Bal du Vaudou, Le
Titre original: Una Gota de sangre para morir amando
Genre: Thriller , Anticipation , Horreur
Année: 1973
Pays d'origine: Espagne
Réalisateur: Eloy de la Iglesia
Casting:
Sue Lyon, Christopher Mitchum, Jean Sorel, Ramon Pons, Charly Bravo, Antonio del Rea...
Aka: Vengeance au Bistouri / Clinique des horreurs / Clockwork Terror / Murder in a Blue World / To love, perhaps to die
 

Anna (Sue Lyon) travaille comme infirmière dans un grand hôpital. Brillante, elle reçoit même un prix, lors d'une cérémonie officielle, de la part de ses supérieurs hiérarchiques. En dehors de son travail, elle passe son temps dans la vaste demeure héritée de ses parents (des bourgeois bohèmes qui se sont suicidés), et sort de temps à autres avec le Docteur Sender (Jean Sorel), un éminent psychiatre qui la courtise en vain, et collabore avec la police sur un programme de rééducation des délinquants. La ville (Madrid ?) connaît depuis quelque temps une vague d'assassinats perpétrés, selon des spécialistes, par un maniaque homosexuel.
En réalité, le tueur n'est autre qu'Anna. Mais sa démarche n'est pas celle d'un criminel ordinaire, et ses motivations ne répondent pas à un schéma classique. La jeune femme est d'abord victime d'une hyper-sensibilité, d'une part suite au traumatisme causé par la mort de ses parents, et aussi à cause de l'environnement dans lequel elle est confrontée quotidiennement dans son travail, avec des malades en souffrance perpétuelle ou à la lisière de la mort. Son mode opératoire consiste à sortir dans un lieu à la mode (bar, discothèque...), observer les gens, et repérer la personne répondant à ses critères.

 

 

Ses futures victimes sont des êtres marqués par le destin, et présentant donc une différence par rapport aux diktats établis par la société. Ainsi, trouve-t-on successivement un jeune homme unijambiste, logiquement complexé et qui a forcément du mal à s'assumer comme tel, surtout dans les rapports de séduction. Puis, un homme-objet, qui utilise son corps dans des spots publicitaires grotesques vantant une marque de slip, et obligé de faire des extras comme gigolo pour gagner sa vie. Fier de lui en apparence, il prend finalement conscience de la futilité de son existence. Enfin, la troisième victime est un homosexuel qui a du mal à s'accepter comme il est. En les éliminant, en leur enfonçant un bistouri dans le coeur d'un coup net et précis, elle procède en quelque sorte à une euthanasie, elle les soulage de leurs problèmes existentiels, et de l'oeil accusateur que leur porte la société.
En résumé, Anna tue par compassion des êtres que la société a brisé, notamment à travers des supports médiatiques comme la télévision, et leur a fait comprendre que leur différence, morale ou physique, les excluait de la norme. Et que, de ce fait, ils étaient inutiles. Anna ignore cependant que son petit manège n'est pas passé complètement inaperçu. Si la police est complètement hors du coup, un jeune homme, David (Christopher Mitchum), a quant à lui surpris l'infirmière alors qu'elle se débarrassait d'un corps près d'une rivière. David faisait partie jusqu'alors d'une bande de voyous terrorisant la population, écumant la ville à bord d'un buggy orange, et vêtus de combinaisons noires et de casques rouges. Voyant tout l'intérêt qu'il peut tirer de la situation, David quitte la bande (il était de toute façon en conflit avec son leader) et décide de se mettre à son compte, en faisant chanter Anna.

 

 

Derrière un double titre français ridicule ("Le Bal du Vaudou" pour sa sortie dans les salles françaises en 1974, et "Vengeance au Bistouri" lors d'une réédition vidéo), ce film de Eloy de la Iglesia est intéressant à plus d'un titre.
Il apparaît en premier lieu comme une relecture à la fois plus "trash" et plus "subtile" du légendaire "Orange Mécanique" de Stanley Kubrick, sorti deux ans plus tôt. La bande des Anges Noirs dont fait partie David, dans la première partie du film, rappelle fortement celle d'Alex DeLarge, interprété par Malcolm Mc Dowell. Le parallèle avec le chef d'oeuvre de Kubrick est particulièrement marquant dans une scène où les Anges Noirs s'introduisent dans le domicile d'une famille, armés de fouets, et se mettent à casser le mobilier, terroriser l'enfant, l'un des délinquants choisissant finalement de violer la mère tandis qu'un autre en fera de même avec le père, préalablement copieusement rossé. Une scène d'un réalisme saisissant, dans un décor futuro-psychédélique qui rappelle également "Orange Mécanique", mais aussi des classiques comme "Soleil Vert" ou "Rollerball". Cet aspect futuriste de la cité, particulièrement mis en avant, n'est pas étonnant lorsque l'on sait que le scénariste, José-Luis Garci, était un critique littéraire spécialisé dans la science-fiction et biographe de Ray Bradbury.
De même, le programme de rééducation des délinquants, confié au Docteur Sender, destiné à transformer les voyous hostiles à la société en sujets dociles nous renvoient à la thérapie pratiquée sur Alex dans le film de Kubrick. L'aparté envers Kubrick ne s'arrête d'ailleurs pas là. Anna, ne l'oublions pas, est incarnée par Sue Lyon, la "Lolita" du film éponyme de 1962, d'après le roman de Vladimir Nabokov... ouvrage que lit d'ailleurs Anna dans une scène, au début du film. Ces nombreuses allusions à Stanley Kubrick expliquent pourquoi le film est sorti aux Etats-Unis sous le titre "Clockwork Terror".

 

 

L'autre aspect intéressant de ce "Bal du vaudou" concerne bien sûr les motivations d'Anna en tant qu'ange exterminateur. A travers son comportement, le metteur en scène nous invite à réfléchir sur l'impact qu'a la société sur chacun d'entre nous, son désir de tout vouloir normaliser, jusque dans nos plus intimes habitudes, refusant sans le dire (mais de façon habile et détournée, grâce à la télévision par exemple) le droit à la différence. Les médias sont donc dans le collimateur du cinéaste, de même que les psychiatres. A ce propos, l'échec du programme est significatif, et Eloy de la Iglesia démonte ainsi le système psychorigide de la psychiatrie en tant qu'instrument de répression sociale et morale. Le metteur en scène règle ses comptes, une manière pour lui, peut-être, d'exorciser la dictature franquiste. Avec ce film, il ne manque pas de se faire remarquer, comme auparavant avec "La Semaine d'un Assassin".
Et les acteurs dans tout cela. Et bien, on peut dire que Jean Sorel, comme souvent dans les gialli, subit plus qu'il n'agit, il est le témoin des événements, en quelque sorte l'oeil du spectateur. Chris Mitchum, lui, n'aura jamais eu ni le charisme, ni le talent de son père. Cela dit, il est ici bien dirigé par le réalisateur, et livre une prestation honorable. La véritable héroïne est évidemment Sue Lyon, qui poursuivra son aventure ibérique avec le non moins curieux "Tarot" ("Les Cartes ne mentent jamais") de José Maria Forque. La "Lolita" est devenue une fort belle femme, et très talentueuse.
Amateurs de curiosités, et de films atypiques, ne vous laissez pas abuser par un titre qui ne reflète en rien le contenu de l'oeuvre. Ce "Bal du Vaudou", cette "Vengeance au Bistouri" mérite le détour.

 

 

Note : 7,5/10

Flint

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