Söhne der großen Bärin, Die
Genre: Euro-Western (hors spagh)
Année: 1966
Pays d'origine: Allemagne de l'est (RDA)
Réalisateur: Josef Mach
Casting:
Gojko Mitić, Jiří Vrštala, Rolf Römer, Hans Hardt-Hardtloff, Gerhard Rachold, Horst Jonischkan...
Aka: The Sons of Great Bear
 

Ce film compte les aventures de Tokei-ihto, jeune chef des Dakota (Gojko Mitić), et sa lutte à la fois contre l'armée américaine pour l'indépendance de son peuple et l'assassin de son père : le scout Red Fox ( Jiří Vrštala), métis de mère Dakota dans le roman à l'origine du film, cow-boy blanc par souci de simplification dans le film.
Un western est-allemand, comme c'est original me direz-vous. Et bien... pas tant que ça, puisque Die Söhne der großen Bärin (littéralement "Les fils de la grande ourse") n'est que le premier des seize westerns produit par la Defa est-allemande, et localement nommés les "Indianerfilme" (même si certains sont sans Indiens).
Il serait tentant de penser que les "Indianerfilme" de la Defa étaient la réponse de la RDA aux Sauerkraut Westerns de la RFA ; la réalité est beaucoup plus complexe.

 

 

Avant de parler du film lui-même, qui du strict point de vue de ses qualités "cinématographiques" ne présente pas un intérêt faramineux, prenons un peu de recul (temporel) et de hauteur pour évoquer rapidement l'histoire de la Defa (non ce n'est pas une digression inutile mais au contraire essentielle pour comprendre la genèse de ce film). Dans l'Allemagne de l'immédiate après-guerre, alors qu'à l'ouest les alliés occidentaux s'appliquèrent à enterrer le cinéma autochtone pour transformer les salles de cinémas tudesques en robinets pour les productions hollywoodiennes, à l'est les Soviétiques, fidèles à leur doctrine du cinéma outil indispensable à l'édification des masses (et à la propagation du communisme), mirent sur les fonts baptismaux la Defa, société de production étatique et monopolistique de la future RDA. Les autorités d'occupation soviétique auront l'intelligence de laisser les clés du camion aux Est-Allemands dès sa création. Et de 1946, avec son coup d'essai et de maître Les assassins sont parmi nous ("Die Mörder sind unter uns"), premier film allemand post Seconde Guerre mondiale, jusqu'au début des années 50, la Defa dominera la production cinématographique allemande qualitativement et en nombre de spectateurs (des deux côtés de la frontière).
Mais dans les années 50, les productions de la Defa vont de plus en plus s'orienter vers la pure propagande, les règlements de compte avec la RFA et l'hagiographie des "personnalités socialistes" ; le tout avec la même subtilité que la génération précédente mettait à conduire des chars d'assaut dans les plaines d'Ukraine, mais avec une efficacité bien moindre (quoi qu'on me souffle que c'était déjà les mêmes qui, plus jeunes, exportaient l'industrie automobile allemande sur l'ostfront, ceci expliquant cela), s'aliénant ainsi le marché ouest-allemand et provoquant le départ des plus talentueux acteurs et réalisateurs vers l'ouest.

 

 

Le ministère de la culture de la RDA, qui chapeautait la Defa, s'était bien rendu compte du problème ; mais dans un régime où l'on ne licencie jamais personne difficile de se débarrasser des responsables, surtout sous le prétexte d'un excès de zèle propagandiste. La naissance de la télévision est-allemande en 1961 va régler le problème. Tous les fossiles staliniens de la précédente Defa vont y être transférés, alors qu'est mis sur place une nouvelle Defa décentralisée, constituée par des "groupements artistiques" ("Künstlerische Arbeitsgruppen") autonomes avec des petits jeunes talentueux "qui n'en veulent", regroupés par complémentarité et affinité. Des groupements qui prendront des noms faisant plus penser à des réseaux de résistance communiste qu'à des maisons de production : "Roter Kreis", "Berlin", "Heinrich Greif", "Gruppe 60", "Konkret" et "Solidarität". Parmi ceux-ci, le plus actif fut sans aucun doute "Roter Kreis" ; ce qui tombe bien puisque c'est celui qui nous intéresse ici.
Dans ces mêmes années 60 va naître en RFA le Sauerkraut Western, qui consistait pour l'essentiel en des adaptations des romans de Karl May. Hors, tous les écrits et adaptations de ce bon vieux Karl étaient interdits en RDA, alors qu'ils étaient autorisés dans le reste du bloc communiste. Du strict point de vue idéologique, il n'y a rien de bien nocif dans les romans pro-indiens de May. Au contraire, si ce n'est qu'ils exaltaient aussi le nationalisme allemand (aux côtés de l'Indien Winnetou, ses héros "blancs" sont tous allemands ou germano-américains), un nationalisme prudemment gommé dans les adaptations cinématographiques.
Seulement voilà, May (mort en 1912) était aussi l'écrivain préféré d'Adolf Hitler, ce qui pour la censure de la RDA était rédhibitoire. Mais dans le reste des pays d'Europe centrale, les Winnetou obtenaient un succès considérable auprès des spectateurs autochtones, mais aussi des touristes des deux Allemagnes, très nombreux sur les rives du lac Balaton ou dans la vieille ville de Prague.

 

 

La nouvelle Defa privilégiant les initiatives individuelles, la naissance de ce qui deviendra les Indianerfilme est due en fait à un seul homme, Hans Mahlich, un des membres du groupe "Roter Kreis" qui, de retour de vacance, s'est dit : "bordel, puisque ça marche si bien auprès de mes compatriotes en villégiature, proposons leur la même chose à la maison où nous n'aurons pas à souffrir de la concurrence de l'ouest". Mais pour ça, il lui fallait trouver un équivalent politiquement acceptable des livres de Karl May. Coup de bol, une historienne marxiste et berlinoise (Liselotte Welskopf-Henrich) avait écrit dans les années 50 un roman pro-indien pour enfants, "Die Söhne der großen Bärin".
Voilà pour le scénario – Maintenant, pour assurer le coup, Mahlich va utiliser les mêmes lieux de tournage que les Sauerkraut westerns de l'ouest, en Yougoslavie, et réutiliser les mêmes figurants et équipes techniques locales. Comme acteur principal on choisit un cascadeur serbe, Gojko Mitić, qui dans des petits rôles de guerrier indien pour les Winnetou s'était fait remarquer pour son physique impressionnant. Pour assurer le coup, toujours (et augmenter les chances d'exportations), c'est dans l'autre pays communiste ayant coproduit des Sauerkraut westerns, la Tchécoslovaquie, que Mahlich va chercher le réalisateur (Josef Mach) et l'acteur qui jouera le méchant du film, Jiří Vrštala. Ce dernier avait l'avantage d'être déjà très connu en RDA en tant que héros éponyme de la série enfantine des "Clown Ferdinand".
Die Söhne der großen Bärin va "marchoter" en Tchécoslovaquie, plutôt bien marcher en Union Soviétique où les euro-westerns étaient inconnus, et avoir un succès énorme (le mot est faible) en RDA, lançant la vague des Indianerfilme de la Defa et la carrière de Mitić, qui à l'image de Pierre Brice demeurera par contre quasi inconnu dans sa Serbie natale.

 

 

Le film en lui-même n'est pas terrible, et avec le recul son succès m'apparaît assez incompréhensible. Et pourtant, celui qui écrit ces lignes éprouve une inclination coupable pour les westerns de la Rialto. Mais ici la platitude (pour ne pas dire la maladresse, en particulier pour les scènes d'action) de la réalisation, son esthétique terne et son manque d'ampleur et de souffle épique sont pour moi rédhibitoires. Le scénario, dans son inversion des valeurs du western "ricain" classique, est beaucoup moins manichéen que l'on ne pourrait craindre, beaucoup moins par exemple qu'un "Danse avec les loups", pour prendre l'un des plus célèbres post-westerns pro indiens.
Hélas, ce constat ne vaut pas pour les scènes de combats qui, elles, confinent au ridicule. En gros, chaque fois qu'un Indien tire, trois blancs s'effondrent raides morts. Par ailleurs, la narration est ultra-elliptique alors qu'on prend un temps fou à nous montrer les activités quotidiennes des Indiens dans leurs campements. Ceci, évidemment, dans un souci de "vérisme" ethnographique louable certes, mais au final assez saugrenu, compte tenu du manque de crédibilité des scènes d'action et du fait que les Indiens du film ont beau être sapés comme de vrais Indiens et se conduire comme de vrais Indiens, il est difficile d'oublier que ce sont en fait des figurants yougoslaves maquillés et emperruqués.

 

 

Reste, malgré tout, le charisme indéniable de Gojko Mitić et de son adversaire Jiří "Clown Ferdinand" Vrštala, tous les deux très convaincants.
Quoi qu'il en soit, le succès aussi inattendu que fulgurant de Die Söhne der großen Bärin va créer le sous-genre des "Indianerfilme", les seuls véritables "Red Westerns". Le groupe "Roter Kreis", ayant pris note des forces et des faiblesses du présent film, va corriger en partie le tir pour les films suivants en prenant des réalisateurs un peu plus dynamiques, dont Gottfried Kolditz, célèbre pour ses films de SF, et en conservant Gojko Mitić dans le rôle du chef indien (jamais le même, la Defa ne s'abaissant pas à faire des suites) noble et sans peur, luttant contre les colons blancs et l'armée américaine (en écho à la guerre du Vietnam qui faisait alors rage).

 

Sigtuna

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