Homme du premier siècle, L'
Titre original: Muz z prvního století
Genre: Science fiction , Comédie
Année: 1961
Pays d'origine: Tchécoslovaquie
Réalisateur: Oldrich Lipský
Casting:
Miloš Kopecký, Radovan Lukavský, Otomar Krejča, Anita Kajlichová, Vít Olmer, Lubomír Lipský, Vladimír Menšík...
Aka: Man in Outer Space / It's All Einstein's Fault
 

Josef Calouník (Miloš Kopecký), modeste agent d'entretien au centre spatial de Strakonice, obligé d'effectuer en catastrophe une dernière modification sur le siège du pilote d'une fusée spatiale quelques minutes seulement avant l'embarquement de l'équipage pour le premier vol habité, provoque par maladresse le décollage de celle-ci, qui se perd corps et bien dans le vide intersidéral avec l'infortuné Josef.
Plus tard, cette même fusée, remise en marche et modifiée par des humanoïdes extraterrestres qui ont recueilli et sauvé Calouník, réapparaît dans l'orbite terrestre avec à son bord Josef et un scientifique humanoïde en mission de reconnaissance. Mais sur la Terre, du fait de la relativité de l'écoulement du temps, plus de cinq siècles se sont écoulé...

 

 

Un humain de notre époque (enfin du milieu du 20e siècle) se retrouve projeté plus d'un demi-millénaire dans le futur, un futur utopique où l'argent et la violence ont disparu et où les seules formes d'autorité sont scientifiques... bref, la société idéale communiste comme on pouvait encore la rêver au début des années 60. Pourtant, le film de Lipsky va se révéler au final aux antipodes d'un film de propagande. D'un côté un type ordinaire, enfin plutôt mesquin, borné et égoïste, de l'autre un mode apparemment paradisiaque ; on peut donc s'attendre à ce que le personnage joué par Kopecky soit séduit et "converti" par ce monde (et ses défauts corrigés) tout en faisant ressortir, comme dans toute oeuvre utopique qui se respecte, les tares de notre société (celle du 20e siècle s'entend)... mais c'est exactement l'inverse qui va se produire.

 

 

Car dans ce paradis socialiste moderne et fonctionnel mais aussi froid et sans âme, Josef, tout en parvenant très vite à en maîtriser les outils techniques (au contraire du héros de Mon oncle de Tati), n'arrivera jamais, non pas à accepter, mais même simplement à comprendre les codes de fonctionnement et la philosophie de ce nouveau monde. D'où des dialogues entre Josef et l'académicien (le directeur du centre de recherches et seule figure d'autorité visible du film) se résumant vite à des modèles d'incommunicabilité souvent hilarante entre deux personnes utilisant pourtant la même langue et les mêmes mots (par exemple, la tentative de Josef pour se faire expliquer le fonctionnement hiérarchique de cette étrange société où la notion même de hiérarchie est obsolète va rapidement se transformer en guide de la répartition spatiale au sein du bâtiment central de l'académie, laissant notre héros assez surpris d'entendre qu'il y a tant de monde "au-dessus" de celui qu'il avait, à raison, repéré comme le chef).

Mais, non seulement notre antihéros ne va jamais s'adapter à ce nouveau monde, si ce n'est pour en exploiter certains aspects à son bénéfice personnel et égoïste, mais il va, comme le grain de sable dans la machinerie, provoquer désordre et chaos, instillant plus ou moins volontairement envie et jalousie chez ses vertueux nouveaux congénères pour qui ces sentiments étaient inconnus. Il finira par provoquer l'ire de la pourtant débonnaire figure tutélaire, ce qui l'amènera à une sorte de purgatoire (l'asile psychiatrique en tant qu'inadapté) et sans doute, à terme, à finir par être chassé de ce paradis dont il a révélé les failles et les limites s'il ne décidait (ultime pied-de-nez) de s'en échapper. Et le transparent personnage du visiteur humanoïde, sorte de double positif et terne de notre homme du passé, a beau conclure le film sur un discours convenu sur les mérites de l'humanité et de la société qu'elle est parvenue à bâtir, le spectateur n'est pas dupe.

 

 

Ici, l'aimable lecteur me pardonnera de lui révéler le fin mot de l'histoire car ce n'est pas, bien entendu, un quelconque suspense qui fait l'intérêt de cette comédie satirique (et de toute façon on devine rapidement que notre antihéros "finira dans le mur", la seule autre possibilité étant qu'il dynamite cette société "utopiste" de l'intérieur ce qui, contenu de ses capacités limitées, apparaît, tout aussi rapidement, très improbable). Le même lecteur me pardonnera d'avoir cédé aux sirènes de la sur-interprétation, mais cette comédie au premier abord inoffensive s'y prêtait.

A vrai dire, pas sûr qu'au départ il y ait une volonté de critique (gentille, ceci dit) de l'utopie communiste. Le film, qui devait s'appeler "C'est la faute à Einstein", reposait au départ sur un duo joué par deux piliers du théâtre pragois : l'homme du passé (incarné par Miloš Kopecký) qui devait servir pour la satire de la société du 20e siècle et sa frénésie consumériste (toujours présente dans le résultat final, ceci dit) et l'extraterrestre (incarné par Radovan Lukavský) qui, lui, devait servir à démontrer les avantages de la société idéale du futur. Mais très rapidement, Oldrich Lipsky va se rendre compte que les scènes avec Lukavský ne fonctionnent pas alors que Miloš Kopecký a une formidable "vis comica".
Le scénario va donc être modifié par Lipsky et Macourek (ce dernier non crédité au générique) et le métrage recentré sur le personnage joué par Kopecký, modification entérinée par le changement de titre, faisant de facto pencher le propos du film du côté du canard boiteux.

 

 

L'homme du premier siècle est le premier film d'Oldrich Lipsky à avoir une diffusion internationale, il sera même en compétition en 1962 au festival de Cannes où il passera totalement inaperçu. Si Lipsky démontre qu'il a déjà la maîtrise d'un grand réalisateur de comédie, il faut bien reconnaître que ce métrage n'est pas au niveau de ses films postérieurs, en particulier Jo Limonade et Happy End, la faute à un scénario moins blindé avec des gags où le meilleur côtoie le pire mais que Kopecký et Lubomír Lipský (le frère d'Oldrich) arrivent toujours à faire passer. L'un des points forts du film étant les décors futuristes et les effets spéciaux que l'on devine fait avec peu de moyens (c'est le royaume de la maquette en carton) mais beaucoup d'imagination, annonçant la réussite plastique d'Ikarie XB 1.


Enfin, il m'est difficile de terminer cette modeste critique sans évoquer Miloš Kopecký, sur les épaules duquel ce film repose en grande partie. Jusqu'ici cantonné au second rôle au grand écran, c'est avec L'homme du premier siècle que Kopecký accède au vedettariat en Tchécoslovaquie. Comme beaucoup de grands comiques, Kopecký avait sa part d'ombre ; de fait, il était maniaco-dépressif, sujet à des crises d'angoisse et des périodes d'alcoolisme. Des troubles mentaux qui auraient leur origine dans le sentiment de culpabilité d'avoir survécu à sa mère juive gazée à Auschwitz alors que lui, en tant que "demi-juif tchèque", échappa au camp de concentration pour un camp de travail. Troubles mentaux et sentiment de culpabilité qui empirèrent après le suicide de sa fille aînée à 15 ans. Kopecký finira interné dans un hôpital psychiatrique, sans échappatoire cette fois.

 

 

Sigtuna

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