enfoui sous le tapis si j'ose dire. Ici, l'éléphant, c'est la violence et les meurtres. Une violence qui prend un sens particulier quand on sait que le film fut tourné à Belfast, c'est-à-dire dans une Irlande du Nord encore "troublée" (pour paraphraser l'euphémisme "troubles" qu'employaient les Britanniques pour désigner les conflits entre communautés catholiques et protestantes qui firent tant de victimes).

 

 

"I remember lying in bed, watching it, thinking, 'Stop, Alan, you can't keep doing this.' And the cumulative effect is that you say, 'It's got to stop. The killing has got to stop.' Instinctively, without an intellectual process, it becomes a gut reaction." ("Je me souviens l'avoir regardé, couché dans mon lit, et m'être dit : "Arrête, Alan, tu ne peux pas continuer à faire ça !" Et l'effet d'accumulation nous amène à dire : "Il faut que ça s'arrête, la tuerie doit s'arrêter !" Instinctivement, sans aucun processus intellectuel, cela devient une réaction viscérale".) C'est David Leland, auteur du scénario de Made in Britain, qui dit cela du film d'Alan Clarke dans une réaction très humaine, celle de dire stop en voyant une telle succession de meurtres, vraiment déstabilisante et écoeurante, avant de retourner cette aversion contre la violence elle-même.

Quoi qu'il en soit, rien ne nous dit que le film se déroule à Belfast, à moins d'en reconnaître l'un ou l'autre édifice, car rien n'est indiqué en ce sens. D'où une portée beaucoup plus générale du film, irréductible au seul conflit nord-irlandais mais généralisable à toute plongée dans une violence répétitive et apparemment sans issue. D'où sa "récupération" par Gus Van Sant qui l'utilisa pour son propre Elephant de 2003, au risque de faire oublier celui-ci.

Pas un film plaisant en tout cas que ce film court mais brûlant, quasi-testament d'un réalisateur doué qui allait mourir l'année suivante. Mais un vrai condensé effrayant de violence sans visage, sans nom et sans motif apparent (les tueurs resteront anonymes et leurs motivations tues), par un réalisateur ayant choisi de se concentrer sur l'essentiel et de gommer tout le reste. Le résultat est un film épuré qui fait l'effet d'un coup de poing dans le ventre. Et la dernière victime marchant longuement aux côté d'un homme avant de se placer elle-même devant un mur blafard pour sa propre exécution donne l'amère impression d'un monde qui court lentement mais sûrement à sa perte si l'on continue à ne pas vouloir voir cet "éléphant" envahissant.

 

 

Bigbonn

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