Incinérateur de cadavres, L'
Titre original: Spalovač mrtvol
Genre: Historique , Psycho-Killer , Macabre
Année: 1969
Pays d'origine: Tchecoslovaquie
Réalisateur: Juraj Herz
Casting:
Rudolf Hrušínský, Vlasta Chramostová, Ilja Prachař, Jana Stehnová, Miloš Vognič, Jirí Menzel,Vladimír Menšík...
Aka: The Cremator
 

Karel Kopfrkingl est vraiment la crème des hommes. Mari et père exemplaire, il exerce la profession de directeur de crématorium et pour lui, plus qu'une profession c'est un sacerdoce. D'ailleurs, Karel Kopfrkingl est aussi bouddhiste lamaïste (chose rare dans le Prague de la fin des années 30) depuis qu'il a découvert, et lu, le livre des morts tibétains. Certains esprits chagrins pourraient croire que si Kopfrkingl a choisi cette profession (il a hérité du crématorium de son beau-père) et cette religion, c'est à cause de sa fascination morbide pour la mort, enfin celle des autres. Sinon, Karel Kopfrkingl ne boit pas et ne fume pas. Certes, il lui arrive assez souvent "d'aller aux putes", mais Karel Kopfrkingl est plein de compassion pour l'ensemble de l'humanité, étant à la fois philosémite et germanophile (chose rare dans le Prague de la fin des années 30).
Aussi, quand il rencontre Walter Reinke, ancien camarade de combat du temps où ils servaient dans l'armée austro-hongroise, et que ce dernier (devenu dignitaire nazi) le convainc d’adhérer à son parti et de devenir un germano-tchèque par la même occasion (alors que la Bohême devient protectorat allemand), Kopfrkingl saute sur l'opportunité de pouvoir faire l'étalage de ses compétences en matière de crémation et de pouvoir mettre en œuvre toute sa compassion envers ce malheureux peuple juif. Et quand Reinke lui apprend que la mère de sa femme était juive, Kopfrkingl se dit qu'il ferait bien de commencer par sa propre famille...

 

 

Grand succès dans son pays d'origine et film culte dans le reste du monde, L'incinérateur de cadavres est un film bien difficile à classer. Souvent présenté comme un film d'horreur psychologique ou comme une comédie très noire et morbide, L'incinérateur de cadavres n'est ni l'un ni l'autre et encore moins une comédie horrifique. Pas vraiment un film de genre donc, mais pourtant, contrairement à ce que l'on pourrait croire, encore moins un film d'auteur car la réussite du présent métrage ne doit pas grand-chose à son metteur en scène officiel et coscénariste Juraj Herz, et beaucoup à - dans l'ordre : Rudolf Hrušínský l’omniprésent interprète principal, Stanislav Milota crédité comme directeur de la photo mais dans les faits coréalisateur et Ladislav Fuks, auteur du roman originel (et coscénariste lui aussi).
Au départ, donc, il y avait le roman de Fuks, grand succès à sa sortie en 1967, dans lequel le fils physiquement débile et présumé homosexuel du “héros” est en fait une projection de l'auteur. Un roman qui trouve une résonance particulière auprès de Juraj Herz, juif slovaque rescapé des camps de concentration (même si le livre ne traite pas directement de la solution finale et que l'anti-héros du titre n'est pas plus antisémite qu'il n'est réellement nazi ou bouddhiste). Laissons à Herz le mérite d'avoir appelé Fuks pour l'adaptation, d'avoir choisi Hrušínský pour jouer le premier rôle et d'avoir laissé les clés du camion (enfin des caméras) à Milota, se contentant de la direction d'acteurs.

 

 

De fait, Stanislav Milota, tout en respectant le scénario de Fuks, réécrivit complètement le script, décida tout seul du découpage technique, avec ses transitions entre les scènes si particulières, ses angles de caméra bizarroïdes et ses ultras gros plans, et introduisit pour la première fois au cinéma l'effet "fish-eye" en filmant au grand angle et en gros plan Hrušínský, le faisant apparaître réellement monstrueux. Même si ces choix stylistiques apparaissent parfois discutables (en particulier lors de la scène d'introduction dans le zoo) ou trop systématiques, dans l'ensemble c'est une incontestable réussite, dynamisant un métrage qui, sinon, aurait pu paraître verbeux, et instillant un sentiment de malaise dans l'esprit du spectateur qui, rapidement, se retrouve projeté dans les méandres de l'esprit malade de Kopfrkingl, ne sachant plus ce qui est réel, onirique ou fantasmé. De fait, L'incinérateur de cadavres se démarque énormément des autres réalisations d'Herz, plastiquement réussies mais au rythme hiératique, voire lénifiant.
L'incinérateur de cadavres sera l'acmé de la carrière de Milota, car en cette même année 1969 sortit son unique réalisation officielle, un documentaire sur les funérailles de Jan Palach qui sera rapidement interdit et brisera sa carrière qui ne reprendra que vingt ans plus tard après la révolution de velours.

 

 

Mais L'incinérateur de cadavres c'est aussi et surtout la prodigieuse interprétation de Rudolf Hrušínský, acteur hors-norme dans un rôle hors-norme. "Qui veut faire l’ange fait la bête", disait Blaise Pascal, et Karel Kopfrkingl pourrait passer pour l'incarnation parfaite de cette maxime s'il n'était en fait l'exact opposé : un être monstrueux qui se dissimule sous les oripeaux de la bonté et de la compassion. Le physique de Hrušínský, à la fois débonnaire et inquiétant, mélange d'ogre et de bon gros nounours, sa voix faussement caressante pleine d'une suavité mortifère, et même sa gestuelle dont la douceur apparente cache une violence à peine rentrée, tout cela contribue à égarer et inquiéter le spectateur. Difficile d'imaginer Kopfrkingl, à la fois monstre froid et dément intégral, sous d'autres traits que ceux de Rudolf Hrušínský. Monstre froid se servant du bouddhisme et du nazisme pour respectivement dissimuler ses tares et se débarrasser d'une famille qu'il n'a jamais aimée. Dément intégral finissant par être persuadé d'être la réincarnation du Dalaï Lama, dont la destinée est de soustraire les Juifs tchèques à de futures souffrances en leur faisant goûter aux joies du crématorium.
Notons que Rudolf Hrušínský appartient à une ancienne lignée d'acteurs de théâtre. Fils de Rudolf Hrušínský, il est lui-même le père et le grand-père d'un, enfin plutôt de deux, Rudolf Hrušínský.

 

 

Le reste du casting est écrasé par Kopfrkingl / Hrušínský. Écrasé dans tous les sens du terme, car Hrušínský est non seulement omniprésent à l'image, mais ses monologues occupent plus de 60 % de la bande-son.
On notera quand même, dans le rôle de l'épouse de Kopfrkingl, Vlasta Chramostová qui, à la ville, était la femme de Stanislav Milota, et Jirí Menzel le réalisateur phare de la nouvelle vague tchèque qui était aussi acteur (tout comme Hertz d'ailleurs).
On notera aussi que le crématorium du film est celui "art déco" (!) de Pardubice, où les cercueils descendent dans les flammes en étant surmontés d'une voute céleste étoilée !


Sigtuna

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