Marque de la Bête, La
Genre: Fantastique , Contes de fées , Possession , Littérature Jeunesse
Année: 2009
Pays d'origine: France
Editeur: Mango
Collection: Royaumes Perdus
Auteur: Charlotte Bousquet
Illustrateur: Didier Graffet
 

Avec "la Marque de la Bête", Charlotte Bousquet signe ici une très belle réécriture subtile et intelligente du célèbre conte Peau d'Ane, dont les versions les plus connues sont celles de Charles Perrault ("Peau d'Ane") et des Frères Grimm ("Peau de Mille-Bêtes"). Dans un roman fantastique pour la jeunesse, très sombre et parfois assez dur, l'auteure se réapproprie les grandes scènes du conte et sa trame générale tout en y développant ses non-dits et ses interprétations. Ici, Bruna, la jeune héroïne, va réellement être affectée par cette peau dont elle doit se revêtir pour fuir les assauts contre-nature de son père incestueux et la Bête va poser sa marque sur elle, la jeune fille s'enfonçant alors au cœur de la forêt et de l'animalité comme dans une sorte de rite purificateur et cathartique. L'inceste est ici au premier plan et même si ce livre est pour tout public, je ne saurais que trop le recommander, à l'instar de l'éditeur, à un jeune lectorat averti en raison de ses thématiques fortes et de sa violence, exprimée ou non.

En effet, "La Marque de la Bête" est un roman profond jouant sur l'animalité cachée au plus profond de chacun de nous, la culpabilité, la folie, l'identité et l'inceste et malgré son affiliation à une collection jeunesse, il est complètement dénué de facilité ou de mièvrerie, bien au contraire ! Charlotte Bousquet aborde ici un thème fort, sensible, et son approche est toute en justesse. Enfin une bien belle réécriture de Peau d'Ane, un conte bien trop souvent laissé de côté et mésestimé ! Et oui, car Peau d'Ane ce n'est pas que Jacques Demy et sous ses abords simplistes, ce conte aborde de nombreux points fortement subversifs que Charlotte Bousquet met ici parfaitement en lumière.
Le Roi Isop de Caracas est éperdument amoureux de sa jeune et belle épouse Mélisende. Mais malheureusement celle-ci meurt en couche, l'abandonnant avec le nouveau-né, la petite Brunehilde. Fou de douleur, le Roi, pieu et brave, sombre lentement dans la folie et celui qui était auparavant un héros, celui qui a tué le Moroch, une créature maléfique crainte de tous, devient très vite un tyran sanguinaire, un alcoolique violent et cruel. Arrivée à l'âge de 16 ans, la jeune Bruna doit donc composer avec les exigences et la folie de son père mais elle sent peu à peu le regard du roi changer. Elle qui ressemble tant à la défunte Mélisende, elle comprend peu à peu que le regard de son Père, le Roi Isop, se charge de désir pour elle et que l'irréparable sera bientôt commis. Et ce moment vient bien vite car un soir, ivre mort, il tente de violer Bruna pour en faire son épouse. La jeune fille devra donc fuir au cœur de la forêt, emportant avec elle la dépouille du Moroch, intimement liée à sa naissance et à la folie de son père, et un étrange lien va peu à peu se créer entre elle et la dépouille du monstre.
L'une des clefs de l'ouvrage, Charlotte Bousquet nous l'offre en exergue du roman avec cette citation de Nietzsche : "Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même". Car en effet tout l'enjeu du roman est bien là, cet effondrement de la rationalité, de la conscience et de la morale - symbolisé par les lettres du philosophe Aurélius que chérit Bruna et dont elle va peu à peu devoir se défaire - face à l'appel de la sauvagerie et de l'animalité, cette part sombre qui vit au plus profond de chacun de nous.
En plongeant au cœur de la forêt pour fuir les monstres et la civilisation incarnés par son père, Bruna plongera ainsi avant tout au cœur d'elle-même où elle devra affronter d'autres monstres et notamment son animalité symbolisée par le Moroch, cette créature a priori maléfique qui prendra peu à peu possession d'elle. Bruna devra lutter pour trouver son propre chemin au cœur de ses cauchemars et pour conserver son humanité. Tout la symbolique du conte est là et Charlotte Bousquet a su s'écarter assez du récit original pour être captivante tout en en conservant la trame et les symboliques profondes.

Le résultat est superbe et malgré quelques petites longueurs à certains moments, la Marque de la Bête est une pure réussite qui s'adresse véritablement à tous les publics et qui n'est pour le coup absolument pas réservé aux enfants. Très psychologique et empreint de symboles, ce court roman fantastique est fascinant et le cheminement de Bruna sera difficile et douloureux, perdue au cœur de la culpabilité et de l'horreur et déchirée entre l'appel du monde des hommes et celui de la forêt. L'enfant bafouée devra s'ouvrir à la féminité et à l'amour et le chemin pour y parvenir sera long et compliqué. Récit initiatique, roman fantastique et interprétation de conte, ce roman trouve parfaitement sa place dans la très belle bibliographie de Charlotte Bousquet avec son message fort et plein de sensibilité.
Le style de l'auteur est une nouvelle fois très beau, à la fois simple, élégant, précis et érudit (avec en plus un très beau lexique à la fin de l'ouvrage) et c'est tout à fait le genre de plume que j'aimerais que mes enfants lisent. En plus orné d'une très belle couverture de Didier Graffet, ce livre est une bien jolie réussite que je recommande chaudement à tous les lecteurs.

Note : 8,5/10

 

Chaperon Rouge

 

A propos de ce livre :

 

- Site de l'auteur : http://www.charlottebousquet.com/
- Site de l'éditeur : http://www.royaumesperdus.com/

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