Grenouille attaque Scotland Yard, La
Titre original: Der Frosch mit der Maske
Genre: Krimi
Année: 1959
Pays d'origine: Danemark / Allemagne (RFA)
Réalisateur: Harald Reinl
Casting:
Joachim Fuchsberger, Eva Anthes (Elfie von Kalckreuth), Siegfried Lowitz, Dieter Eppler, Jochen Brockmann, Eva Pflug , Eddi Arent, Ernst Fritz Fürbringer...
Aka: Faces of the Frog
 

La nuit - Dans un splendide manoir des environs de Londres, un couple âgé n'arrive pas à dormir, gêné par les coassements des grenouilles alentour. L'homme croit avoir entendu du bruit à l'intérieur de la bâtisse mais la femme se moque de lui. Elle a tort car le château est en passe d'être cambriolé par la redoutable bande de la grenouille masquée, dont le chef en personne, avec sa tenue particulière évoquant vaguement un batracien tout en masquant son identité, perce le coffre-fort. Le lendemain matin, l'inspecteur Elk de Scotland Yard ne peut que constater les dégâts : un coffre-fort vide sur lequel a été gravé la marque de la grenouille. Ce cambriolage audacieux intéresse aussi vivement un play-boy aux tempes grisonnantes mais à l'allure juvénile, avec décapotable et maître d'hôtel. Plus tard, alors que Elk, convoqué par Lord Archibald le directeur du Yard, ne peut que lui faire part de son manque de résultats, un agent sous couverture parvient à infiltrer la bande. Il reçoit au fer rouge et au poignet la marque de la grenouille et est reçu par le chef, toujours masqué. Trop audacieux, le policier tente de capturer "la grenouille", mais il est tué par les gaz mortels lancés par cette dernière, protégée par sa combinaison intégrale...

 

 

Voici donc le film qui lança la vague des krimi, et en créant le genre lança par ricochet celle des giallo. Il était anormal que sur le site référence en matière de thriller européen (ceci dit en toute modestie, puisqu'en la matière ma participation est négligeable) une critique de celui n'y figura point. Cet oubli est donc réparé grâce à ma pomme (toute modestie oubliée pour le coup), ce qui me permet aussi de rendre hommage au grand Joachim Fuchsberger récemment disparu.
Mais avant d'aller plus loin, une courte définition du krimi s'impose pour les béotiens. Je reprendrai donc celle de mon excellent camarade Flint (pour plus de précisions, je vous invite à consulter la critique par Flint de The College Girl Murders, qui comprend une présentation plus détaillée du "genre") perfidement réécrite par moi-même afin d'éviter toute accusation de plagiat :
"Ce que nous appelons krimi (dans les pays non germanophones), c'est ce que les Allemands appellent les "Edgar-Wallace-Filme", les films adaptés du romancier anglais Edgar Wallace. Notons que krimi, l'abréviation de "kriminalfilm", désigne en Allemagne l'ensemble du cinéma policier."

 

 

Je me rend compte que le précédent paragraphe fait preuve d'un certain pédantisme (et d'un pédantisme certain), je m'en vais donc enfoncer le clou en citant Voltaire (vous avez échappé à Saint Augustin) : "En matière d'art comme en toute chose les premiers essais sont toujours les plus grossiers". Bon, c'est un peu fort, et disons-le tout net, si le principal mérite de La grenouille attaque Scotland Yard est d'avoir initié un genre au combien délectable, le film en lui-même est un excellent divertissement et un fort bon thriller dont le succès surprise fut amplement mérité. Mais en matière de krimi on lui préférera quand même les œuvres en noir et blanc signées Alfred Vohrer (voire certains de ses auto-remakes en couleurs).
Quoi qu'il en soit, tous les codes du krimi sont déjà là :
Intrigue embrouillée et whodunit "prétexte" à nous servir un méchant masqué charismatique ; cohérence scénaristique s'effaçant au profit de l'ambiance, du suspense et du dynamisme du film ; personnages secondaires hauts en couleurs et physiquement impressionnants ; jeune fille en détresse ; légère distanciation humoristique d'ensemble (accompagnée de séquences comiques un peu plus lourdes) ; et, donc, les trois futurs piliers du genre, Fuchsberger dans le rôle du héros, Eddi Arent en comparse comique et Ernst Fritz Fürbringer en chef de Scotland Yard (même si Siegfried Schürenberg, qui le remplaça dans ce rôle dès le début des années 60, a plus marqué les esprits).

 

 

La grenouille attaque Scotland Yard présente par contre un aspect plus aéré, plus champêtre même et donc une atmosphère moins lourde et urbaine que les krimi qui suivront. Cela tient au fait que le film ait été tourné en grande partie au Danemark (les extérieurs du lieu du cambriolage d'ouverture ont même été tournés dans le parc du château de Rosemborg, perle de la Renaissance scandinave, ancienne garçonnière des rois danois et haut lieu du tourisme à Copenhague) et non pas à Hambourg ou dans des studios berlinois comme ses successeurs (Reinl passa même deux jours à Londres, évidement sans acteurs, pour filmer des séquences de transition avec monuments "british" et bus à impériale). Cela tient surtout au style d'Harald Reinl, amateur de grands espaces et d'amples mouvements de caméra, plus adapté sans doute aux films d'aventures et au Sauerkraut Western, dont il fut le pionnier comme pour le krimi.
Mais avant de revenir plus avant sur la carrière du réalisateur de La grenouille attaque Scotland Yard et sur la genèse du film, je m'en voudrais d'oublier de citer l'excellente bande originale du vétéran Willy Mattes, ni la tout autant excellente prestation, tout en décalage ironique, d'un autre vétéran, Siegfried Lowitz, dans le rôle de l'inspecteur Elk. Eva Anthes, la jeune première féminine, ersatz de Romy Schneider version post ado, est par contre beaucoup moins convaincante. Sa carrière au cinéma sera d'ailleurs très courte (moins de deux ans) avant que cette descendante de junkers saxons (Elfie von Kalckreuth de son vrai nom) ne se reconvertisse dans la présentation et la production télévisuelle.

 

 

Né en Autriche, Harald Reinl débuta au cinéma comme doublure (pour les scènes de ski et d'alpinisme) de Leni Riefenstahl (!) dans les films de montagne d'Arnold Fanck, avant de devenir assistant-réalisateur sur ces mêmes films, puis un réalisateur célèbre et estimé après la Seconde Guerre mondiale. Si Harald Reinl avait dans sa jeunesse une silhouette identique à celle de Leni Riefenstahl, ce n'était pas leur seul point commun puisqu'il partageait avec elle une forte attirance pour les graciles et brunes apprenties comédiennes, ceci pour le meilleur (Reinl fut l'époux et le pygmalion de la sublime Karin Dor) et pour le pire (sa dernière épouse, actrice ratée et alcoolique, le poignardera à mort dans une crise de delirium tremens).
Il serait tentant, au-delà de toute comparaison de style et de talent, de voir en Harald Reinl une sorte de Mario Bava germanique, les deux ayant été les initiateurs de genres "majeurs" de leurs cinémas nationaux. Mais alors que pour le giallo, par exemple, Bava fut à la fois la "tête pensante" et la "cheville ouvrière" de "La fille qui en savait trop", il n'en va pas de même pour Reinl et le krimi. Car ici nous avons un film de producteur, Preben Philipsen en l'occurrence, qui choisit Harald Reinl pour le mettre en scène. En effet, le krimi, bien que typiquement allemand, est paradoxalement totalement lié à l'origine à une maison de production danoise (la Rialto) et à un romancier britannique.

 

 

Edgar Wallace, puisque c'est de lui dont il s'agit, eut son heure de gloire dans l'entre-deux-guerres, non seulement dans son pays natal mais dans toute l'Europe et les deux Amériques, devenant le plus célèbre auteur de romans policiers de son temps, et dont plusieurs de ses œuvres furent adaptées au cinéma de son vivant, avant de sombrer dans un oubli relatif.
Transportons-nous maintenant en 1958 à Munich. Le producteur danois Preben Philipsen, directeur de la firme Rialto, vient, afin de pénétrer le marché allemand, de racheter la société de distribution Prisma et il se fait projeter les films du catalogue de sa nouvelle acquisition pour savoir si ces derniers "méritent" d'être exploités en salles. L'un d'entre eux retient son attention, un film anglais de 1952 inédit en Allemagne, "The Ringer", adapté du roman homonyme d'Edgar Wallace.
En fait, Philipsen trouve le film mauvais mais il décèle dans "l'histoire" qu'il dépeint un grand potentiel. Il décide donc de ne pas le sortir mais d'en produire une nouvelle adaptation à destination du public allemand. Puis, Philipsen préfère en fin de compte acheter les droits de "The Fellowship of the Frog", tout en prenant une option pour l'ensemble des romans de Wallace.
La suite, c'est ce film-ci qui sera un énorme succès, puis plus d'une cinquantaine d'autres krimi officiels en comptant les imitations de la CCC et les coproductions "giallesques".
En bref, La grenouille attaque Scotland Yard est un excellent divertissement, mais aussi une étape importante dans l'histoire du cinéma de genre.

 

 

Sigtuna

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