Liquid Sky
Genre: Science fiction
Année: 1982
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Slava Tsukerman
Casting:
Anne Carlisle, Paula E. Sheppard, Susan Doukas, Otto von Wernherr...
 

Margaret (Anne Carlisle) est mannequin junkie à New York en plein coeur du courant New Wave. Incarnation des canons d'esthétique de son époque, tout le monde veut lui passer dessus, avec ou sans son consentement. Elle vit en concubinage homosexuel à East Village avec Adrian (Paul E. Sheppard, inoubliable dans "Alice Sweet Alice"), performeuse electro aux portes du succès international dans ses rêves et petite dealeuse hargneuse dans la réalité. Jimmy (encore Anne Carlisle) est le pendant masculin, quoique très androgyne, et rival de Margaret, se souciant uniquement de sa prochaine dose. A cette belle brochette de marginaux s'ajoutent la mère de Jimmy, ancienne séductrice rongée par la frustration à l'automne de ses charmes et le dernier objet de son désir, un scientifique est-allemand (selon ses propres dires), venu dans le but d'étudier un phénomène pour le moins étonnant : une forme de vie extra-terrestre représentée par une micro soucoupe volante s'est posée sur le toit du loft d'Adrian et Margaret afin de faire le plein d'héroïne et d'endomorphine sécrétée par le cerveau humain pendant l'orgasme. Les morts mystérieuses ne vont pas tarder à s'accumuler...

 

 

"Liquid Sky" est encore un de ces films dont le résumé ne peut en rien laisser transparaître l'intérêt. Projet totalement indépendant, débarqué de nulle part, ne trouvant pas de comparaison dans son paysage cinématographique contemporain, il est sorti de façon confidentielle, a reçu un accueil mitigé et a été et restera raillé ou ignoré par le grand public, mais défendu bec et ongle par une poignée d'aficionados. Autant de raisons d'y voir le dernier "midnight movie" digne de figurer aux côtés d'"El Topo", de "Freaks", de "Reefer Madness", de la "Nuit des morts vivants", etc, etc. Il s'en dégage une atmosphère en tous points unique et singulière dès les premières images qui lui vaut bien souvent un rejet virulent.
Il est assez amusant de voir que tout ou presque lui a été reproché, depuis le jeu des acteurs jusqu'à la taille ridicule du vaisseau spatial, en passant par le manque de budget et le "look" grotesque des protagonistes. Certains se plaisent même à prétendre qu'il s'agit d'un film tourné par et pour des drogués, à croire qu'il serait une insulte au spectateur que de lui proposer un film de science-fiction indépendant dans tous les sens du terme. Il ne sert à rien de vous cacher plus longtemps mon opinion : les goguenards qui sont venus y trouver un nanar (et ils sont légion) n'ont juste pas vu plus loin que le bout de leur truffe, car, tenons nous le pour dit, "Liquid Sky" est un petit diamant noir.

 

 

C'est le seul représentant d'un mouvement culturel désespéré et baignant dans la drogue dont il illustre parfaitement la décadence et la superficialité. Le timbre caustique expérimental du synthé sampler qui couvre une bonne partie du métrage fait écho aux néons bariolés, aux effets de négatif et aux maquillages phosphorescents qui transpercent l'obscurité de la toile. Toute la bobine transpire à grosses gouttes ce qui se voulait l'avant-garde esthétique de son époque ; on peut apprécier ou pas, cependant nier que c'est un choix délibéré serait bien léger. La quintessence de cet état d'esprit se retrouve dans Me and my Rhythm Box, poème nihiliste minimaliste scandé par Adrian dans le club où se concentre la foule excentrique et hagarde des branchés.
Est-il bien utile de relancer le débat visant à déterminer si l'on peut classer "Liquid Sky" dans la catégorie science fiction ? Les extra-terrestres ne sont certainement pas l'élément central du récit et resteraient très abstraits sans les explications du scientifique monomane. Néanmoins, ils constituent le fil conducteur de l'intrigue et n'ont pas manqué d'inspirer "Dark Angel" par leur mortelle récolte de psychotropes ou encore d'anticiper en quelque sorte la vue subjective du "Predator". Enfin les effets spéciaux du film n'impressionneront pas grand monde, mais ne sont pas si minables qu'on s'est plu à les décrire. Après tout, la bobine ne se prend pas vraiment au sérieux et lorgne souvent vers le délire ou la dérision.

 

 

Outre ses excentricités visuelles et scénaristiques sans compromis, ce qui en fait l'attraction principale est la critique au vitriol qu'il dresse du monde de la mode, de son insondable futilité érigée en doctrine et de ses excès déshumanisant au nom de l'art. Si l'animosité et l'aigreur ambiantes semblent monter crescendo dans cette communauté de vaniteux déchets, c'est dans le monologue de la scène de maquillage qu'éclate toute la rancoeur d'une héroïne que le miroir aux alouettes du show business a transformé en caniche de concours et paillasson humain. Les différentes incursions dans le club et le shooting dans le loft sont des occasions de nous brosser une galerie de portraits de losers grégaires dont l'egoisme le dispute à l'arrivisme, comparables à des requins se bouffant l'un l'autre ou des papillons de nuit se brûlant les ailes sur les néons de la jouissance et de la gloire.
Il est enfin utile de préciser que le film est souvent apparenté à un manifeste féministe en raison des outrages récurrents que subit Margaret, femme-objet malgré elle, bien à l'abri des vols d'endomorphine puisque personne ne se soucie de la faire jouir. Cependant, il n'est pas question de se contenter d'une simple accusation du sexe masculin. C'est plus généralement à l'aliénation de l'autre pour sa satisfaction personnelle que s'en prend Tsukerman ; ainsi Adrian se révèle être le plus pervers des bourreaux en traînant sa partenaire dans la boue dès qu'elle le peut.
Au final Liquid Sky est un joyau d'humour noir mésestimé, à rapprocher des univers empreints de fantastique, de misère humaine et d'éthylisme de Burroughs et Bukowski et qui n'a pas volé sa réputation d'oeuvre "à part". Il est vraiment à regretter qu'aucune des personnes impliquées dans le projet n'ait fait grand-chose après. Recommandé à qui saura apprécier la paradoxale subtilité des échanges outrancièrement orduriers qui émaillent sa trame quelque peu décousue.

 

 

Princesse Rosebonbon
 
A propos du film :
 
# Anne Carlisle, l'excellent double premier rôle, a écrit le roman "Liquid Sky" suite au film.

# Slava Tsukerman et sa compagne Nina Kerova qui a co-produit le film ont émigré d'Union Soviétique dans les années 70 pour s'installer à New York après un crochet par Israël. On peut donc dire qu'il s'agit d'une production russe.

# "Liquid Sky" est un nom donné à l'héroïne.
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