Evangiles Ecarlates, Les
Genre: Horreur , Fantastique , Gore
Année: 2016
Pays d'origine: Etats-Unis, Angleterre
Editeur: Bragelonne
Auteur: Clive Barker
 

Autant ne pas y aller par quatre chemins, direct et sans fioritures comme l’écriture de Barker : ce livre est une merde !
Et pourtant... Cela faisait plus de vingt ans que cette arlésienne de l’édition déclenchait les rumeurs les plus folles. Un roman de quelque mille pages, un retour de l’écrivain fantastique anglais à son univers urbain et décadent et surtout la levée de voile sur les mystères des cénobites, ces prêtres du sadomasochisme extrême. En bref, nous étions une horde d’anciens admirateurs de Barker à ronger notre frein. Lorsque le livre a envahi les librairies, je l’ai acquis assez rapidement.
Première surprise : le packaging de Bragelonne fait dans le classieux avec sa jaquette couleur chair et son sigle comme imprimé dans la peau brûlée. Un peu de théâtralité graphique ne fait pas de mal et c’est un événement littéraire, donc l’objet est soigné - on eut aimé qu’autant d’efforts soient déployés pour la réédition de l’intégrale des Livres de Sang, œuvre majeure du fantastique moderne, mais baste. Une première inquiétude point néanmoins en me rendant compte que le volume est tout de même bien frêle comparativement aux promesses.
Et c’est là le hic !
Il semblerait que l’éditeur américain - St. Martin's Press - ait demandé à Barker de mettre la pédale douce sur ses délires, le poussant à saigner à blanc ses habituelles envolées lyriques. L’hémorragie de mots ne se ressent pas forcément à la lecture, Barker ayant de la bouteille et demeurant un faiseur très habile pour dissimuler les coutures. Non, le problème ne se situe pas tant dans la maîtrise de l’écriture que dans la manière dont Barker a abordé ses "Évangiles..." Le récit enchaîne à un rythme trop endiablé les scènes gores sans nous laisser le temps de respirer. Les personnages sont sacrifiés sur l’autel de l’agitation effrénée, réduit à de vagues esquisses stéréotypées. L’intrigue - qui s’apparente à une sorte de variation sur le thème d’Orphée et Eurydice - passe en revue toutes les péripéties possibles et imaginables de cette trame sans le moindre souffle épique.

Est-ce que Clive Barker ne se foutrait pas un peu de notre fiole ?
C’est le sentiment insistant qui n’a cessé d’aller crescendo au plus je m’enfonçais dans les méandres pitoyables de cette histoire, indigne de l’écrivain, comme dans de la fange collante.
Pour bien comprendre, il faut retourner à la source - le premier roman "Hellraiser" donc - et réaliser qu’un glissement s’est effectué à notre insu. L’œuvre matricielle ne nomme jamais le ou les lieux dont sont originaires les cénobites. Barker ne les identifie pas comme étant des prêtres infernaux, tout juste sait-on qu’ils sont les gardiens de plaisirs extrêmes - interdits - qu’ils dispensent à ceux qui les invoquent. Leur dimension jouxte la nôtre et en forme une sorte d’excroissance inquiétante où nos repères physiques et moraux sont mis à mal. Et c’est tout ! On ne croise pas de Lucifer en goguette au design pourri, issu de l’on ne sait quel comics de basse extraction, ni de démons. Dans le premier roman "Hellraiser", Pinhead tient un rôle minuscule et arbore une belle paire de loches.
Les cénobites peuvent être vus comme des émanations de la sexualité dans ce qu’elle peut avoir de plus choquant. La recherche du plaisir dans la douleur n’est pas une nouveauté en soi, mais Clive Barker a donné à cette notion une incarnation à la fois terrifiante et fascinante. Toutes les créatures qu’il a mises en scène dans ses nombreuses fictions représentent des aspects de l’humanité dans ce qu’elle peut avoir de plus paradoxal, unifiant en une puissante allégorie l'animal et la sophistication esthétique la plus exquise. Et c’est cette contradiction qui confère tout son intérêt aux légendes de l’écrivain anglais. Des cénobites en passant par les parias de "Midiam" ou "Candyman", il est impossible de ne pas éprouver pour ces monstres une empathie réelle qui décuple notre effroi. "Hellraiser" le roman était une histoire d’amour peinte en rouge sur fond de transgressions et des conséquences qui s’ensuivent.
Donc, quand est-ce que les Cénobites ont-ils établi leurs quartiers dans la mythologie chrétienne, quelque part entre Belzébuth et Lucifer ? Et n’allez pas croire que cette thématique me rebute, mais elle est très loin d’avoir la puissance novatrice des autres créations de Barker. Et quid de la motivation de Pinhead ? Le personnage erre en prenant la pose tout en se perdant dans de longues logorrhées de méchant très méchant avec une handicapante absence de véritable but dans tout ce bordel. Pinhead se métamorphose en quelques paragraphes lapidaires en un pathétique épouvantail vidé de sa substance que Barker vandalise avec une rage presque palpable.
Parce que voilà, Les Évangiles écarlates sont un flamboyant sabotage littéraire, une vaste blague d’un auteur fatigué.
Pour comprendre il faut revenir au cinéma et saisir ce qui a pu provoquer à ce point le divorce entre l’écrivain et une de ses créations les plus emblématiques. D’un petit film sorti en 1987, "Hellraiser" s'est transformé en une saga complexe, perdante à chaque chapitre de sa cohérence pour ne plus être que le pâle fantôme d’une œuvre qui installait un univers oscillant entre l’horreur et la fantasy avec une égale habileté... De suite en suite, Pinhead est devenu le bouffon du roi. Certes, Clive Barker a dû toucher ses billes sur chaque achat de DVDs, mais nul doute que de voir une de ses créations en être réduit à apparaître dans des DTVs tournés sans talents par des Yes-men ne l’a un peu agacé au bout d’un moment...
Du coup, toutes les décisions d’écritures, les choix de scènes cheaps trouvent un sens. Clive Barker sert la soupe aux fans de Pinhead - mais le Pinhead des films - et ne s’embarrasse guère de construire un récit équilibré. Ceci expliquant probablement tous les moments grotesques du prêtre de l’entaille, dont un duel très "super héroïque" avec Lucifer. En proposant une version "cinématographique" de Pinhead, Clive Barker avilit le personnage à un concept mercantile creux, poursuivant jusque dans les tréfonds la logique des producteurs des multiples suites "d’Hellraiser". Au passage, les fans en sont pour leurs frais puisque l’écrivain leur adresse un magnifique doigt d’honneur bien tendu. Tous les Évangiles... sont tournés vers la destruction de son icône de l’horreur dont la trajectoire s’achève dans une gerbe de bouses.
Et quid de Harry d’Amour me direz-vous ? Apparaissant de manière sporadique dans ses récits, le détective de l’étrange n’a pas eu la popularité de son homologue et son traitement n’est pas le plus bâclé, mais l’on devine la lassitude, l’envie d’en finir avec ces deux personnages.
Au final, les Évangiles... demeurent ce que Clive Barker aura rédigé de plus lamentable ces vingt dernières années. L’attente ne valait pas vraiment le détour et la rencontre entre les deux protagonistes iconiques de l’écrivain n’aura été qu’un pétard mouillé.
À moins que tout ceci ne soit qu’une réaction aux demandes de révision de l’éditeur ? Qui sait ? Peut-être existe-t-il une version alternative de ce roman, ce fameux pavé de 1500 pages qui exhale les mêmes arômes de terreur, de démons et de merveilles que les Livres de Sang ? Dans un de ces univers parallèles dont Clive Barker cherchait autrefois les clés...

 

Gernier

 

A propos de ce roman :

 

- Site de l'éditeur : http://www.bragelonne.fr/

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