Roi en jaune, Le
Titre original: The King in Yellow
Genre: Romance , Horreur , Fantastique
Année: 2014
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: Le Livre de Poche
Auteur: Robert W. Chambers
 

Lovecraftien devant l'éternel, je ne pouvais décemment pas négliger ce classique de l'inspiration du maître de Providence. Souvent citée par les exégèses, cette œuvre est-elle à la hauteur de sa réputation flatteuse ?

Cette édition du Livre de Poche n'est pas la première, mais comporte beaucoup plus de pages que les tirages antérieurs chez Malpertuis et Marabout. J'ignore tout de la qualité de cette récente traduction - il faudra que je me plonge à l'occasion dans ces itérations -, mais l'adjonction de nouvelles sans rapport avec le sujet principal n'est pas forcément une bonne idée, surtout lorsque celles-ci sont inférieures à ce qui a précédé. L'ensemble se clôture par une histoire d'Ambrose Bierce qui a - semble-t-il - servi d'inspiration à Chambers pour la création de la ville imaginaire et sinistre de Carcosa et d'un texte signé Christophe Till qui met en rapport le cycle du Roi en Jaune et la série télé "True Détective". Cet appareil critique n'est pas une mauvaise idée en soi, mais il témoigne d'une volonté un peu racoleuse de la part de l'éditeur. D'autant que la pérennité temporelle des séries-télé reste évanescente, les spectateurs ayant souvent la mémoire très courte vis-à-vis de ce qu'ils engloutissent.

Les six premières histoires impliquent l'ouvrage imaginaire "Le Roi en Jaune", un texte si sublime, si sinistre, qu'il cause la folie chez ceux qui ont eu le malheur de le lire. Il suffit parfois de le parcourir en diagonale pour être la victime de visions lugubres, de se retrouver plonger dans une autre dimension ou même de voyager dans le temps. Le style limpide de l'écrivain détonne lorsque l'on connaît les constructions byzantines de Lovecraft. Néanmoins, les nouvelles "Le Restaurateur de Réputations", "le Masque", "le Signe Jaune" et "la Cour du Dragon" qui constituent le cœur du cycle consacrées à ce livre maudit dégagent une véritable ambiance de bizarrerie poisseuse. S'entremêlent hallucinations et cauchemars jusqu'à ce que ceux-ci projettent les malencontreux protagonistes dans le monde de Carcosa qui brille sous les lumières mortes des Hyades. Tout cela paraîtra familier aux amateurs de Lovecraft et si la méthode qu'emploie Chambers pour parvenir à ses fins est différente, elle n'en est pas moins d'une efficacité redoutable.

Les points communs entre Lovecraft et les nouvelles de Chambers sont plus nombreux que leurs styles opposés ne le laissent supposer. Outre le recours à des ouvrages chimériques, tous deux affectionnent ainsi les personnages d'étudiants reclus dans leurs chambres de bonne, bien que chez Chambers, les histoires de cœur y possèdent une certaine importance. Ces protagonistes partagent le même raffinement intellectuel, la même curiosité pour ce qui touche à la connaissance, à la beauté et au malsain, mais surtout la même impuissance à empêcher les funestes événements de se produire. Ce ne sont guère plus que des machines à ressentir l'horreur avant d'être broyée par celle-ci.

Si les héros de Chambers paraissent posséder plus de latitude d'action que chez Lovecraft, ce n'est qu'une illusion tant la fatalité les rattrape à la suite d'un inexorable engrenage d'accidents. Néanmoins le plus important des points communs entre les deux écrivains demeure leurs singulières et nébuleuses cosmogonies, suffisamment fascinantes et lacunaires pour laisser l'imagination du lecteur s'en emparer. A un tel point que d'autres auteurs de toutes obédiences n'ont pas hésité à mêler les deux mythologies, permettant aux redoutables monarques d'investir les anfractuosités de la galaxie issues de Lovecraft, au point d'avoir été inclus au nombre des divinités indicibles du "Mythe de Cthulhu". Ainsi, Hastur a été extrait de son environnement premier et sa silhouette cachectique hante les couvertures des livres de jeu de rôle et autres jeux de plateau sans que l'on ne parvienne plus à savoir qui a créé quoi.

Si "la Demoiselle d'Ys" propose une variation sur le thème à la base de voyage dans le temps et d'amour courtois, "le Paradis du Prophète" en revanche est constitué d'un ensemble de petits poèmes en prose souvent obscurs, comme si Chambers avait voulu rédiger lui-même une partie de son texte fantasmatique. Dommage que cela ne fonctionne pas et s'avère en fin de compte bien inférieur aux nouvelles. Un écueil qui se reproduira dans avec ce qu'on pourrait nommer "le Cycle des Rues" qui comprend "La Rue du Premier Obus", "La Rue Notre-Dame-des-Champs" et "Rue Barrée". Trois nouvelles romantiques qui n'ont pas de point de commun avec "le Roi en Jaune" en dehors de leurs protagonistes, des étudiants en arts venus à Paris parfaire leurs palettes comme l'a fait lui-même l'auteur. Si elles comportent une indéniable dimension autobiographique, ces récits se révèlent être de véritables bluettes à spleen - un genre qui me fait fuir - et l'on peut s'interroger sur la pertinence de leurs présences au sommaire, à part celui de gonfler le nombre de page.

C'est ici du Chambers en très petite forme que nous propose l'éditeur. La traversée de ces histoires est longue, très longue et il m'a fallu faire preuve de beaucoup de tolérance pour cette expédition en désert littéraire. "La Rue du Premier Obus" est le seul texte qui se détache le plus, avec son évocation de la vie en temps de guerre dans Paris, dépeignant par le menu les désastres provoqués par les bombardements, les trahisons et le marché noir. À l'occasion d'une description frappante de la soldatesque revenant des tranchées, Chambers se couvre de ses haillons jaunes pour livrer une vision spectrale et cauchemardesque de ces hommes brisés, cohorte de morts-vivants terreux se déplaçant d'un pas automatique, silencieux, dans le brouillard d'un Paris en ruine qui ressemble furieusement à Carcosa. Une rare fulgurance dans un océan de médiocrité.

Terminons par le texte analytique qui - sans être mauvais - manque peut-être de pertinence, ou tout du moins aurait mérité de faire la lumière sur l'influence de Chambers sur l'ensemble du paysage fantastique plutôt que de se cantonner à une œuvre, quand bien même celle-ci demeurerait une bonne adaptation de l'ambiance très particulière des nouvelles de Chambers. La mise en contexte reste bien lacunaire - tout le monde n'a pas vu la série télé - et l'on a juste droit à quelques pauvres paragraphes sur l'auteur, son époque et un rapide coup de pinceau sur son importance dans la littérature fantastique américaine. Quant au corpus lovecraftien, il n'est qu'à peine évoqué. C'est devenu un leitmotiv navrant des grands éditeurs que de dépoussiérer des titres oubliés du public dès qu'un succès audiovisuel déclenche des louages sur la toile. Et ce n'est pas en collant une maigre analyse que cela excusera auprès des amateurs éclairés une démarche racoleuse digne des sites les plus pute-à-clics qui pullulent sur les murs de Fesses-de-Bouc.

Un dernier mot, puisqu'il faut bien en parler, le scénariste et le metteur en scène de la première saison de "True Detective" ont réussi un exercice d'équilibriste entre le réalisme et l'onirisme pour reproduire dans leurs médias l'atmosphère vénéneuse qui plane dans les textes de Chambers. Nantis de cette compréhension et d'un évident respect pour les récits originaux, ils en tirent une excellente histoire qui refuse la facilité de tout expliquer, préférant une saine ambiguïté. Cette œuvre télévisuelle constitue donc un très bon complément pour ceux qui souhaite poursuivre leur voyage fantasmagorique en compagnie du Roi en Jaune, sous les lumières froides des Hyades, le long des rives mortifères du lac de Hali...

 

Gernier

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