Gummo
Genre: Drame
Année: 1997
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Harmony Korine
Casting:
Jacob Reynolds, Chloë Sevigny, Darby Dougherty, Jacob Sewell, Lara Tosh, Nick Sutton, Carisa Glucksman...
 

Une série sketchs et d'expérimentations, présentant la vie et les chemins croisés des habitants de Xena, petit village américain reculé qui ne s'est jamais réellement remis d'une tornade l'ayant dévasté il y a quelque années. Ces derniers passent leurs journées à tenter de remplir leurs existences creuses et nihilistes, trompant l'ennui de façon atypique.

 

 

On ne prend jamais autant conscience du caractère baroque et insaisissable d'un film comme "Gummo", que lorsqu'on se retrouve seul face à son ordinateur à tenter d'en écrire une critique. Les mots pour le dépeindre sont toujours d'une inexactitude frustrante. Des films auxquels le comparer ? Y'en a pas... Je pourrais me contenter de vous raconter les grandes lignes de l'histoire... Ca tombe mal : y'en a pas non plus. Gummo est une expérience probablement impossible à partager. Radical, il sera autant aimé que détesté, mais dans un cas comme dans l'autre, la difficulté qu'on éprouve à justifier sa position est flagrante.
Derrière ce film se trouve un personnage ambigu, Harmony Korine, qui compile ici les rôles de scénariste, réalisateur et acteur, du haut de ses 25 ans. Créatif si il en est, Harmony Korine écrivait déjà à l'âge de 18 ans les scénarios de "Kids" et de "Ken Park", deux des films les plus durs de Larry Clark, avec qui il avait sympathisé sur un Skate-Park. Harmony est également écrivain (il a publié son premier roman "Craques, coupes et meutes raciales"), il peint, dessine et fait de la photographie (des expositions de ses oeuvres ont eu lieu à Paris, on a notamment pu y voir une série de dessins représentant Ben Laden effectuant une figure de freestyle en BMX, ou encore posant nu telle une icône gay). Il a même écrit une chanson pour Bjork. Il se rend naturellement défoncé sur les plateaux télés, s'affiche à l'élection de Miss Transexuelle 2003 avec son ami Gaspar Noé, et déclare que lui et Lars Von Trier se sont mutuellement uriné dessus le jour de leur première rencontre... Autoproclamé autiste (à le voir en interview on a tendance à lui donner raison), ses frasques scéniques, son humour noir graveleux et ses provocations gratuites soulèvent toujours la même interrogation : ce type est-il un génie ou un ado attardé ? Son film, à n'en pas douter, animera le même débat.

 

 

Gummo, à proprement parler, est un essai d'inspiration surréaliste. Harmony Korine donne ici presque dans l'anti-film, non sans mépris vis à vis du cinéma indépendant américain qu'il taxe de conformisme hypocrite. Oubliez le traditionnel schéma d'un film en trois actes avec une situation initiale, un développement, une conclusion. Gummo s'assume pleinement comme n'ayant ni queue ni tête, sorte de bric-à-brac poétique présentant en pagaille des scènes de vies du petit village de Xena, dans l'Ohio. A mi-chemin entre documentaire (on se demande souvent si les acteurs en sont réellement) et compilation de saynètes absurdes, le film trouve pourtant dans ce chaos provoqué une vraie homogénéité, sur le fond comme la forme. Les supports utilisés sont pourtant diverses : on va de la photographie à la steady-cam, en passant par le film amateur avec caméra domestique. Graphiquement l'unité est là : les couleurs sont vives, l'image est nette, la plupart des scènes tournées en extérieur sous un ciel radieux. Mais ces images d'Epinal ne font que rendre plus sensible encore cette souffrance véritable qui habite le film, manifeste à travers les thèmes et la façon dont ils sont traités. Harmony fait fi de toutes les conventions, à l'image de cette bande originale décomplexée qui donne dans le black et le death-metal. C'est d'ailleurs, à ma connaissance, la première fois qu'un réalisateur prend cette musique au sérieux sans s'en servir comme faire-valoir auprès d'une audience qui sent la solution anti-acnéique.

 

 

Certaines scènes sont très courtes et totalement déconnectées du reste du film, souvent accompagnées d'une bande son sans aucun rapport avec les images (plans d'un chat dévoré par les verres, discussions entre jeunes racistes à propos des nègres, récitation d'un poème incompréhensible...), d'autres se présentent parfois presque comme des courts-métrages et mettent en situation des personnages récurrents, s'attachant plus particulièrement aux agissements de deux adolescents dont l'occupation est de crever des chats pour revendre leur viande au boucher local en échange de colle à sniffer. Le reste mêle insanités diverses et délires avant-gardistes : des hommes imbibés d'alcool font un combat de catch contre des chaises dans leur cuisine, un jeune alcoolique (joué par Harmony lui même) dragouille sur un canapé un nain-noir-gay-juif, un père prostitue sa fille trisomique, auto-portrait clipesque façon MTV d'une femme albinos, un enfant mange un plat de spaghettis dans un bain rempli d'une eau noire tout en se faisant shampooiner les cheveux par sa mère qui l'a quelque temps plus tôt menacé, arme à la main, de le "renvoyer droit dans son utérus"...
Si l'absurde occupe une part importante de cet univers barré (dont l'emblème reste Bunny Boy, personnage énigmatique d'enfant affublé d'oreilles de lapin rose, se contentant d'errer, muet, à travers le film en jouant de l'accordéon), la part belle est surtout faite à l'Amérique des laissés pour compte, celle des blancs dont on préfère souvent éclipser la misère matérielle et intellectuelle (ce n'est sûrement pas un hasard si, sans montrer explicitement aucune scène de violence ou de sexe, le film a été carrément interdit aux USA). Harmony filme (avec mépris ou tendresse, difficile de trancher) le quotidien dépressif d'une population assoupie, sans avenir, qui a perdu le sens et le goût de la vie. Ce portrait est infiniment touchant tant, de façon surprenante, il nous renvoie à nos propres existences.

 

 

Arnaque pompeuse, fourre-tout foutraque, chef-d'oeuvre sublime réinventant le cinéma comme aucun ne l'a osé, pudding du Yorkshire ? Peu importe. C'est nouveau. Voyez-le.

 

Croustimiel
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