Reefer Madness
Titre original: Tell Your Children
Genre: Document , Drugsploitation , Drame
Année: 1936
Pays d'origine: Etats-Unis
Réalisateur: Louis Gasnier
Casting:
Dorothy Short, Kenneth Craig, Lillian Miles, Dave O'Brien, Thelma White, Carleton Young, Warren McCollum...
Aka: Dope Addict / Doped Youth / Love Madness / The Burning Question
 

La drogue, poison venu de ces contrées lointaines qu'on ne saurait placer avec précision sur une mappemonde, virus mortel qui s'infiltre jusque dans nos chaumières et dans nos établissements scolaires dont la réputation d'excellence n'est plus à faire, ce fléau se décline déjà sous plusieurs variétés dont les échos des méfaits sont parvenus jusqu'à nos chastes oreilles. Mais, l'imagination de l'homme n'ayant d'égal que son insigne cruauté, il a mis au point une ultime mouture de son infâme substance, propre à faire chavirer le fier navire de notre glorieuse civilisation dans une ère de chaos sans précédent.
Oyez braves gens les pouvoirs maléfiques de cette denrée à la perfidie insondable. Tremblez devant le récit des exactions commises par ces jeunes gens qui pourraient être VOS enfants. Regardez-les se faire embrigader à la sortie des écoles par ce que notre bonne société a engendré de pire : des êtres répugnants, vénales crapules aux gestes convulsifs, moeurs dépravées, regards aliénés, mains crispées et visages déformés par le vice qui se tapissent dans les ténèbres pour inspirer dans une odieuse jouissance extatique leurs volutes diaboliques et offrent à tour de bras leurs sèches de la damnation à nos gamins comme Eve proposa le fruit défendu à Adam.

 


Savez-vous seulement qu'une seule bouffée de ces vapeurs génère, outre une euphorie hystérique, des pulsions destructrices, voire une folie furieuse meurtrière et des lésions irréparables dans le cortex cérébral, sans compter une addiction immédiate et irréversible ? Préparez-vous à assister au spectacle avilissant d'une jeunesse décadente, abandonnant sans vergogne l'étude de Shakespeare pour se complaire dans l'oisiveté et le plaisir immédiat, glissant inexorablement des bancs de la faculté à celui des accusés, dévoyée du grand chemin de la bonne morale que pavent nos valeurs séculaires pour s'enliser dans le fossé fangeux du désir charnel et du stupre, entamant, tels des pantins désarticulés, des danses lascives sur des rythmes propres à ces gens de couleurs que l'on tolère à l'arrière de nos omnibus et qui s'achèvent en orgies dantesques où les garçons se transforment en bêtes sauvages et les filles en proies faciles, sinon en infamantes chiennes tentatrices.
Soutiendrez-vous les images de ces fous sanguinaires privés de discernement et de remords qui fauchent nos aînés sur les routes, abattent leurs proches les plus chers ou se défenestrent sordidement, de ces familles déchirées - que dis-je ? sauvagement démembrées ! - augurant l'implosion de notre nation une et indivisible ? Etes-vous prêts à faire face à ce péril consommable qui étend ses tentacules gluants sur nos villes et nos campagnes ? Enfin aurez-vous le courage de nous rejoindre pour oser dire "non" et condamner, comme se doit, le véritable ennemi public numéro un, j'ai nommé ...la "Marihuana" (avec un "h", cela va sans dire...).

 


Voilà en substance le message stupéfiant de Reefer Madness, qui est asséné sans faux-fuyant ni demi-mesure dès la mise en garde liminaire, puis approfondi par un conférencier passionné, pour enfin mieux s'illustrer au travers d'une histoire tirée de la vie de tous les jours. Elle nous présente la déchéance de trois lycéens de bonnes familles et d'éducation stricte, entraînée par leur rencontre avec un couple de dealers. La première victime de ces criminels notoires roulera sans s'arrêter sur une personne âgée, le deuxième bougre perdra son pucelage avec une femme de petite vertu et tirera encore un coup dans la foulée, par accident cette fois-ci, sur l'infortunée troisième qui venait d'échapper au viol... Leurs initiateurs ne connaîtront pas meilleur sort : la marihuana ne sème que barbarie, mort et opprobre sur son passage. Cette fois on vous aura prévenu, il faut vous en tenir très loin !
Difficile de parler de ce film sans évoquer son parcours tant il illustre comment les différentes relectures d'une oeuvre tout à fait anecdotique peuvent la porter au panthéon d'un certain cinéma. Il s'agit bel et bien à l'origine d'un film de propagande anti-marijuana. Tourné par Louis Gasnier et financé par un groupe de chrétiens dans l'intention de prévenir la population du péril que présentait l'avènement du haschich dans l'Amérique des années trente, Tell Your Children (Dites-le à vos enfants) s'adresse directement aux parents de familles. Le sujet du cannabis avait le vent en poupe dans le contexte du "Marihuana Tax Act" (à l'époque c'était bien l'orthographe officiel), loi fiscale qui marqua le premier pas vers l'interdiction du cannabis en surtaxant son commerce jusque là non régulé. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un projet amateur ou anonyme, la lourdeur et la naïveté du propos pourraient prêter à sourire, pourtant il faut y voir une démarche sincère et totalement premier degré.

 


Si cette vision du film est celle de ses auteurs, elle n'est certainement pas celle qui a contribué à son renom. Dwain Esper y voit son potentiel de sensationnalisme. Il le rachète, le rebaptise du nom plus aguicheur Reefer Madness (la folie du joint) et le remonte pour l'épicer encore un peu. Il fera les beaux jours de ses cinémas itinérants et compte ainsi parmi les premiers films d'exploitation ! En effet, tout cet étalage de violence, de viols et d'hystérie malsaine avait de quoi attirer le chaland en mal d'émotions fortes à une époque où le cinéma "officiel" et son réseau de salles se voulaient propres sur eux. Il faut bien avouer que Reefer Madness n'y va pas avec le dos de la cuillère pour son temps, comme l'illustre la fameuse scène où Ralph le dealer accro demande à sa compagne de jouer du piano toujours plus vite au fur et à mesure que l'hystérie l'envahit et finit par battre à mort avec un tisonnier son complice Jack dans un accès de paranoïa.
Mais ce genre de distribution n'assure pas la gloire et ne dure qu'un temps, ainsi la bobine est vite tombée dans l'oubli... jusqu'à un beau jour de 1971 où elle fut redécouverte et rachetée par Keith Stroup, ni plus ni moins qu'un des fondateurs du mouvement américain de dépénalisation du cannabis ! Circulant pendant des années entre les accros au pétard qui se gondolaient devant cette fable morale puritaine quelque peu surannée, le film a fini par se construire une solide réputation. Tant et si bien qu'il a donné lieu à une version colorisée psychédélique et une comédie musicale parodique en 1994, elle même reprise en téléfilm récemment.

 


"Film de propagande sensationnellement grotesque", c'est encore la formule qui résume le mieux à mes yeux ce petit bijou férocement engagé et les trois dimensions qui font toute la saveur de son visionnage. Cerise sur le space cake, fait à une époque où l'on ne se souciait guère des droits d'auteurs, il est tombé dans le domaine public et son téléchargement est parfaitement "légalisé".

 

Princesse Rosebonbon
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