Opéra
Titre original: Opera
Genre: Giallo , Thriller
Année: 1987
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Dario Argento
Casting:
Cristina Marsillach, Ian Charleson, Urbano Barberini, Daria Nicolodi, Coralina Cataldi-Tassoni, Barbara Cupisti...
Aka: Terror en la opera / Terreur à l'Opéra
 

On ne le sait pas forcément, mais Dario Argento est un passionné d'art lyrique, une admiration qu'il doit à sa grand-mère qui l'emmenait souvent au théâtre lorsqu'il était enfant. Il était notamment fasciné par le Macbeth de Giuseppe Verdi (composé en 1847). Probablement parce que cette œuvre a enchaîné, depuis sa création, des faits divers étranges qui lui donnèrent la réputation d'être maudite. Rappelons que Macbeth est à l'origine une tragédie de William Shakespeare, que l'auteur rédigea au tout début du XVIIe siècle (l'année précise restant difficile à établir de nos jours).

La légende veut que Shakespeare, alors qu'il écrivait le dialogue des sorcières, se soit inspiré de véritables incantations. On pensa alors que la pièce était vouée au malheur. Simple superstition ? Probablement, mais dans les faits on recensa au cours des siècles nombre d'événements inquiétants, dès 1606 jusqu'à 1960 avec la mort d'acteurs, l'incendie d'un théâtre en 1703, sans oublier l'anecdote concernant Laurence Olivier : alors qu'il incarnait Macbeth en 1937, l'acteur devint aphone et manqua de peu d'être écrasé par un décor. Lors de cette même représentation, la directrice du théâtre mourut durant les répétitions, le metteur en scène et une actrice furent blessés dans un accident.

 

 

On comprend alors pourquoi un maître de l'horreur et du thriller comme Dario Argento fut désireux d'adapter la pièce de Shakespeare pour le cinéma, en y reprenant l'opéra de Verdi, compositeur qu'il aimait donc particulièrement. On considère généralement que Macbeth et Nabucco sont les deux chefs-d’œuvre de Verdi. Or, Argento avait justement utilisé Nabucco quelques années auparavant dans Inferno.
Il restait enfin à ajouter un dernier élément pour le metteur en scène, une autre source d'inspiration issue de Gaston Leroux et de son ouvrage "Le Fantôme de l'Opéra" (1910). Dans ce roman fantastique, Christine Daaé, une chanteuse débutante, remplace au pied levé la diva tombée malade avant une représentation du Faust de Gounod. C'est exactement le point de départ de Opéra, dans lequel le personnage principal (Betty), interprété par Cristina Marsillach, se voit propulsé sur le devant de la scène suite à un accident survenu à la cantatrice vedette, Mara Cecova, renversée par une voiture. Onze ans plus tard, Argento réalisera d'ailleurs sa propre version du "Fantôme de l'Opéra", avec sa fille Asia dans le rôle de Christine Daaé.

 

 

Mais pour en revenir à Opéra, une question ne manqua pas d'être évoquée : la malédiction de Macbeth allait-elle frapper une fois encore ? Les événements prouveront que oui, avec une succession d'incidents ou de malheurs. Le père de Dario décéda durant le tournage, l'actrice devant incarner Mara Cecova (Vanessa Redgrave) se décommanda au dernier moment (ce qui conduisit à réduire le temps de présence du personnage), et Ian Charleson se cassa une jambe suite à un accident de voiture (ayant pour conséquence de retarder le shooting).
Tout cela n'empêcha pas Argento d'aller au terme d'un tournage d'autant plus éprouvant qu'il lui fallut composer également avec une Cristina Marsillach médiocre à tous points de vue, et une Daria Nicolodi avec laquelle il venait de se séparer récemment après une longue relation, ce qui ne facilita pas les choses.

Au final, Opéra est un film qui figure dans la période "charnière" du metteur en scène, au même titre que Phenomena ou "Le syndrome de Stendhal". On est loin du Argento première époque (de L'oiseau au plumage de cristal jusqu'à "Suspiria", en gros), et loin également du Argento fin de cycle (soit, depuis The Card Player jusqu'à sa version de Dracula). Cet Opéra se situe entre ces deux extrêmes, alternant scènes magistrales et consternantes.

 

 

Au chapitre des réussites, on mentionnera en premier lieu les deux scènes de représentations au théâtre, avec l'emploi de la caméra subjective suivant les mouvements du tueur, l'exploitation parfaite du décor (le théâtre Regio de Parme), le soin apporté à la figuration et aux costumes, et bien évidemment l'utilisation des corbeaux donnant lieu à des scènes incroyables. On notera d'ailleurs, tout au long du film, des plans de caméra audacieux comme le parfum versé dans un lavabo par Betty, ou encore l'emploi de la "Dolly" pour les scènes dans les conduits d'aération. Ensuite, il y a cette fameuse scène dans l'appartement de Betty, lorsque celle-ci et Mira son impresario (Daria Nicolodi) sont retranchées avec un policier étrangement invisible, sous la menace intangible du tueur. On y retrouve les filtres de couleurs chaudes et froides précédemment exploités dans "Suspiria" et Inferno, ainsi que l'ingéniosité du cinéaste pour élaborer des morts spectaculaires (la balle de revolver traversant le judas de la porte). L'appartement finalement plongé dans le noir s'identifie alors à une entité maléfique.

 

 

Au rayon des incongruités, on relèvera le comportement irrationnel de Betty en plusieurs occasions, renonçant notamment par deux fois à se rendre au poste de police après avoir été le témoin de deux meurtres, ainsi que celui de Giulia la costumière, parvenue à neutraliser l'assassin mais relâchant inexplicablement sa vigilance, une désinvolture qui lui sera fatale. Cela étant, ce n'est pas la première fois (ni la dernière) que l'on aura été témoin de comportements absurdes de la part de personnages issus de la filmographie du réalisateur.

La mise en scène du tueur, qui prend le temps nécessaire pour ligoter Betty, puis lui appliquer les aiguilles entre les paupières afin de la forcer à une forme de voyeurisme macabre, peut également laisser perplexe, parce que cela demande un minimum de temps et que le fait que personne ne soit en mesure d'intervenir avant apparaît peu crédible. Mais ces passages marquent indubitablement les esprits, par leur côté pervers et leur cruauté. Les mises à mort sont particulièrement brutales, notamment celles de Stefano (le petit ami de Betty) et de Giulia (la couturière). Enfin, le subterfuge du mannequin jeté dans les flammes par l'assassin afin de faire croire qu'il a péri carbonisé est grotesque (sans compter que préalablement énucléé par un corbeau, le tueur paraît insensible à la douleur).

Quant à la fin, qui nous ramène dans le décor bucolique de Phenomena, elle pose questionnement sur le fait que notre jeune héroïne possède une force mentale hors-du-commun, et s'oppose en tous points à la conclusion initialement prévue, qui voyait Betty victime à la fois de masochisme aigu et du syndrome de Stockholm.

 

 

Betty, parlons-en d'ailleurs. Il s'agit du rôle principal, et c'est la jeune (quasi inconnue) Cristina Marsillach qui en a hérité. Espagnole, âgée de vingt-trois ans lors du tournage, on l'a vue essentiellement dans des productions espagnoles et italiennes mineures, à l'exception de "L'enchaîné" (La gabbia) de Giuseppe Patroni Griffi (Disons un soir à dîner), un film sulfureux dans lequel on retrouvait Laura Antonelli, Florinda Bolkan, Tony Musante et une certaine Blanca Marsillach, aperçue dans Le miel du diable de Lucio Fulci et soeur cadette de Cristina . Elle apparaît peu crédible dans la peau d'une cantatrice mais le plus regrettable est qu'elle ne semble pas concernée par l'intrigue, traversant le film dans une singulière transparence. Mais elle n'est pas la seule. William McNamara (Stefano, l'amoureux de Betty) est d'une fadeur extrême, mais à sa décharge l'acteur américain débutait alors sa carrière et n'était donc pas aguerri. Urbano Barberini (l'inspecteur de police) surjoue et Daria Nicolodi hérite d'un rôle mineur entraînant un manque de motivation compréhensif (ajouté à sa rupture récente avec Dario). Le seul à véritablement tirer son épingle est l’Écossais Ian Charleson, qui a pris son rôle très au sérieux, dans la peau du réalisateur de la pièce. C'est d'ailleurs la première fois qu'Argento mettait un personnage de metteur en scène dans l'un de ses films. On peut légitimement penser que Marco, dans Opéra, est l'alter ego de Dario Argento. Malheureusement, la carrière de Ian Charleson ("Jubilee", "Les chariots de feu") s'arrêtera peu après. Atteint du SIDA, il décède en 1990, âgé de seulement quarante ans. Enfin, on appréciera (trop brièvement) la très belle Barbara Cupisti que l'on a pu admirer dans "La clef", "Bloody Bird", "Sanctuaire" ou encore "Dellamorte Dellamore".

 

 

La partition musicale de Opéra, quant à elle, est à l'image de l'intrigue et du casting, à savoir inégale. Le mélange classique/moderne n'est pas toujours heureux (tout comme dans Phenomena), et l'on préférera les passages où l'on écoute les œuvres de Verdi, Bellini et Puccini aux incursions "heavy" de Norden Light et Steel Grave.
En résumé, ce Terreur à l'opéra (titre d'exploitation du film en vidéo) souffle le chaud et le froid, alternant des moments d'anthologie et d'autres particulièrement absurdes. Mais après tout, n'a-t-on pas dit à propos de Macbeth que cette oeuvre illustrait autant la grandeur que le grotesque des situations, parce que l'univers de Shakespeare était avant tout baroque. Baroque... voilà finalement un mot qui résume assez bien le cinéma de Dario Argento et notamment cet Opéra, bizarre, original, prenant souvent le spectateur au dépourvu. Somme toute, c'est plutôt un compliment, et les quelques fautes de goût émaillant le film n'empêchent aucunement de l'apprécier, d'autant que le réalisateur nous gratifie d'une poignée de scènes anthologiques inoubliables. Suffisamment pour faire passer la pilule, en tout cas.


Flint

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