Alliance Invisible, L'
Titre original: Tutti I Colori del Buio
Genre: Giallo
Année: 1972
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Sergio Martino
Casting:
George Hilton, Edwige Fenech, Ivan Rassimov, Georges Rigaud, Susan Scott...
Aka: All the Colors of the Dark / Toutes les couleurs du vice (Belgique)
 

Certains films d'entrée partent bien et celui-ci en fait partie ; le générique de début, à cet égard, est ici exemplaire : un plan nocturne fixe de 2, 3 minutes sur une baie vue à travers la lisière d'un bois, et avec pour seule bande son les bruits naturels de chouettes et d'insectes, qui donnent le ton.
Ca y est, Sergio Martino a mûri depuis ses premiers pas dans le genre ("The strange Vice of Mrs Wardh" / "La Queue du scorpion"), et ce plan très "Tarskovskien" annonce d'entrée une maîtrise sereine de son support par le cinéaste ; et même si ce plan emprunte (peut-être) à Bava et sa "Baie Sanglante", il est aussi annonciateur de toute une vague de "survivals" et autres "slashers" à venir, tant il sera repris dans ces cadres là peu après, et encore à ce jour.
Et bien, la première impression est la bonne, cela se confirme par la suite. Martino a laissé de côté pas mal de ses expérimentations tous azimuts, assez jouissives il est vrai, mais synonymes aussi d'un cinéaste qui cherche ses marques et ne les trouvant pas, préfère forcer le trait tout en cherchant de nouvelles formes, avec plus ou moins de bonheur. Avec ce "Tutti I Colori del Buio" ("Toutes les couleurs de l'obscurité", on ne répétera jamais assez combien les titres des Gialli sont labyrinthiques et magnifiques...), Sergio Martino a trouvé, s'assoit enfin, avec une maturité nouvelle, et prend le temps. Gagné ! J'attends de voir "Torso" pour me prononcer, mais il s'agit là sans aucun doute de l'un des tous meilleurs films de son auteur, et même si tout est loin d'être parfait, il s'agit ici d'un très bon Giallo mélangeant d'ailleurs plusieurs tendances.

 

 

Ce qui nous donne ici, pour le meilleur donc, un trip où le trauma se mélange à la réalité, en passant par une mouvance onirique de messes noires sataniques à tendance gothique.
D'entrée, "l'Alliance Invisible" nous plonge dans un cauchemar que subit l'héroïne, Jane Harrison (Edwige Fenech), dans lequel elle est poursuivie par un mystérieux personnage aux yeux d'un bleu presque singulier (effrayant et irremplaçable Ivan Rassimov !) qui l'éventre sans qu'aucune raison ne nous soit donnée, dans une scène onirique très belle qui confirme nos préjugés positifs...
Je fais une petite parenthèse ici, sinon j'oublierais presque de résumer la chose : Jane Harrison se remet difficilement pour le moins d'un accident de voiture dans lequel elle a perdu son enfant, contrainte alors de se faire avorter. Hantée par ce traumatisme, la jeune femme se rétablit à Londres, tandis que son mari, Richard Steele (George Hilton), semble paré des meilleures intentions, et s'occupe de celle-ci précieusement (et peut-être même trop...), n'oubliant jamais de lui donner les calmants et autres antidépresseurs de circonstance. Là où il y a comme un petit hic, rendant l'époux assez suspect en passant, c'est que ce dernier, en revanche, reste fermement contre l'idée qu'elle change de médecin afin d'aller consulter un nouveau psychiatre.Et ce, envers et contre tous, dont en premier lieu la soeur de Jane qui, après un affrontement verbal avec le mari (qui ne croit pas à ce genre de thérapie vaine selon lui) aura finalement gain de cause, et Jane ira alors consulter le Dr. Burton (Georges Rigaud), spécialiste en la matière, s'il en est.
Malheureusement, la thérapie ne donne pas les résultats escomptés et les cauchemars de Jane perdurent, se mêlant alors dangereusement à la réalité. Ellei est même alors convaincue d'être poursuivie par le mystérieux tueur aux yeux bleus ; les propos rassurants du mari n'y feront rien et les événements s'accélèreront même après qu'elle fait la connaissance de l'une de ses voisines, amenant alors Jane, plus fragile et influençable que jamais, au sein d'une secte satanique dirigée par un Gourou des plus inquiétants...
Je reprends maintenant où je m'étais arrêté pour reprendre l'analyse de ces "nuances de l'obscurité" ; soit dit en passant, on a eu droit à quatre scènes excellentes en un quart d'heure, sans avoir pour autant la moindre explication jusque là.

 

 

Le générique donc (grand), une scène onirique horrifique n'ayant rien à envier à celles du Fulci très inspiré du "Venin de la Peur" auquel on pense parfois, sauf qu'ici ce ne sont pas les fantasmes inassouvis d'une femme qui se mélangent à la réalité, mais un traumatisme subi qui l'enferme dans une spirale de visions récurrentes. Ensuite arrive le mari, intelligemment mis en retrait par Sergio Martino, tant celui-ci nous paraît suspect rien qu'en prétendant soigner sa protégée. Et lorsque ce dernier donne les médicaments indiqués à Jane, c'est rapidement à une drogue que l'on pense, ce qui ne fait qu'amplifier la paranoïa ambiante. Difficile de ne pas se souvenir alors, et quitte à sortir du bis, au verre de lait qu'apportait Cary Grant à Ingrid Bergman dans le Hitchcockien "Soupçons" ; normal, le giallo doit tant à Hitchcock dans ses fondamentaux qu'il est légitime de le voir presque cité au sein du film.
Arrive alors dans un climat paranoïaque grandissant la quatrième scène qui affirme et rend palpable cette paranoïa. Jane, seule, à une heure à priori tardive, attend le métro sur un quai sans âme, avant d'être poursuivie jusqu'à chez elle. La scène est terrifiante, formidablement maîtrisée avec un sens du temps qui donne toute son efficacité ici, et même s'il s'agira d'un nouveau cauchemar de la jeune femme, nous voici dès lors littéralement propulsés au coeur des tourments de Jane, ses cauchemars devenant alors notre réalité. Rien que pour ces premières vingt minutes, le film vaut d'être vu, et cette première partie reste même à mon sens d'une grande modernité.
C'est ensuite que cela se gâte un peu ; j'appuie sur le "un peu" car l'on reste malgré tout dans un giallo peut-être plus convenu, mais néanmoins de très bonne tenue. Le film devient un peu plus prévisible alors, dès lors que la voisine rentre en jeu, et malgré la fragilité du personnage campé par Edwige Fenech, on peut rester légèrement dubitatif sur l'acceptation de cette dernière à se voir conviée à un Sabbat au sein d'une secte Gothico-Satanique. Mais bon passons, là ou cela est plus intéressant, c'est que Martino confronte alors deux genres (tout en préfigurant le "Slasher" à venir dans les précédents plans cités et que l'on retrouve à la fin), le giallo donc, mais également une mouvance satanique qui trouve de toute évidence sa source dans le "Rosemary's Baby" de Polanski.

 

 

On peut d'ailleurs facilement rapprocher les personnages de Mia Farrow et de Edwige Fenech, déjà dans leur fragilité respective, mais aussi et surtout dans la lisière qui fait l'ossature du film, instaurant le doute permanent et croissant entre raison, doutes sur soi-même et complot de l'entourage proche. Pareil, les scènes de messes noires rappellent fortement certains plans du film de Polanski, et les contre-plongées de Martino filmant les adeptes imprime une paranoïa chère au réalisateur cité juste avant.
Si le récit se fait plus répétitif, on ne pourra pourtant que se réjouir des détours empruntés, avec même un sacrifice en bonne et due forme, qui ressemblerait presque à un clip avant l'heure, dotée d'une musique de Bruno Nicolaï (égal à lui-même, et donc l'on se régale les ouïes), décalée pour le moins, en tout cas dans ces scènes là,  et qui finit par nous emmener dans de délicieux et kitchs Trips Psychédelico-Gothico pop-dance. Et même si certaines scènes étirées à l'extrême (une notamment) nuisent quelque peu à la cohésion de l'ensemble, notamment dans la volonté de Martino de nous dépeindre "les nuances de l'obscurité" tant attendues, il convient de signaler qu'on aurait tort de bouder ces dérives, car on trouve alors un plaisir certain, même si tout autre, qui n'en reste pas moins délectable.
Je ne vais pas m'attarder beaucoup plus, mais je n'oublierai pas d'évoquer l'utilisation du climax anglais par Sergio Martino, qui tout en instaurant une légère "british Touch" dans le genre transalpin, lui permet dans un même temps d'épurer son cinéma (le plus souvent), et de coller d'avantage aux tourments de son personnage principal.
Non seulement celui-ci tourne ici un très bon giallo (et un fort bon film tout court), avec une fin plus intéressante que la moyenne du genre et certains détails qu'il faudra savoir voir, mais fait aussi d'une pierre deux coups, car avec les scènes de messes noires décalées par une musique qui l'emmène au coeur même du Bis d'une époque hélas révolue, cela contribue à faire de l'oeuvre, en plus d'un bon voyage au sein du genre, un document historique et social assez passionnant.

 

 

Note : 8/10

 

Mallox
 
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