Grand Silence, Le
Titre original: Il Grande silenzio
Genre: Western spaghetti
Année: 1968
Pays d'origine: Italie
Réalisateur: Sergio Corbucci
Casting:
Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Frank Wolff, Vonetta McGee, Luigi Pistilli, mario Brega, Spartaco Conversi...
 

"Le Grand silence" est un grand film marquant. Marquant car il joue sur l'inconscient collectif en prenant à revers le spectateur. Du reste, personne ne s'y est trompé puisqu'à ce jour il fait partie des westerns spaghettis autres que Sergio Leone les plus cités et les plus référentiels. Soit, la popularité d'un film n'atteste pas de sa qualité, mais pour le coup et après une dizaine de visions, il tient parfaitement le coup. Et beaucoup plus encore...

 

 

Revenons-en à l'histoire qui parle presque d'elle-même et à ses personnages. Nous voici présentés deux personnages, dont un tueur à gages et un chasseur de primes, ce dernier que l'on nomme Tigrero (Klauss Kinski / "Les Insatisfaites poupées érotiques du Docteur Hitchcock", "Et le vent apporta la violence"), est à la recherche de têtes mises à prix, et dès lors que la prime est la même si le bandit doit être capturé mort ou vif, celui-ci préférera les ramener morts, pas forcément qu'il soit d'un sadisme forcené, mais l'homme dans un cynisme tout entier consacré à l'efficacité, et dans une cohérence qui lui appartient, ne fait finalement que son métier.
De l'autre côté, nous avons celui qu'on nomme "Silence" (Jean-Louis Trintignant, dont le rôle au préalable était destiné à Franco Nero), à la fois engagé pour remettre un tant soit peu d'ordre, de justice et d'équité, en même temps que hanté par les fantômes du passé, ce dernier semble chercher la paix. Témoin enfant du massacre de sa famille, celui-ci en porte les stigmates physique et mentales, les cordes vocales lui ont été coupées afin qu'il ne puisse parler, et le personnage semble en quête de quelque chose à laquelle on pressent d'entrée qu'il n'accédera pas. Cette cicatrice qu'il portera à jamais au cou semble même être la métaphore de ses blessures psychologiques, et l'on peut penser qu'à l'instar de cette marque apparente du passé, ce trauma d'enfance restera indélébile et que le repos ne sera jamais trouvé.

Pour le contexte, on retrouve un Sergio Corbucci plus engagé que jamais. Nous voici en 1898 plongés en plein Utah fait d'immensités enneigées, et au sein duquel la petite ville de Snow Hill semble perdue. C'est pourtant là que les décisions ne semblent être pas ou mal prises, et où fraîchement débarqué, le sheriff Burnett (très bon Frank Wolf / "Milan Calibre 9"), tentera de faire régner la loi, mais sera assez vite dépassé par les évènements. En effet, le gouverneur s'apprêtant à déclarer l'armistice, cela génère un accroissement conséquent de la violence. D'un côté les hors-la-lois se sont réfugiés dans les montagnes, crevant de faim, mais attendant l'armistice, de l'autre les chasseurs de primes, avec à leur tête Tigrero, qui semble le plus dangereux et sans pitié, et voyant leur gagne pain bientôt menacé, ils auront à coeur de les massacrer au plus vite, tant que les primes restent en cours. Corbucci s'inspire de faits réels et le fait savoir à la fin par un "nota bene". Difficile de ne pas y voir là une accusation, bien sur d'une justice expéditive mercantile, mais qui plus est d'une justice dépassée, et d'une par ses représentants à qui l'on ne donne pas les moyens de l'appliquer, et de l'autre par des notables bien trop occupés ailleurs et trop peu renseignés sur l'état des lieux, trop engoncés dans leur confort qu'ils sont, et ne mesurant pas de ce fait, la conséquence de leurs déclarations. Corbucci à cet égard est plus amer que jamais et c'est donc au-delà du fait divers historique, dans la forme qu'il va appuyer son propos.

 

 

Plus noir et nihiliste que jamais, les partisans de la justice sont voués à l'échec. Le personnage de "Silence" est un solitaire, un être seul avec sa mémoire torturée, il aimerait trouver le salut par la vengeance, c'est peut-être même ce qui le perdra au final. Les plans où celui-ci parcourt les espaces infinis enneigés apparaissent à intervalles réguliers dans le film, soulignant ainsi la solitude de cet être humain marqué à jamais, presque perdu, une âme damnée destinée à errer. Celui-ci trouvera un repos éphémère mais inattendu le temps d'une rencontre avec une femme (Vonetta McGee / "Shaft in Africa", "Blacula", "Detroit 9000"). Victime elle aussi, la trêve sera brève, la nécessité de réparer l'injustice et les préjudices qui vont avec prendront le dessus. Inéluctablement, fatalement, elle reste la condition sine qua non au repos durable de "Silence". Il n'y a pas d'alternative, elle sera sa perte ou sa rédemption. Le personnage ne parle pas, et symbolise la naïveté sinon une pureté bafouée qui ne lui sera jamais rendue. Trintignant est formidable de présence par l'absence, rarement on a vu un tel charisme et talent d'acteur éclater autant par son jeu minimaliste. La mélancolie se lit sur son visage, c'est un fantôme, une illusion, une icône quasi-chrétienne à laquelle le metteur en scène ne croit pas.
Normal, "Silence" évolue dans un passé qui n'a plus de place dans ce monde plongée dans une violente anarchie et dont les enjeux en plus d'être actuels n'en empreint d'un appât du gain dont la motivation est presque aussi importante que le besoin pour "Silence" de tuer ses fantômes. Dès lors, bien sur le passé ne pourra pas l'emporter sur le présent.

 

 

Klaus kinski, alias "Tigrero" vit dans le présent. Par définition, il a les pieds sur terre. Qui plus est c'est l'une des meilleures gâchettes de l'Ouest et dans le monde réel, la loi des armes règne en maître. Il est chasseur de prime, c'est son métier, il l'assume pleinement. Le métier est sale, et en plus de son arme il faut faire fonctionner sa tête. C'est un métier cynique, autant laisser de côté la morale qui ne serait qu'un frein, et après mûre réflexion pour bien l'exercer, c'est avec cynisme donc, qu'il faut le faire. Les états d'âmes n'ont rien à faire là sinon que pour exploiter ceux des autres, pour arriver à ses fins. Plus que du cynisme, c'est même de la lucidité. Tigrero est un être réfléchi qui pratique la chasse à l'homme, il est rompu au fait, et plus il avance, plus les morts sont nombreuses derrière lui, rejoignant ainsi le passé de "Silence" donc le spectre évolue pourtant dans le même monde. Et même si "Silence" possède une arme singulière en plus d'être moderne, dotée d'une efficacité redoutable, un Mauser (pistolet automatique qui sera du reste repris pour le terne "Joe Kidd" en 1972, en plus des décors neigeux et même de la trame, comme quoi l'exploitant est souvent exploité à son tour), celle-ci à l'instar de son propriétaire se verra rangée au final au rang de pièce de musée alors que dans d'autres mains sans doute elle aurait une arme également de réflexion et donc doublement redoutable...
Klaus kinski quitte à le répéter, livre dans ce film l'une de ses meilleures prestation de sa carrière (avec "Aguirre"). Très étonnante car toute en sobriété malicieuse, en ironie dépassée. Les dialogues mis à sa disposition sont un véritable régal, à la limite même du festival. Tour de force même puisqu'il en devient difficile pour le spectateur de ne pas ressentir une sorte de sympathie pour ce personnage aussi dégueulasse qu'il puisse être. Nous sommes même renvoyés quelque part à notre propre sadisme latent. Corbucci ne fait de cadeau à personne, pas même à son spectateur. Puisqu'on revient au réalisateur, il faut souligner combien celui-ci sait utiliser des décors, et s'il y a bien dans "Le Grand silence" quelques légers défauts comme certains enchaînements trop secs, presque hachés (encore qu'on puisse dire que ceux-ci contribuent à la sèche noirceur généralisée), le reste n'est que régal. Tourné en décors naturels, ceux-ci, autant que l'histoire et son issue marque à jamais.

 

 

Ce qui s'avérait n'être qu'un brillant western de plus, devient entre ses mains matière à la quintessence d'un formidable exercice de style qui se transforme en parabole totalement personnelle sur la notion de justice, de son application, de ses dérives, bref, de sa représentation et de tout le sens qu'il lui reste à donner. Quand derrière on a un Ennio Morricone avec une partition aussi grandiose qu'en harmonie avec tout ce que sous-tend le film, j'en reste, au fil des rediffusions, toujours un peu pantois, scié, admiratif...

 

Note : 10/10

 

Mallox

 

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