Rouge Sang
Titre original: Rote Sonne
Genre: Thriller , Drame , Policier
Année: 1969
Pays d'origine: Allemagne
Réalisateur: Rudolph Thome
Casting:
Uschi Obermaier (Uschi Obermeier), Marquard Bohm, Sylvia Kékulé, Gaby Go, Diana Körner, Peter Moland, Don Wahl...
Aka: Soleil rouge
 

Thomas, jeune oisif faussement cynique au charme légèrement rock'n'roll, arrive en stop à Munich pour retrouver une ex-petite amie aux allures de mannequin, Peggy, qu'il n'est jamais parvenu à oublier. Serveuse dans une boîte de nuit, celle-ci partage un appartement avec trois autres jolies filles, Isolde, Sylvie et Christine. Toutes quatre fabriquent des bombes artisanales au nom d'une cause qui reste mystérieuse. Elles collectionnent aussi les amants. De son côté, Thomas s'avère être beaucoup plus romantique que son apparente nonchalance ne l'aurait laissé penser. C'est un rêveur, aspirant à vivre au jour le jour, et dont le rêve serait de partir vivre ailleurs, au Maroc, ce qu'il ne tarde pas à proposer à Peggy ("Viens, on part au Maroc. Le soleil nous rendra beaux, heureux et meilleurs"). Hélas, ni Peggy, ni les trois autres femmes ne l'entendent de cette oreille. D'ailleurs, Thomas commence à s'apercevoir d'une chose plutôt singulière au sein de leur appartement. Si les hommes vont et viennent, ils ont également une fâcheuse tendance à disparaître, ou tout du moins à ne plus réapparaître.

L'une des trois femmes vendra le morceau : une règle impitoyable a peu à peu été établie entre elles, celle d'exécuter tout mâle après cinq jours de relations. Etrangement, Thomas survit au délai fatidique...

 

 

Drôle de film que ce second long-métrage du très prolifique Rudolph Thome, estampillé auteur et devenu, depuis lors, un habitué des festivals, Cannes notamment. Ancien critique, il réalise, après une petite poignée de courts-métrages, son premier film en 1968 ("Detektive") avant d'enchaîner immédiatement sur celui-ci, sous influence manifeste d'un autre ancien critique devenu cinéaste, Jean-luc Godard of course. Précisons tout de go, le Jean-Luc Godard des débuts, celui de "Pierrot le fou" ou encore du "Mépris", plutôt que le Godard post "Week-End", film qui par ailleurs ne semble pas trouver grâce aux yeux de Thome, marquant le déclin de son cinéaste de chevet. Il ne faudra donc pas s'attendre, à lire l'histoire ou bien encore à voir l'affiche, à un trip physique à la Pam Grier ou proche de la série des "Scorpion" : bref, à un film de femmes hystériques et "vengeresques" lattant des couilles de mecs après avoir subi leurs pires sévices. C'est bel et bien à une étude de mœurs matinée de crime à laquelle on assiste plutôt qu'à son contraire. De même, il sera difficile de ranger le film dans la catégorie "féministe", tant le propos à cet égard y est contrasté et au final, on restera dans le domaine de la nouvelle vague, avec parfois l'impression de regarder un polar tourné par Eric Rohmer. Bref, pas forcément l'influence majeure d'un "Boulevard de la mort" à venir comme on pourrait le croire de prime abord.

 

 

Le film de Rudolph Thome ne fait pas dans le spectaculaire. Il n'en demeure pas moins assez percutant, même quarante ans après, pour plusieurs raisons. D'abord, le cinéaste a l'intelligence de ne pas tomber dans les travers de la mode alors en vogue, ce qui aurait consisté à se réapproprier les idées hippies propres au rêve californien. De cela finalement, Thome ne semble ne retenir que le décor, notamment toute la culture musicale pop-rock, rejetant dans un même temps tout propos libertaire ou bien féministe.

On ne manquera pas de citer à cet égard la présence d'Uschi Obermaier, icône et égérie pop extrêmement populaire alors en Allemagne, celle-ci comptant alors parmi ses amants célèbres Jimi Hendrix ou Keith Richards, avant de participer au groupe Amon Düül, chez qui elle logeait même au moment du tournage. Une Uschi Obermaier qui, peu de temps après, rejoindra la "Komunne 1" de Berlin, un mouvement anarchiste prônant la révolution sexuelle, et dirigé par son compagnon de l'époque, Rainer Langhans.

Pourtant, on assiste finalement à une dissection sur les nouveaux positionnements entre les hommes et les femmes, ainsi que la mutation de leurs rapports, après que celles-ci se soient émancipées. Ici de manière très brutale, puisque le seul moyen, pour se faire, est de devenir mante religieuse.

Pas de doute, c'est du côté du personnage de Thomas (formidablement campé par Marquard Bohm et déjà présent dans le précédent film de Thome), que le réalisateur se range. Spectateur un brin rêveur puis bientôt sceptique, acteur malgré lui d'enjeux qui le dépassent, il représente le rejet des deux pôles extrêmes. D'un côté, le rejet du pamphlet phallocrate de Helke Sander paru dans le journal "Der Spiegel", et qui avait déclenché une révolte anti-hommes lors d'un meeting du SDS (union des étudiants socialistes) à Francfort, parce que les femmes n'étaient pas admises. De l'autre, le féminisme radical d'une Valérie Solanas, auteur dès 1966 d'une pièce de théâtre intitulée "Up Your Ass" (littéralement, "Dans ton cul"), puis d'un appel à la lutte violente contre les hommes et à la libération des femmes intitulé le "SCUM Manifesto", avant de s'immortaliser en tirant sur Andy Warhol en Juin 68 à la sortie de la Factory, allant même jusqu'à enrober les balles d'une couche d'argent, puisque considérant Andy Warhol comme un vampire...

 

 

Trêve d'anecdotes qui, vous l'aurez compris, n'ont de sens ici que pour remettre le film dans son contexte, ainsi que pour faire ressortir les intentions du réalisateur. Un réalisateur très lucide et qui, dans "Rote Sonne", offre une belle radioscopie d'époque.

N'allez pas croire pour autant que le spectacle est rébarbatif. Au contraire, dans son approche réaliste, Thome filme magnifiquement les déambulations de Thomas dans un Hambourg en plein chamboulement, ainsi que son arrivée et son installation à Starnberg Lake et ses environs. De même, il capte au plus près le pouls de ses personnages, prenant toujours le temps qu'il faut pour juste les faire vivre à l'écran, avec le sentiment que les scènes sont prises à la volée, tant les attitudes et les dialogues sonnent juste. Et puis, celui-ci arrose le tout de quelques scènes d'ultra violence qui font leur petit effet, ce, le plus souvent sur fond de musique rock (à noter qu'on entend un morceau du groupe "The Small Faces", ainsi que des morceaux du groupe "The Nice" fondé par Keith Emerson, que ce dernier quittera à la fin de l'année 69, après sa rencontre avec Greg Lake du groupe King Crimson, pour fonder Emerson, Lake and Palmer).

Bref, Thome évite de nombreux écueils, que ce soit la romance banale qui aurait pu unir Thomas et Betty en l'opposant trop frontalement au groupe de tueuses, ou le pamphlet féministe annoncé et qui menaçait dangereusement d'emmener ce "Soleil rouge" sur un terrain téléphoné et dépassé à ce jour. Non, le réalisateur parvient à faire œuvre judicieuse et personnelle, dépasse une démarche intellectuelle pour aller le plus souvent vers le sensitif, et tout compte fait parvient à parler de lui-même en extrapolant l'époque dans laquelle il évolue.

 

 

Singulier et intéressant, tournant le dos aux conventions, "Rote Sonne" reste un film à découvrir si ce n'est déjà fait.

 

Mallox
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