3 Samouraïs hors la loi
Titre original: Sanbiki no Samuraï
Genre: Chambara
Année: 1964
Pays d'origine: Japon
Réalisateur: Hideo Gosha
Casting:
Tetsuro Tamba, Mikijiro Hira, Isamu Nagato, Miyuki Kowano...
 

De Hideo Gosha, je n'avais vu que le superbe "Goyokin", sa déclinaison très noire, à forte tendance politique, sur l'univers du samouraï déchu, démystifié par le metteur en scène et dès lors proche de sa fin. Avec ces "3 samouraïs hors la loi" découvert récemment, Hideo Gosha qui livrait ici son premier film frappa très fort. Le rapprochement avec le travail sur "le samouraï" qu'a pu livrer au préalable le grand Kurosawa est plus que jamais tentant, d'autant que celui-ci avait amorcé sa démystification avec un cynisme sous-jacent pourtant empreint d'humanisme. Disons que Hideo Gosha emprunte chez Kurosawa pour radicaliser d'avantage encore son propos. C'est un cinéma engagé, à la fois sombre et cruel, en même temps qu'un spectacle sacrément généreux et chatoyant auquel il nous invite.
En même temps que Kurosawa, plus que jamais ici on soulignera la parité avec certains westerns spaghettis à venir. On sait bien ce que les deux genres ont en commun, mais ici, les bases sont carrément données, posées, vissées, définitivement établies, et si l'on pense en passant à "Yojimbo", et aux "Sept samouraïs" avec ces guerriers errants prenant la défense de paysans spoliés de leur terre et de leurs droits, il est un lien encore plus frappant ici que je serai bien couard ne pas mettre en avant, celui d'avoir engendré "le bon, la brute et le truand". A la vision du film, on verra clairement ce qu'est venu piocher Sergio Leone pour son classique tourné deux plus tard. Si cela n'enlèvera rien au supposé talent de Mister Leone, cela ne donnera en revanche que d'avantage de crédit à ce grand cinéaste noir, électrique, généreux et fondateur qu'est Hideo Gosha. Bref, "3 samouraïs hors la loi" est autant excellent qu'important, et même incontournable.

 

 

Par extension même, on le rapprochera des films de Sergio Corbucci ou Sergio Sollima, avec ces paysans défendus par d'anciens mercenaires ou autres hommes de loi ("Colorado", "Le Mercenaire", "Companeros" ou encore "El Chuncho" de Damiani) qui, s'ils n'étaient pas déchus resteraient à l'instar de nos trois samouraïs errants, des hommes à la recherche d'une certaine rédemption. A ce titre "Le Grand Silence" a de sérieux relents de "Goyokin" et dans son fond toute en noirceur jusqu'au-boutiste, et dans sa magnifique violence graphique.
Les héros rebelles, il faut bien se le dire, ont de toute manière selon moi, une faculté cinématographique à créer la tension, convoquant de façon aussi subtile que sournoise le spectateur qui dans sa vie de chaque jour, dès lors qu'il sera confronté à l'injustice, aura tendance d'une manière générale à ne pas s'impliquer, ce qui contribue paradoxalement à accroître le processus d'identification par "héros" interposés, territoire qui lui permet d'expier à sa manière et par son intermédiaire ce qu'il ne fera pas dans la réalité.
Ici, l'histoire est assez simple et complexe en même temps. Le personnage de Sakon Shiba (Tesuro Tamba) est un Ronin errant recherchant juste un toit pour dormir le temps d'une nuit. Le moulin se révèle occupé par Jimbei et Tasugoro, une paire de vieux fermiers qui ont kidnappé Aya, la fille du magistrat tyrannique local. Il leur donne assez de conseils pour éviter un massacre. Le magistrat offre alors à deux prisonniers leur liberté, en échange ils devront régler le problème sans trop se faire remarquer (Il ne serait pas bon d'ailleurs pour l'image, d'envoyer des troupes après deux vieux hommes)... Là-dessus viendront se greffer deux autres samouraïs non moins déchus, et chacun épousera la cause des paysans pour des motivations différentes, alors qu'ils aspiraient davantage au préalable à l'individualisme.

 

 

Non seulement nos trois héros sont à l'origine peu disposés, mais ils résistent à l'action pour différentes raisons. Sakon Shiba (Tetsuro Tamba : "Goyokin", "Le lezard noir") est dépeint comme un personnage las de la violence, neutre, ne prenant jamais parti, n'élevant la voix que lorsque son sommeil sera dérangé par la prise d'otage et le massacre qui pourrait s'en suivre, l'empêchant de dormir (à ce titre, sa composition tout en retrait, qui ressemble presque à une ombre attendant son heure est remarquable, et offre un amusant contraste avec les kidnappeurs paniqués). Sakura (Isamu Nagato : "Kojiro"), est tout bonnement poussé dans la situation contre son gré et n'a lui en revanche aucun scrupule à dire ce qu'il pense, envoyant paître autant les bandits que les paysans, dès lors qu'ils vont contre ses intérêts, d'autant qu'on le découvrira ivrogne sans morale, et offrira au film la transformation la plus radicale qui soit puisqu'il sera vite torturé par son propre honneur. Et le troisième samouraï, Einosuke Kikyo (Mikijiro Hira : "les aventures de Zatoïchi", "Kyôdan", "Azumi 2"), est d'une part trop paresseux pour intervenir, mais préfère si possible ne pas se salir les mains. Celui-ci confère au caractère de son personnage une énergique et impétueuse arrogance (Elli Wallach ?) qui contraste totalement avec le côté rentré (mais qui n'en pensent pas moins !) des deux autres mercenaires (Eastwood et Van Cleef ?), ses presque contre-parties plus âgées, si bien que lorsqu'il s'y mettra, il sera déchaîné.
Ailleurs, la direction d'acteurs est toute aussi exemplaire, notamment dans sa peinture des femmes, et particulièrement le personnage de Aya (Miyuki Kuwano : "Akahige" de Kurosawa) qui semble au début plus fâchée que confuse ou apeurée par sa captivité, et qui au contact de nos trois "Outlaws" magnifiques, ouvrira les yeux et changera radicalement de point de vue, tuant le père au passage, spirituellement parlant, avant même une éventuelle concrétisation de sa mort. Ainsi, son père ne deviendra dès lors qu'une icône du mal destinée fatalement à la mort.
Au même titre, Oine (Toshie Kimura : "Godzilla vs Hedora", "La Tanière de la bête"), qui campe le personnage de la femme dudit tyran, qui apparaît plus tard pourtant aux côtés du mari dans ses pires méfaits, trouvera à sa mort une tranquille dignité retrouvé, et même triste, elle verra là l'opportunité d'engager une nouvelle vie. Les paysans autant que les femmes au sein du film se verront à leurs manières libérés ! On pourra même y voir son petit propos féministe tendant vers l'équité des sexes...

 

 

Pour le spectacle à proprement dit, le film est rempli d'humour, et les singeries initiales de Kikyo amusent vraiment, de même que les drôles de conseils que donnera Shiba aux kidnappeurs (mais je n'en dis pas plus, je pense avoir déjà été assez expansif ailleurs). D'ailleurs, dans les ruptures de tons qu'Hideo Gosha réussit à installer il démontre avec un brio et une limpidité remarquables des qualités exceptionnelles de metteur en scène. L'intérêt, soit dans la mise en place des personnages, soit dans les rapports ambigus entre tous les protagonistes, soit dans le récit initiatique de chacun, soit dans les scènes d'actions très furieuses et avec pas mal de novations techniques qui en font un film encore très moderne, l'intérêt donc, ne se dément à aucun moment. La façon dont il jongle avec les genres pour les fondre en un, ce sur une durée assez courte de 95 minutes est même proprement hallucinante. Si j'ajoute à cela une photographie en noir et blanc somptueuse, dans laquelle abondent les contrastes, et le fait que lors des combats, Hideo Gosha capte la violence en retardant ses plans une, voire deux secondes de trop, sur les écoulements de sangs des membres tailladés, ces secondes de trop ne me font que trop penser aux débordements transalpins plus tardifs, tant et si bien qu'elle sont une source supplémentaire contribuant à la modernité du film et qu'elles en deviennent alors immédiatement nécessaires. Grand film.

 

Note : 9/10

 

Mallox
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