Vengeur défie Scotland Yard, Le
Titre original: Der Rächer
Genre: Krimi
Année: 1960
Pays d'origine: Allemagne (RFA)
Réalisateur: Karl Anton
Casting:
Heinz Drache, Ina Duscha, Benno Sterzenbach, Ludwig Linkmann, Klaus Kinski, Ingrid van Bergen, Friedrich Schönfelder, Siegfried Schürenberg...
Aka: Le Vengeur
 

Les environs de Londres - Une vieille berline noire s'engageant à tombeau ouvert dans un virage laisse tomber sur la route un gros paquet en carton. Deux femmes à bicyclette passant par là font en ouvrant le carton une macabre découverte, car ce colis contient une tête coupée.
Londres - Un générique et une sonnerie de Big Ben plus tard, l'agent spécial Brixan de retour de Turquie est convoqué d'urgence au Foreign Office par son supérieur, le major Staines, pour enquêter sur la disparition d'un agent du chiffre, Francis Elmer. Une disparition qui intéresse les services spéciaux car Elmer gardait chez lui, et au mépris des règles, des photocopies de documents secrets. En fait, Elmer n'a pas complètement disparu, sa tête a été retrouvée par Scotland Yard après que les policiers aient reçu une missive, la douxième du même type, signée "l'exécuteur", leur en donnant la localisation.
Pour commencer son enquête, Brixan dispose de trois indices : on a retrouvé chez Elmer plusieurs coupures de journaux contenant une étrange publicité appelant à mots à peine couverts les candidats au suicide à contacter poste restante "le bienfaiteur" ; les douze victimes de "l'exécuteur" ont eu la tête tranchée d'un seul coup net ; et les messages envoyés à chaque fois à la police par ce dernier ont été tapés sur une même machine avec des défauts de frappes facilement reconnaissables.
Brixan dispose aussi d'un début de piste : la charmante nièce d'Elmer, jeune actrice, l'a vu peu de temps avant sa disparition près du lieu où elle tourne un film...

 

 

En 1960, après le succès de ses deux premières adaptations d'Edgar Wallace, Preben Philipsen achète à la fille de celui-ci les droits de l'ensemble de ses écrits à deux exceptions près, car les droits de deux de ses livres ont déjà été vendus à deux petits malins qui ont flairé le bon coup et qui se trouvent être aussi les deux plus grands producteurs germanophones des années 50 : Artur Brauner et Kurt Ulrich. Si Brauner préfère la jouer diplomate et ne pas rentrer en concurrence directe avec Philipsen (qui est aussi propriétaire de deux réseaux de distribution en Allemagne) en entamant de longues négociations pour que son projet de film s'intercale entre ceux de la Rialto et soit distribué par la Constantin Films, Kurt Ulrich lui va adopter une toute autre stratégie.
Pour Ulrich, cette "Wallace mania" ne saurait être qu'éphémère et il faut exploiter le filon rapidement avant qu'il ne s'épuise. Il faut surtout battre de vitesse la Rialto et sortir sur les écrans son adaptation de "The Avenger" avant "Scotland Yard contre le masque" ("Die Bande des Schreckens") déjà en préproduction. Ainsi va naître dans l'urgence Le Vengeur défie Scotland Yard, l'un des plus atypiques (et pour cause) Edgar-Wallace-Filme et qui pourtant sera, après La Grenouille attaque Scotland Yard, celui qui aura le plus d'influence sur les Krimi ultérieurs, même si cette influence n'est pas stylistique (heureusement) et de fait ne s'exercera que sur le casting et les lieux de tournage extérieurs...
Le Vengeur défie Scotland Yard est donc un paradoxe : il ressemble beaucoup aux molles et fidèles adaptations anglaises (d'Edgar Wallace) des années 30, tout en préfigurant l'âge d'or (du Krimi) qui correspond (tout à fait subjectivement) au début de la "période Vohrer/Wendlandt" (ceux en noir et blanc mais avec le générique en rouge).

 

 

Commençons donc par les points faibles de ce métrage, en premier lieu la mise en scène. On va dire, pour employer un euphémisme, que Karl Anton n'est pas très doué pour les scènes d'action et de suspense. Bon, on ne l'accablera pas trop, d'abord parce que ce fut sa dernière réalisation, ensuite parce que quelqu'un qui a représenté la reine Victoria sous les traits d'une vieille alcoolo obèse mérite la mansuétude universelle pour l'ensemble de sa carrière.
Autre point faible, le scénario limpide, ce qui à première vue n'est pas un reproche mais fait ressortir les faiblesses et les invraisemblances du roman d'Edgar Wallace, limpide et prévisible (ce qui, pour un whodunit, n'est pas la joie) ; tous les soupçons se portant dès le départ et ceci jusqu'à la révélation "finale" sur un seul individu, un affreux sale type dont il est aisé de deviner qu'il n'est pas le coupable.
Bon, convenons quand même que celui-ci est plutôt bien caractérisé (et interprété), sorte de comte Zaroff du sexe (enfin, très différent de celui de Michel Lemoine) chassant les jeunes filles partout dans le monde pour les mettre dans son lit. Hélas, pour cela il a recours au service d'un serviteur disons... particulier (un orang-outan apprivoisé dans le roman !), homme-bête muet (un ancien enfant sauvage) sensé être effrayant mais qui, du fait de son maquillage discutable, se révèle plutôt risible à l'écran (on n'atteint pas les sommets de grotesque de The Human Monster dans le film homonyme, mais on est loin d'Ady Berber dans Les mystères de Londres. Il n'y a, par ailleurs (hérésie pour un krimi), aucun personnage ouvertement comique (pas forcément un mal ceci dit), mais surtout aucun contrepoint ironique à l'intrigue (ce qui là est une faute de goût majeure).

 

 

Côté positif, et même très positif, l'interprétation, avec l'apparition de trois futurs acteurs récurrents du genre qui vont rapidement symboliser, à l'instar de Fuchsberger et Arent, l'acteur de Krimi dans l'inconscient collectif.
Pour des raisons d'économie et de délais, Kurt Ulrich a en effet engagé une équipe de quasi inconnus ou de has-been végétant dans le doublage, la télévision balbutiante et le théâtre d'avant-garde, mais qui lui semble mériter mieux que leurs situations actuelles, et il va avoir le nez creux. Klaus Kinski et Siegfried Schürenberg inaugurent ainsi les rôles qui, à peu de chose près, seront les leurs dans tous les Krimi ultérieurs, soit respectivement un personnage louche dont l'espérance de vie semble limitée et le supérieur du héros. Bon, ici Schürenberg joue un rôle sérieux, ce qui sera rarement le cas par la suite. On peut dire que ce film lança la carrière cinématographique de Kinski (dont le talent est ici éclatant), commencée pourtant plus de dix ans plus tôt, mais qui semblait être dans une impasse, et rien que pour ça Le vengeur défie Scotland Yard mérite sa place au panthéon des films de genre.
Le troisième futur récurent c'est bien entendu Heinz Drache, qui dans le rôle du héros s'avère très convaincant et deviendra par la suite la seule alternative crédible à Fuchsberger. Tous les deux, malgré des physiques assez différents, possèdent le même charisme, le même charme désinvolte, une certaine « cool attitude » naturelle (bien qu'à l'allemande), bref le petit plus qui fait que quoi qu'ils fassent, ils restent crédibles et attirent la sympathie du spectateur masculin.
Plus anecdotique, ce Krimi sera le premier tourné à Berlin Ouest (pour les extérieurs).

 

 

Cerise sur le gâteau, Ulrich s'est dit que pour le rôle de la jeune fille (plus ou moins) en détresse, il serait bien de prendre une jolie fille, ce qui avait manifestement échappé aux têtes pensantes de la Rialto dans les deux précédents Krimi. Si l'autrichienne Ina Duscha n'est peut-être pas la meilleure actrice au monde, elle a incontestablement du charme. Sa carrière sera néanmoins relativement courte puisqu'elle épousera trois ans plus tard un riche entrepreneur bavarois et prendra sa retraite à 27 ans.
Comme écrit plus haut, Le vengeur défie Scotland Yard sera l'ultime métrage d'Anton, qui débuta comme réalisateur dans les années 20 dans sa Tchécoslovaquie natale. A l'époque, il se prénommait encore Karel, avant de devenir Charles Anton au début des années 30 quand il réalisait les versions françaises des films Paramount dans leur studio parisien ; ceci avant de se fixer définitivement en Allemagne à la fin de cette décennie où il réalisera pour la Tobis des films de propagande anti-soviétique et anti-britannique (à sa décharge, il faut dire qu'il ne se compromit jamais dans des films directement pro-nazis). En 1945, il part prudemment en exil en Suisse. Alors que sa carrière semble avoir définitivement sombré avec le 3e Reich, elle va être, ironie du destin, involontairement relancée par la DEFA est allemande. Dans les cartons de feu la Tobis capturés par les Soviétiques, que récupère la toute jeune DEFA, se trouvent des comédies "apolitiques" jamais distribuées car achevées trop tard, dont "Peter Voss, der Millionendieb" d'Anton, qui sortira en 1946 dans les deux Allemagnes. Le succès public de ce film permettra le retour aux affaires d'Anton dans les années 50.
Malgré des critiques plutôt tièdes, Le vengeur défie Scotland Yard fera une carrière très honorable mais elle s'achèvera prématurément avec la sortie de "Scotland Yard contre le masque" 20 jours plus tard.

 

 

Sigtuna

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