Agnès la Noire
Genre: Pirates , Heroic Fantasy
Année: 2014
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: Bragelonne Edition
Auteur: Robert E. Howard
Traducteur:
Patrice Louinet
 

J'ai découvert le style nerveux de Robert E. Howard - un des membres du petit club des maîtres du récit pulp, avec un certain H.P. Lovecraft [1] et Clark Ashton Smith -, avec une vieille édition NéO de ce titre, traduit par François Truchaud. Ce recueil comportait des ajouts aux nouvelles originales rédigés par Gerald W. Page. Ces révisions, pour opportunistes qu'elles soient, étaient composées avec un panache suffisant pour emmener le lecteur derrière la foulée de son héroïne. On était loin du style ampoulé et grotesque d'un Sprague de Camp ou d'un Lin Carter. Ce premier contact avec la fiction howardienne m'a soufflé tant l'évasion épique transpire des pages, s'attachant aux massacres de la redoutable bretteuse [2].

Réédité dans la collection "Howard" de Bragelonne, dirigé et traduit par Patrice Louinet, la nouvelle mouture qui collent au plus près des tapuscrits originaux m'a permis de réévaluer cette œuvre - finalement assez peu connue - du génial texan. Tout cela est complété comme d'habitude par des appendices nous donnant un aperçu de l'arrière court de la méthode d'écriture de Howard ainsi que par la postface érudite de Patrice Louinet...

Agnès la Noire demeure un texte singulier dans la masse des travaux de Howard : d'une part, l'auteur raconte ici les origines de son personnage, et d'autre part nous découvrons une jeune femme dont l'intrépidité n'a pas à rougir devant celle d'un certain "Conan le Cimmérien".

Les femmes, dans l'imaginaire Howardien, sont au centre d'une étrange oscillation, hésitantes entre les velléités de l'auteur de proposer des portraits d'héroïnes aussi couillus que leurs homologues masculins, et le recours à l'iconographie plus consensuelle de la "demoiselle en détresse à genoux - et légèrement ou pas du tout vêtu - devant son sauveur". Un balancement qui s'explique surtout pour des raisons de pressions commerciales de la part de l'audience des magazines qui déjà n'aimait pas être bousculée dans ses petites habitudes. Et si la très féminine "Jirel de Joiry" de Catherine L. Moore eut beaucoup plus de chance - peut-être plus "légitime", car dépeinte par une auteur -, il n'en sera pas de même pour Agnès la Noire dont la violence et la véhémence serviront de repoussoir pour les lecteurs d'antan. Après une déferlante de courriers outrés - rien de nouveau sous les cieux - le Texan mettra un point final à sa saga.

Nous sommes aux alentours du XVIIe siècle, dans une France de légende... Promise à un mariage avec un notable provincial par un père dont nous comprenons très vite la tyrannie domestique, Agnès voit cet événement d'un très mauvais œil. Isabelle, sa soeur, la supplie de se suicider avant de connaître les affres d'une mort lente sous la coupe de son époux. Elle tend à Agnès un couteau pour qu'elle se tranche les veines. Une offrande qui convient on ne peut mieux à la flamboyante rousse. Alors que tout se déroulent pour le mieux dans le pire des mondes, Agnès poignarde son fiancé en pleine cérémonie puis s'enfuit sous les regards bovins de l'assistance médusée. Poursuivie par les autorités, elle rencontre Étienne Villiers (autrefois d'Aquitaine) et une vie d'aventure débute pour elle, l'épée au poing.

Tranchant avec le commun de la production "pulp" de l'époque, le père de Conan le Cimmérien nous présente une guerrière rousse pour le moins énergique dont les trois histoires valent le détour. Et s'il est vrai que "Two Gun Bob" se montrait génial lorsqu'il bousculait les conventions du genre, alors la trop courte saga d'Agnès s'inscrit dans ses meilleurs textes. Bien qu'il use parfois de figure de style et d'expédient à la limite de la fraude scénaristique, on lui pardonnera tant le rythme et les cadavres s'enchaînent à une vitesse frénétique.

Si l'on peut s'interroger sur la teneur "féministe" de cette trop courte trilogie, il ne fait aucun doute que le Texan dresse un portrait peu amène des mâles qui entourent Agnès, tous pleutres et lâches, capables des pires retournements de vestes pour engranger quelques maigrelets bénéfices. De fait, et nonobstant sa brutalité sidérante, Agnès demeure le seul point d'ancrage du lecteur dans ce monde de crapules avinées. Howard conserve une part de mystère sur les origines de la dextre étourdissante dont fait preuve Agnès. Tout au plus suggère-t-il une forme de réincarnation - un thème qu'il développe dans des nouvelles antérieures, parfois d'une manière brillante - pour expliquer l'adresse de la grande rousse.

Hélas, le Texan ne pourra pas remettre le couvert et les aventures menées tambours battant par Agnès s'arrêteront dès la première livraison, soit trois textes dont l'avancement va de l'achevé - la première histoire - au synopsis à peine esquissé pour la dernière qui creusait un peu plus le sillon de l'héroïc-fantasy. Brillant quand il s'agissait de briser les conventions du genre, Howard subissait aussi le diktat des lecteurs pour maintenir son train de vie. Ce qui l'amènera parfois à produire des novellas bourrées de clichés et pour lesquels je n'ai que peu de sympathie. Et dans les années 30, la nouvelle a eu du mal à trouver sa place dans le sommaire des pulps, tant elle tranchait avec le tout-venant. Une des raisons de l'abandon de cette héroïne si particulière...

Les autres récits de ce recueil se divisent entre des histoires de pirates de très honnêtes factures, mais aussi de belles purges comme la saga de Kirby O'Donell qui compte dans ce que le Texan a commis de pire dans le genre. Un bon moyen de comparer les variations de qualité au sein d'une même écriture, entre une œuvre plutôt personnelle et un travail alimentaire qui suinte l'ennui à chaque mot.

Pour conclure, je laisserais la parole à Agnès la Noire elle-même :

"Les hommes ne changeront jamais ! Que les femmes restent à leur place ! Allaiter, tisser, coudre, cuisiner et faire des enfants, ne jamais avoir le regard qui porte au-delà de l'entrée de la maison ou braver les ordres de son seigneur et maître ! Bah ! Je vous crache tous dessus ! Il n'y a pas un homme qui peut m'affronter en combat singulier et survivre ! Avant de mourir, je prouverais au monde entier ! Les femmes ! Des vaches ! Des esclaves ! Des créatures serviles et gémissantes, s'inclinant devant les coups et se vengeant en... prenant leur propre vie, ainsi que ma sœur m'a pressé de le faire. Ha ! Tu me refuses une place parmi les hommes ? Par le ciel, je vivrai comme je l'entends et je mourrais comme Dieu le décidera, mais si je ne suis pas faite pour être la compagne d'un homme eh bien, au moins je ne serai la maîtresse d'aucuns."

 

Gernier


[1] - Il est maintenant de bon ton de vilipendé les errements moraux de l'auteur dans une vague de politiquement correct qui fait fie du contexte historique durant lesquelles les nouvelles furent composées. Un révisionnisme assez inquiétant dont les soubassements me laissent... perplexe...

[2] - J'ai ensuite enchaîné avec "Solomon Kane", un autre personnage marqué du sceau de la folie et dont le fanatisme n'a d'égale que la dextérité. Un de ses héros complexes, au-delà du bien et du mal, qui transcende les jugements manichéens.

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