Cinéastes à tout prix
Genre: Document
Année: 2004
Pays d'origine: Belgique
Réalisateur: Frédéric Sojcher
Casting:
Jean Jacques Rousseau, Max Naveaux et Jacques Hardy
 

En tapant Jean Jacques Rousseau sur IMDB, on tombe sur une fiche nous apprenant que ce dernier est né en 1712 et mort en 1778, ce qui ne l'a pas empêché d'écrire le scénario de Wallonie 2084 en 2004. Bref, on nage en plein surréalisme. Et ça tombe bien.

En effet, Cinéastes à tout prix est un portrait croisé de trois réalisateurs aussi peu renommés que reconnus, de films improbables autant que méconnus. S'ils ont oeuvré dans le court, ils ont aussi, à leur actif, des moyens ou des longs-métrages réalisés, systématiquement, avec des budgets rachitiques et dans des conditions le plus souvent au-delà du Z.

Jean Jacques Rousseau (sans trait d'union), Max Naveaux et Jacques Hardy sont les trois cinéastes dont le seul point commun, outre celui d'être belges, est d'avoir une passion chevillée au corps : celle du cinéma. "Dossier Réincarnation", Le diabolique Docteur Flak, Histoire du cinéma 16 (et ses deux séquelles: "Histoire du cinéma 16 II" et "Histoire du cinéma 16 III"), "Furor Teutonicus", "Le goulag de la terreur" pour Rousseau, "La patrouille infernale", "Maquis contre Gestapo" pour Naveaux, "Mon curé chez les sorcières", "César babarius chez les Bassis-Mosans", "Truand côté pile, policier côté face" pour Hardy, sont quelques uns de leurs titres de gloire (certes relative).

 

 

Mais nos trois auteurs belges sont bien différents, et dans l'esprit et dans leur art. Rousseau, ancien maçon et employé d'un centre culturel est un torturé chronique, qui dit souffrir énormément, à l'image de ses personnages, a des obsessions diverses, comme celle de mettre régulièrement des pendaisons dans ses films ("car mon grand-père s'est pendu dans sa boucherie, et c'est quelque chose qui me hante"), fait un "cinéma d'instinct" et se qualifie de "cinéaste de l'absurde". Il porte, de plus, une cagoule, pour des raisons un peu obscures, et qu'il explique ici en faisant référence à une "légende indienne: prendre l'image de quelqu'un, c'est lui prendre son âme" (sic). Un comble quand même pour un cinéaste! Ah oui, précision ultime : le brave Jean Jacques se promène toujours armé sur ses plateaux, justifiant cela en expliquant simplement que "les acteurs, jouant des rôles de gangsters, de loubards, se sentent mieux si le réalisateur a un revolver à la ceinture" . Oui, le gars est un peu spécial...

Naveaux, lui, est un ancien projectionniste des conférences d'Explorations du monde, qui disposait chaque année de quelques mois de liberté qu'il mettait à profit pour tourner des films tournant autour de ses obsessions propres, à savoir : la guerre, la guerre et la guerre. "Ce sont des périodes qu'on ne doit pas oublier, pour que ça n'arrive plus", se justifie-t-il, tout en se baladant régulièrement costumé en militaire, indiquant l'air de rien que son penchant pour les films de guerre n'est peut-être pas aussi mémoriel qu'il veut nous le faire croire. Si Rousseau se revendique artiste, Max Naveaux se voit plutôt petit artisan, doublé d'un bricoleur qui avait fabriqué sa propre machine pour développer ses films lui-même. Et c'est un homme qui a su construire de subtiles relations avec le musée des armées et les forces armées elle-même puisqu'il disposa pour ses tournages de véritables uniformes militaires, d'armes en parfait état de marche et de munitions réelles, ce qui fait de ses films de guerre probablement les seuls réalisés à balles réelles!

Jacques Hardy, de son côté, est un modeste professeur de sciences économiques qui a occupé son temps libre et a utilisé son argent de poche pour réaliser, avec une équipe soudée (dont jean-Claude Lambrecht, un prof de maths) des films de genre, allant du pastiche de Don Camillo ("Mon curé chez les sorcières") à celui d'Astérix ("César Babarius chez les Bassis-Mosans"), en passant par le polar ("Truand côté pile, policier côté face"), toutes ses réalisations tournant souvent autour d'un acteur vedette: Christian Vranken, authentique sacristain de son état et demandeur d'emploi, sympathique petit gros à la voix amusante et au "rire satanique", dixit Hardy.

 

 

On le voit, ces trois personnalités, bien diverses, ne partagent pas grand-chose en commun. Et pourtant, leurs parcours qui se croisent semblent se répondre, se compléter, et offrir un panorama détonant du cinéma belge. Frédéric Sojcher n'a pas choisi ces trois-là par hasard et ils dépassent en effet, chacun à leurs façons, l'anecdotique, pour faire preuve d'une volonté peu commune à assouvir leurs fantasmes de cinéma, fût-ce au prix d'une reconnaissance modeste (Hardy semble travailler essentiellement pour un cercle d'amis, parmi lesquels nombreux sont ceux qui participent à ses films et s'amusent à se déguiser, à jouer, à faire l'acteur, sans prétentions et pour le plaisir) ou tardive. A ce sujet, Jean Jacques Rousseau, le plus intéressant des trois, le plus volubile, le plus prolifique et le plus cintré aussi, avoue avoir souffert de cette absence totale de respect pour ce qui fait sa vie, c'est-à-dire ses films, ayant connu plus de détracteurs que de laudateurs. Il raconte d'ailleurs à l'entarteur gloupinesque Noël Godin que celui-ci lui a sauvé la vie.

"En nonante-neuf, j'en avais marre d'être considéré comme le réalisateur le plus débile de la région et même de Belgique. Et c'est à ce moment là que tu m'as appelé. Sinon je ne serai plus là aujourd'hui".

Alors qu'on peut éventuellement les considérer comme des rigolos au début du film, notamment en voyant de courts extraits de leurs oeuvres où le manque de budget est criant et l'amateurisme patent, le fait que Sojcher leur laisse souvent la parole ou la donne à leurs complices et partenaires permet de voir assez rapidement émerger leur passion profonde pour le cinéma, véritable moteur de leur vie, et de s'attacher à eux pour leur humanité aussi, qui leur a permis de se construire une famille de cinéma, même bricolée, même improbable, à l'image d'une équipe de football amateur se retrouvant à jouer dans la cour des grands, mue par la passion du ballon plus que par celle des biffetons.

 

 

Et si Rousseau est, décidément, le plus passionnant des trois, c'est aussi parce que sa vie est un film, qu'il soit en plein casting sauvage sur le marché ou chez le dentiste (une scène coupée du film présente dans les bonus du dvd et valant le détour, montrant comment un arracheur de dents se retrouve détenteur du rôle de Thor pour "Furor Teutonicus"), ou en tournage, arme à la ceinture et oeil à la caméra. Des tournages pas toujours évidents d'ailleurs, et parfois risqués (l'absence de cascadeurs, si elle limite les scènes d'action, n'empêche pas les accidents, heureusement jamais trop graves). Et puis, en bon cinéaste allumé, Rousseau semble adopter sur les tournages la même logique absurde qu'il met à écrire ses films. L'un de ses acteurs, René Cuba, raconte :

"ce n'est pas toujours évident avec Jean Jacques. On doit tourner une scène, il ne donne pas forcément les instructions avant, donc on les a sur place, et même parfois après... Il nous dit :

- Tiens, là tu n'as pas dit cette phrase-là.

- Ben non, mais tu n'as pas dit de la dire.

- Si si, regarde, c'est écrit sur la feuille.

- Ben oui mais la feuille, tu ne nous l'as pas donnée.

- Mais oui mais tu dois le dire.

- Bon, eh bien on va le dire alors.

- Alors dis-le..."

 


En leur donnant la parole et en permettant à leurs films d'élargir, même très brièvement, leur audience, Sojcher permet à ce pan obscur du cinéma de sortir de l'ombre un bref instant, reconnu par des pairs du métier, à l'instar de Bouli Lanners, qui voient dans leurs films quelque chose qui se réfère à l'art brut, des ovnis filmiques parfois incompréhensibles mais toujours intrigants.

Pour Benoit Poelvoorde, "ce qui les rend attachant, c'est aussi d'avoir bafoué toutes les règles élémentaires du cinéma". Ce que les extraits, trop courts, permettent en effet de confirmer.

Pour conclure, laissons une dernière fois la parole à Jean Jacques Rousseau : "si j'avais eu les budgets de Steven Spielberg, j'aurais probablement réalisé d'autres films que ceux que j'ai fait. Mais si Spielberg avait eu mes budgets, jamais il n'aurait réussi à faire un film !"

 

Bigbonn

 

A propos du film :

 

# Cinéastes à tout prix a été sélectionné pour le festival de Cannes 2004, ce qui a donné l'occasion à JJ Rousseau de monter les marches non pas cagoulé comme à son habitude mais le visage masqué d'un loup.

 

# Dans l'édition collector du film de Frédéric Sojcher, un deuxième DVD propose trois films : Irkutz, de jean Jacques Rousseau, 21 minutes ; "Gestapos contre maquisards", de Max Naveaux, 75 minutes ; "Cesar Babarius chez les Bassis-Mosans", dans une version raccourcie (pourquoi ?), de Jacques Hardy, 32 minutes.

 

# Outre la fiche IMDB citée en début de chronique, (http://www.imdb.com/name/nm0003707), Rousseau en a une deuxième, moins surréaliste, http://www.imdb.com/name/nm2147800...

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