Sous l'emprise du démon
Titre original: Twisted Nerve
Genre: Thriller , Drame , Psycho-Killer
Année: 1968
Pays d'origine: Grande-Bretagne
Réalisateur: Roy Boulting
Casting:
Hywel Bennett, Hayley Mills, Billie Whitelaw, Frank Finlay, Phyllis Calvert, Barry Foster, Salmaan Peerzada, Salmaan Peerzada...
 

Martin est un jeune homme dérangé. Avec une mère qui tient absolument à continuer à le traiter comme un enfant, un père qui ne le supporte pas, et un frère trisomique placé dans une institution, rien d'étonnant à ce que Martin ait trouvé refuge dans une double personnalité... celle du petit George âgé de six ans ? C'est Georgie qui se lie d'amitié avec Susan Harper, mais cette amitié tourne bien vite à l'obsession et, quand Susan commence à prendre ses distances, Georgie perd les pédales...

 

 

Twisted Nerve est tourné par le vétéran Roy Boulting juste après "Chaque chose en son temps", comédie dramatique et portrait de groupe d'une famille britannique, dans lequel on trouvait déjà une partie du casting ici présent. Outre Hayley Mills, fille de l'acteur John Mills et femme du réalisateur à la ville, on y croise donc Hywel Bennett comme personnage principal, ici autant tourmenté qu'assassin, ainsi que le talentueux et très reconnaissable Barry Foster. Boulting fit partie des metteurs en scène qui débutèrent juste avant le seconde guerre mondiale avant de participer à sa manière à l'effort britannique de guerre ("Sublime sacrifice", deux documentaires : "Victoire du désert" et "Victoire en Birmanie"). Mais si l'on excepte une fin de carrière placée sous le signe de la comédie, du reste, un peu indigeste ("Une fille dans ma soupe" en 1970 et "En voiture, Simone" en 1974 se reposaient trop sur le talent de Peter Sellers, pourtant immense, jusqu'à lui faire rejouer plusieurs rôles. Boulting l'avait déjà essayé en 1963 avec "Heavens Above!" qui pourtant s'avéra réussi), on peut affirmer tenir là un spécialiste du drame criminel tourmenté ("Inquest" en 1939) et plus largement du thriller...

 

 

Ainsi dès 1938 avec (dans premier film) "Trunk Crime", un étudiant en kidnappait un second qui le harcelait. En 1942, dans "Thunder Rock", Michael Redgrave campait un journaliste qui, désabusé d'être interdit de publication pour des écrits sur l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, se retranchait dans un phare isolé, y rencontrant des fantômes voyageurs, des naufragés de tempêtes passées qui le faisait revenir combattre le fascisme dans le monde. Dans "Ultimatum", en 1950, un scientifique menaçait le premier ministre de faire sauter Londres si le gouvernement ne cessait pas ses recherches en matière de bombe atomique. Dans "Haute trahison" (High Treason – 1951), on retrouvait des agents communistes traqués par Scotland Yard ; le film laissant une forte place à l'un des protagonistes en pleine préparation de sabotage, les êtres chez Boulting sont traqués, soit de l'extérieur, soit de l'intérieur, soit pris en tenaille entre ces deux pôles.
En 1953, même au sein du film d'aventures guerrières, Jeffrey Hunter, prisonnier des Allemands, se retrouvait à saper les réparations d'un de leurs navires, dans l'attente d'une attaque britannique. Il en ira une fois de plus, de même, avec "La course au soleil" (Run for the Sun - 1956) dans lequel évolue Richard Widmark dans une nouvelle adaptation de "La Chasse du comte Zaroff", cette fois-ci dans un décor de guerre.
Bref, il est assez aisé de situer le contexte dans lequel sont le plus souvent plongés les personnages des films de Roy Boulting : traque, complot fictif ou non, paranoïa, tourments ; il en fait des êtres déchirés qui, pour s'en sortir ou même rendre justice, doivent prendre à un moment donné le risque de s'exposer en plein jour.

 

 

Bien qu'évoluant en mode Psycho-Killer sur fond de dualité et de schizophrénie, Twisted Nerve, qui sortit à l'époque uniquement en province, en France, sous le titre Sous l'emprise du démon, fait non seulement partie de cette même famille mais en est (de plus), et le représentant, et le catalyseur le plus évident et frontal de la filmographie de Boulting. Bien que ce ne soit pas tout à fait son dernier film, il fait figure, à l'instar du "Voyeur" de Powell (Leo Marks est l'auteur du scénario des deux films) ou de "L'obsédé" de Wyler, d’oeuvre, sinon testamentaire, crépusculaire, cruelle et sulfureuse. Le personnage campé par Hywel Bennett dégage la même solitude meurtrière que Freddie Clegg (Terence Stamp) ou Mark Lewis (Karlheinz Böhm), tout comme ces deux derniers pouvaient se percevoir tels les échos tardifs du Laird Cregar de "Hangover Square", éventuellement de "The Lodger".
Au rayon psycho-killer, la double psyché de Martin se fait le pendant du Norman Bates d'Hitchcock. Forcément, me direz-vous, puisque, outre un beau-père absent ou presque, Martin est sous le joug d'une mère trop maternelle qui le traite comme s'il était encore un enfant. Les rapports y sont presque incestueux, car autant le jeune homme que la mère ont un manque affectif à combler : un fils trisomique absent. Du coup, cette mère reporte toute l'affection qu'elle devrait porter sur deux enfants sur l'un des deux uniquement, tout en le traitant comme s'il avait six ans. De par cet amour maternel doublé d'un côté et de l'autre, plus le mépris du père, Martin a fini par intégrer cette affection viciée, à la fois parce que le manque de rapports avec un frère inexistant se fait cruellement ressentir mais aussi parce qu'il s'est habitué à recevoir de la considération, voire de l'amour pour deux. Dépeint comme un enfant gâté qui n'a aucun but particulier dans la vie et à qui on sert le petit-déjeuner au lit, il se pourrait bien que cette prison dorée ait réduit son espace vital et donc mental, jusqu'à se réfugier dans la schizophrénie.

 

 

Twisted Nerve fait partie de ces pépites sous-estimées. Réalisée par un metteur en scène de moindre réputation et prestige qu'Alfred Hitchcock, une fois la filiation faite avec Norman Bates, il apparaît comme une pièce de théâtre à la tension constante au sein de laquelle nous attendrions un couperet fatal, l'expression d'une explosion qui paraît se contenir de plus en plus au fur et à mesure que le film avance. A ce sujet, la composition de Hywel Bennett est sidérante de décalage fissuré et manipulateur, tant et si bien que les personnages qui gravitent autour mettent un moment avant de s'apercevoir de son handicap. Hayley Mills (qu'il faut voir aux côtés du papa dans l'excellent "Les yeux du témoin" de J. Lee Thompson) passe de la candeur à la prise de conscience avec un naturel assez confondant tandis que Billie Whitelaw (Terreur dans la nuit, La Malédiction...), immédiatement sur la défensive, en plus d'offrir une nouvelle figure maternelle à leur invité contraint, redeviendra femme à son contact. C'est dire toute la teneur incestueuse suggestive tapie dans l'ombre de ce vénéneux thriller psychotique, lequel en devance d'autres à venir. L'atmosphère de malaise et d'asphyxie dominante, en plus de la présence de Barry Foster, semble annoncer un autre des grands films d'Hitchcok, lui aussi à base de détraqué : "Frenzy". Ailleurs, la superbe musique, en partie sifflotée, de Bernard Herrmann (reprise par Quentin Citroën) achève de lui conférer une dimension d'enfance déviée, maligne et dangereuse. Cette partition donne du coup envie d'établir une passerelle entre Twisted Nerve et le "Sisters" de De Palma ainsi juste avant, avec "L'autre" de Robert Mulligan. Une sacrée famille d'enfants à la dualité autant tarée qu'assassine qui, à ce jour, accouche encore de quelques jumeaux et siamois : en témoigne, à l'heure où j'écris ces lignes, le récent et autrichien "Goodnight Mommy" qui fait office de nouvelle réussite en son genre.
Quant à l'assimilation du mongolisme et de certains chromosomes qui seraient vus de manière litigieuse, il ne s'agit ici que d'un prétexte pour un thriller à base de duplicité, une passerelle révélatrice, en rien une affirmation scientifique.

 

 

Concluons enfin en spécifiant que, outre la superbe photographie signée Harry Waxman ("The Wicker Man"), Roy Boulting parvient à ménager une tension constante, ce, sans démentir, en plus de réussir à donner à son thriller des airs malades, comme contaminé de l'intérieur. Une vraie réussite.


Mallox

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