H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie
Genre: Autres genres , Essais
Année: 1991
Pays d'origine: France
Editeur: J'ai Lu
Auteur: Michel Houellebecq
 

Lorsque Michel Houellebecq rédige cet essai en 1988, il n'a encore publié aucun roman. Doit-on alors le considérer comme une "oeuvre de jeunesse" sans rapport avec la suite de sa carrière littéraire, le témoignage anecdotique d'un Houellebecq nostalgique qui a découvert Lovecraft à 16 ans et y va, comme tant d'autres, de son petit commentaire sur le reclus de Providence et son mythe fondateur sans y apporter rien de bien nouveau ? Il paraît évident que la popularité de Michel Houellebecq, auréolé du succès d'"Extension du domaine de la lutte" et surtout de son best-seller "Les Particules élémentaires" n'a pas été étrangère à la réédition de l'ouvrage chez J'ai Lu à l'époque. Pour autant, il ne faudrait pas considérer ce petit essai de 150 pages comme un fond de tiroir opportunément remis en vitrine par l'éditeur mais bien comme une des meilleures études sur HPL et son univers fictionnel.

La question était donc de savoir ce que cet ouvrage pouvait proposer à la longue bibliographie exégétique lovecraftienne mais aussi - pour ceux qui connaissent un peu les romans de l'auteur français - en quoi il se rattachait (ou non) à l'oeuvre de Houellebecq lui-même. Une double promesse particulièrement tentante pour les lecteurs qui apprécieraient (encore qu'avec certaines réserves pour Houellebecq, en ce qui me concerne) les deux auteurs.

J'ai souvent remarqué que lorsqu'un auteur de fiction (et même un "romancier en gestation" comme c'est le cas ici) se met en tête de rédiger un essai sur un des ses pairs, c'est avec une approche très subjective où l'ego du premier compte au moins autant que l'hommage rendu au second. Il était donc légitime de se demander ce que pouvait donner un Lovecraft "à la sauce Houellebecq" (même si Houellebecq n'était pas encore l'écrivain nihiliste médiatisé à outrance) ? Dès les premières pages, la réponse surgit, déjà évidente : une parenté entre deux esprits, deux mentalités, deux manière de concevoir l'existence. Et il est étonnant de constater à quel point, dès cette époque, l'auteur français expose déjà avec conviction et cohérence les idées qu'il développera plus tard dans ses fictions, même à travers l'oeuvre d'un autre qu'il voit un peu comme un "frère d'armes".

Pourtant, à première vue, tout semblait opposer les deux auteurs : Houellebecq, (futur) auteur réaliste dont les écrits ne portent aucune trace de fantastique (mais bien quelques accointances avec la science-fiction). Houellebecq, qui rédige des romans comme des rapports d'autopsie sur une société contemporaine qui a vu les valeurs de l'ultralibérallisme, de la compétitivité et du capitalisme contaminer les rapports humains eux-mêmes, principalement la sexualité et la vie affective. Là où l'efficacité économique et le potentiel érotique font quasiment office de darwinisme social, avec comme conséquence l'exclusion de ceux qui ne satisfont pas aux nouvelles normes.

Argent, sexe, pouvoir : des sujets que, de son côté, le créateur de Cthulhu ignorait superbement et pour tout dire méprisait de toute son âme, comme le mentionne avec justesse Houellebecq en évoquant ce parti-pris radical et rare en littérature qu'avait HPL d'éluder sciemment tous les détails concernant la vie quotidienne et même la plupart des émotions humaines pour n'en retenir que deux : le vertige et la peur. "La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n'avons guère envie d'en apprendre davantage" (p.13). Quant au style... au language plutôt guindé, limite désuet, ou emphatique, Houellebecq optera généralement dans ses fictions pour une écriture épurée, sèche, détachée et ironique mais pourtant non exempt de compassion. Lovecraft n'aurait pas aimé les romans de Houellebecq ; il ne les auraient même pas lus. Mais qu'importe.

 

Car ces deux auteurs en apparence si différents s'accordent sur l'essentiel : une même détestation du monde dans lequel ils sont obligés de vivre, une même répugnance envers un univers qui n'est pour eux "qu'un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l'emporter" (p. 18). Un univers glacé, cruel, sans espoir, que n'entameront jamais toutes ces "fictions victoriennes" et autres "illusions sucrées " dont l'humanité se berce depuis toujours : la religion, le sentimentalisme, le sexe, l'industrie et toutes les vaines aspirations modernes. Le sous-titre de l'essai est d'ailleurs éloquent : "contre le monde, contre la vie". Athés, matérialistes, misanthropes, racistes, Lovecraft et Houellebecq ont créé chacun de leur côté et avec des moyens très différents - et même opposés - une littérature fondée sur le refus du monde et l'amertume qui en est la conséquence. Avec une approche scientifique très marquée, qu'elle soit de l'ordre de la littérature fantastique ou réaliste. Houellebecq s'en explique dans une préface rédigée dix ans après l'écriture de cet essai : "A titre personnel, je n'ai manifestement pas suivi Lovecraft dans sa détestation de toute forme de réalisme, dans son rejet écoeuré de tout sujet ayant trait à l'argent ou au sexe ; mais peut-être, bien des années plus tard, tiré profit de ces lignes où je le louais d'avoir fait exploser le cadre du récit traditionnel par l'utilisation systématique de termes et de concepts scientifiques".

 

Le mot est lâché. Nous savons qu'une des originalités de Lovecraft a été de remplacer un fantastique que nous pourrions appeler "spiritualiste" par un fantastique matérialiste et sans équivoque. Chez lui, nul revenants éthérés qu'un souffle de vent pourrait éclipser mais des entités cosmiques dont la consistance et la dangerosité ne font aucun doute. Et Houellebecq, qui se moque également de toute idée de spiritualité, de constater simplement, froidement, prosaïquement, la condition humaine dans toute sa brutalité : "Bien entendu, la vie n'a aucun sens. Mais la mort non plus" (p.18). Et effectivement, chez ces deux-là, point de promesse d'un au-delà rédempteur, encore moins d'un Paradis où batifoler avec les anges. On naît, on vit, on meurt. Le temps d'une respiration à l'échelle du cosmos, et encore. Le corps se détériore toujours un peu plus, dans un lent compte à rebours. L'esprit se recroqueville, ployant sous le poids des déceptions accumulées et du silence des sphères désespérément vides. La poussière retourne à la poussière. Fin de l'anecdote. Avant Lovecraft, la littérature fantastique avait somme toute, malgré son cortège d'horreurs, un petit quelque chose de rassurant : après tout, la classique ghost story n'est-elle pas de toutes les histoires possibles la plus optimiste qui soit, puisqu'elle implique fatalement (si on peut dire) la survie après la mort. Et, même dans le cas contraire, les auteurs magnanimes ou romantiques octroyaient à leurs malheureux protagonistes une fin pathétique et/ou chargée de signification (rédemption, justice immanente ou au contraire transcendante, etc...). Avec Lovecraft, par contre, la mort est bien définitive, toujours violente et pourtant dérisoire. "Elle n'apporte aucun apaisement. Elle ne permet aucunement de conclure l'histoire. Implacablement, HPL détruit ses personnages sans suggérer rien de plus que le démembrement d'une marionnette" (p. 19)

 

Et pourtant ce fantastique, terrifiant et inhumain, reste pour Lovecraft (et ses lecteurs) encore préférable à la triste réalité. Houellebecq l'a bien compris : "Le paradoxe est cependant que nous préférions cet univers, aussi hideux soit-il, à notre réalité. En cela, nous sommes absolument les lecteurs que Lovecraft attendait (...). On aperçoit bien pourquoi la lecture de Lovecraft constitue un paradoxal réconfort pour les âmes lasses de la vie" (p.22). En bref, de deux maux, nous choisissons le moindre. Ce fut exactement l'intention du maître de Providence, substituant tout au long de sa vie une horreur par une autre (l'une certes inquiétante mais grandiose et imposante comme une cathédrale gothique, l'autre banale, mesquine et néanmoins menaçante). Houellebecq, lui, a choisi au contraire de se coltiner avec cette "horreur" banale du réel, tournant le dos aux fantasmagories cosmiques. Le constat demeure toutefois le même, d'un côté comme de l'autre. Ce qui prouve qu'il existe bien des manières différentes d'exprimer une même vérité. L'influence de Lovecraft sur Houellebecq nous apparaît alors avec plus nettement et c'est, pour tout dire, avec un grand intérêt que nous pouvons observer ce singulier phénomène où l'univers d'un écrivain fantastique se met à nourrir celui d'un auteur mainstream, montrant plus que jamais que tout n'est finalement qu'affaire d'étiquette (mais celle-ci, hélas, à la vie dure !).

Arrivé à ce stade, je constate que je n'ai fait qu'effleurer le contenu de l'ouvrage et, peut-être bien, créer un malentendu. En effet, que l'on n'aille pas s'imaginer que H.P. Lovecraft, contre le monde contre la vie n'est constitué que de réflexions très générales et typiquement "houellebecquiennes" (par l'intermédiaire de HPL) sur la vie, la mort, la société, etc... Je n'ai évoqué ces considérations et certaines parentés entre les deux auteurs car il me paraissait éclairant de montrer à la fois ses similitudes mais aussi les prémisses de l'oeuvre futur d'un Houellebecq dont tous les éléments sont déjà présents. Car cet essai reste avant toute chose... un ouvrage dont Howard Philips Lovecraft - l'homme et l'auteur - est bien LE sujet principal, ainsi que son oeuvre (principalement les "grands textes" du mythe) que l'écrivain français, en bon connaisseur, analyse avec beaucoup de clarté et de simplicité, loin de certains spécialistes pompeux à la prose inutilement alambiquée dans l'intention manifeste de légitimer HPL auprès des esthètes de la chose écrite.

Rien de tout cela dans l'essai de Houellebecq qui, en-dehors de quelques redondances épinglées ici et là, est un modèle de pertinence et... de concision (cent cinquante pages, et presque tout est dit !). On passe ainsi de la profonde originalité de l'auteur à une analyse de son style ("l'attaque en force" par opposition au style à progression lente du fantastique moderne, par exemple), de l'importance de l'architecture dans son oeuvre à une explication de son racisme exacerbé, de l'évocation de son mariage raté avec Sonia Haft Greene au séjour désatreux (mais aussi déterminant pour la rédaction des "grands textes") à New-York, pour s'achever en quelques pages d'une émotion contenue mais bien réelle sur les dernières années de sa vie et le rappel, à nouveau, sur l'inadaptation total et irremédiable d'un homme qui se voyait avant tout comme un gentleman égaré dans une époque (les années 20) qui accumulait déjà toutes les "tares" du libéralisme triomphant et où Lovecraft n'avait décidément pas sa place.

"Cet homme qui n'a pas réussi à vivre a réussi, finalement, à écrire. Il a eu du mal. Il a mis des années. New-York l'a aidé. Lui qui était si gentil, si courtois, y a découvert la haine. De retour à Providence il a composé des nouvelles magnifiques, vibrantes comme une incantation, précises comme une dissection. (...) Toute grande passion, qu'elle soit amour ou haine, finit par produire une oeuvre authentique. On peut le déplorer, mais il faut le reconnaître : Lovecraft est plutôt du côté de la haine ; de la haine et de la peur. L'univers, qu'il conçoit intellectuellement comme indifférent, devient esthétiquement hostile. Sa propre existence, qui aurait pu n'être qu'une succession de déceptions banales, devient une opération chirurgicale, et une célébration inversée. L'oeuvre de sa maturité est restée fidèle à la prostration physique de sa jeunesse, en la transfigurant. Là est le profond secret du génie de Lovecraft, et la source pure de sa poésie : il a réussi à transformer son dégoût de la vie en une hostilité agissante. Offrir une alternative à la vie sous toutes ses formes, constituer une opposition permanente, un recours permanent à la vie : telle est la plus haute mission du poète sur cette terre. Howard Philips Lovecraft a rempli cette mission"(p. 150).

 

Note : 9,5/10

 Raggle Gumm

 

A propos de ce livre :

 

- Site de l'auteur : http://www.houellebecq.info/ 

- Site de l'éditeur : http://www.jailu.com/ 

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