Lugosi, Bela

 

Acteur culte, Lugosi aura marqué de son empreinte une certaine période du cinéma fantastique et d'horreur. Plus d'une centaine de films et une belle carrière au théâtre, Lugosi nous a laissé à l'Histoire son air inquiétant et son timbre suave de slave, qui le firent entrer dans ce panthéon où trônent les Boris Karloff, Lon Chaney et autres Vincent Price.
C'est en 1882 que Bela Blasko vient au monde au village de Lugos, alors situé dans ce qu'il était convenu d'appeler l'Autriche-Hongrie. Si on ne sait pas grand chose sur ses premières années, les planches l'attirent assez rapidement. Puis vient la guerre, la Grande, celle de 14-18, d'où Bela Blasko revient blessé. Une blessure qui ne le quittera plus, responsable en partie de sa dépendance à la morphine.
C'est en 1917, qu'après s'être fait un nom au théâtre, il obtient son premier rôle au cinéma. S'en suivra une poignée de films dans sa contrée natale, dont Lulu de Michael Curtiz (1918), le réalisateur de Casablanca. Si le film est majeur dans la filmographie imposante de l'acteur, ce n'est pas tant qu'il y tenait un premier rôle, mais il s'agit tout simplement là que Bela Blasko de Lugos se fait créditer pour la première fois Bela Lugosi.

En 1919, il quitte son pays pour l'Allemagne. Il n'y reste pas bien longtemps, quelques films plus tard, il s'envole pour les Etats-Unis. Nous sommes en 1921.
Chez l'Oncle Sam, il tourne un ou plusieurs films par an, dans des rôles plus ou moins éloignés de la tête d'affiche. Lugosi fait ce qu'il peut, comprenant encore mal l'anglais. Parallèlement, il continue le théâtre. Bien lui en prend : en 1927, on lui propose de jouer le rôle-titre d'une adaptation de Dracula. La pièce, vaguement inspirée de Bram Stoker, est un joli succès, qui emmènera Lugosi et sa troupe jusqu'à Broadway.
C'est là qu’Universal, qui à l'époque adapte quelques-uns uns des grands classiques de la littérature, le repère. Carl Laemmle, le fondateur de la firme, entreprend en effet une adaptation de la pièce, au préalable mettant en scène Lon Chaney Sr, inoubliable interprète du Fantôme de l'Opéra. Mais le destin a ses coups durs, et Lon Chaney vient de décéder, laissant vacant le rôle-titre. Sitôt, cet acteur à l'accent étrange est engagé. Au pied levé : en cette année 1931, Lugosi entre officiellement dans la légende.
La taille haute, la voix sépulcrale, le port noble et le regard cruel, Lugosi prend la cape du vampire-roi et irradie l'écran de sa présence quasi-surnaturelle. Bien entouré d'Edward Von Sloan et Dwight Frye dans une effrayante composition du fou Renfield, Lugosi habité - hanté pourrait-on dire - par son personnage, laisse éclater tout son talent, tirant vers le haut un film qui, sans lui, il faut bien le dire, n'aurait rien de bien extraordinaire. Bela Lugosi reste à ce jour inégalé dans sa composition et s'avère être avec Christopher Lee et Gary Oldman un des meilleurs interprètes de Dracula. Son jeu, qui n'a jamais été sobre, est en symbiose totale avec le style encore très théâtral d'Universal.
Succès chez Universal, Lugosi n'attire pourtant pas les premiers rôles. D'ailleurs, dans Dracula, il ne l'avait pas vraiment. Lugosi, c'est aussi ça qui fait sa différence : de tous les films vendus sur son seul nom, combien l'emploient réellement en tête d'affiche ? Non, Lugosi n’est pas là pour jouer les jeunes premiers, ou embrasser (et en ces sages époques, se marier) avec la belle héroïne. A l’écran, il est l’homme trouble qui transpire le mal, jetant de menaçants regards en fomentant de noirs desseins.

1931 est également l'année d'une mauvaise pioche : il refuse le rôle de la créature de Frankenstein ! Un choix qu'il regrettera amèrement par la suite. En 1932, Victor Halperin l'embauche pour interpréter un sinistre planteur dans White Zombie, un des premiers films de morts vivants de l'Histoire. Portant une petite barbe pour l'occasion, Lugosi fait une fois de plus merveille en campant ce personnage cruel mais tragique. Une performance magnifique, pour un film qui restera en haut du panier dans son genre. Un de ses meilleurs rôles.
S'en suivent quelques films, où Lugosi tient le premier rôle... ou non. Autre pierre blanche dans sa carrière, c'est en 1934 où il interprète le Dr Vitus Werdegast dans Le Chat Noir, vague adaptation de Poe. Ici ce n'est pas tant le sujet (intéressant au demeurant) qui importe, mais bien la présence d'une autre icône d'Universal à qui donne la réplique notre Lugosi : Boris Karloff ! Dans ce film très théâtral, les deux acteurs nous offrent un pas de deux exceptionnel, confrontant leurs styles de jeu au point de les fusionner. Envoûtant et interprété magistralement, on sort du Chat Noir hanté par un Karloff aux allures de mime et un Lugosi rentré sur lui-même. Un film immense.
En 1935 comme en 34, Lugosi enchaîne les rôles et retrouve Tod Browning, qui l'avait dirigé dans Dracula, pour Mark of the Vampire, film qui a bonne réputation. Parallèlement, il rejoint une jeune compagnie qui répond au nom d'Hammer Film (qui bien plus tard nous offrira les Dracula avec Christopher Lee) pour The Mystery of the Marie Celeste. Hélas, c'est un film poussif et ennuyeux que nous donne là la compagnie, tentant de décortiquer la disparition mystérieuse de ce navire sans susciter le moindre intérêt. Lugosi retrouvera également Boris Karloff pour Le Corbeau, toujours adapté de Poe, et tourne encore et encore quelques films d'importance dans sa filmo, comme Murder By Television.
En 1939, nous le retrouvons dans The Gorilla et surtout, Le Fils de Frankenstein, où il partage une fois encore l'affiche avec Karloff. Ironie du sort, Lugosi avait refusé en son temps d'interpréter la créature de Mary Shelley. Ironie du sort derechef; s'ils font merveille à l'écran, les deux hommes se détestaient cordialement. En partie à cause de Lugosi, il faut bien le dire, toujours piqué au vif d'avoir refuser le rôle du monstre de Frankenstein.

Tout ceci nous amène aux années 40, où Lugosi est à l'affiche (entre autres choses) de The Devil Bat, film bien sympathique où Lugosi tient un autre rôle qui lui colle à la peau : celui du savant fou. Ici, il crée des chauves-souris géantes pour tuer des gens. Plutôt bien fait et convaincant en dépit de son sujet, The Devil Bat n'est pas le meilleur rôle de Lugosi mais se regarde avec plaisir.
1941 est l'année d'une nouvelle adaptation du Chat Noir, mais aussi du Loup-garou d'Universal ! Un petit rôle pour Lugosi qui lit la bonne aventure à Lon Chaney Jr (fils de l'homme à qui il souffla indirectement le rôle de Dracula, rappelez-vous) le temps d'une scène où il s'en donne à coeur joie avec toute la démesure qui le caractérise, étant ici à la limite du sur-jeu. Le film est pour sa part excellent, et reste un des meilleurs films sur la lycanthropie.
Comme Lugosi en Dracula, Lon Chaney deviendra le Monsieur Loup-garou. 1941 est aussi l'année de Spooks Run Wild, une comédie épouvantable où trois jeunes visitent un château hanté (par Lugosi, cela va de soi). Navrant de bout en bout. En 1942, Lugosi retrouvera Lon Chaney, celui-ci jouant cette fois le monstre de Frankenstein dans Ghost of Frankenstein. 1942 est une année importante, car aussi celle de The Corpses Vanishes et Bowery at Midnight.
The Corpses Vanishes est avec White Zombie un des meilleurs Lugosi parmi ceux que j'ai vu, Dracula mis à part. Suivant les agissements d'un savant fou (Lugosi) nous découvrons un film théâtral, pas vraiment affranchi du cinéma muet et non dépourvu d'un aspect tragique. Superbe. Même année, Lugosi prend un rôle important dans Bowery at Midnight, à mi-chemin entre le film policier et le film fantastique ambigu. Curieux mélange, où Lugosi disparaît dans des passages secrets tout en revêtant l'imperméable et le chapeau mou du film Noir. Une belle réussite également, prenante et inquiétante.
1943 est l'année d'une curiosité, Frankenstein contre le Loup-garou, où Lugosi interprète (enfin pourrait-on dire) le Monstre de Frankenstein. Année aussi de the Ape man, curieux film où Lugosi est encore une fois un savant fou transformé en homme-singe tentant de redevenir humain. Entre tragique et ridicule, The Ape Man cherche un peu sa voie. Tout est bizarre dans ce film, même Lugosi, empêtré dans sa fausse barbe et une impayable démarche simiesque, nous livre une performance à la limite du cabotinage.
Sur la fin des années 40, Lugosi va tourner des films plus ou moins sérieux, dont l'improbable Zombie on Broadway, ou encore Abott et Costello contre Frankenstein, qui est un peu le "Les Charlots Contre Dracula" de l'époque. On retiendra tant bien que mal Scared To Death, film curieux où un cadavre allongé sur une table d'autopsie raconte la cause de sa mort. Lugosi prend des couleurs et cabotine tranquillement en médecin hypnotiseur dans ce film qui se laisse voir et qui tourne gentiment en rond.

Après la guerre, l'autre, la Deuxième, Bela Lugosi tourne quelques trucs aux titres pas possibles, genre Bela Lugosi Meets a Brooklyn Gorilla mais n'intéresse plus personne. Sauf...
....Sauf un certain Edward "Ed" Wood Junior, grand fan de l'acteur qui réussira par son enthousiasme et son charisme débordant à embaucher la vieille gloire, plus addict à la morphine que jamais, pour tourner dans ses effroyables séries Z.
De Glen or Glenda à Bride of the Monster, où Lugosi joue un savant fou hypnotiseur qui fronce les sourcils, la carrière de Lugosi s'arrête sur le terrible Plan 9 From Outer Space en 1959, où il revêtait, sans le savoir pour la dernière fois de sa vie, la cape d'un vampire Le film, devenu culte, n'en est pas moins ce qu'il est et se sauve de lui-même par son capital de sympathie, celui-là même qui hante les pires nanars faits avec le coeur. Lugosi, qui à l'écran fait assez peine à voir, meurt en plein tournage, obligeant Ed Wood a le remplacer par une personne ne ressemblant évidement en rien à l'acteur. D'où la présence d'un étrange vampire au visage caché par une cape...
Bela Lugosi est enterré en Californie, dans son costume de Dracula. Le rôle de sa vie.

 

Filmographie séléctive :

 

- 1959 : Plan 9 from Outerspace
- 1955 : La Fiancée du Monstre
- 1953 : Glen or Glenda
- 1952 : Bela Lugosi meets a Brooklyn Gorilla
- 1945 : Le Récupérateur de Cadavres
- 1944 : Voodoo Man
- 1943 : Frankenstein rencontre le Loup-Garou
- 1942 : Le Spectre de Frankenstein
- 1942 : The Corpses Vanishes
- 1942 : Bowery at Midnight
- 1941 : Le Loup Garou
- 1940 : The Devil Bat
- 1939 : The Dark Eyes of London
- 1939 : Le Fils de Frankenstein
- 1936 : Le Rayon Invisible
- 1935 : Le Corbeau
- 1935 : La Marque du Vampire
- 1934 : Le Chat Noir
- 1932 : Les Morts vivants
- 1932 : Double Assassinat dans la Rue Morgue
- 1931 : Dracula