Rhinocéros qui citait Nietzsche, Le
Titre original: The rhinocéros who quoted Nietzche and other odd acquaintances
Genre: Fantastique , Recueils de nouvelles
Année: 2002
Pays d'origine: Etats-Unis
Editeur: Gallimard
Collection: Folio SF
Auteur: Peter S. Beagle
Traducteur:
Brigitte Mariot
 

Bien que Peter S. Beagle soit considéré comme un auteur de fantasy (surtout depuis la parution de "La dernière licorne", un classique de la fantasy pour la jeunesse), les six nouvelles qui composent ce recueil sont moins évidentes à classer. Elles tiennent à la fois du merveilleux, du conte (dans la forme narative), du fantastique (pour certains thèmes), de la fantasy urbaine (pour le décor) et même de l'absurde. Un éclectisme, voir une hybridation, qui en fait tout le sel et l'originalité. Beagle se joue superbement des étiquettes, laissant vagabonder son imagination sans souci des catégories et c'est tant mieux.

Ces nouvelles ont cependant plusieurs points communs, tant sur les thèmes que dans l'écriture, et cette cohésion l'empêche de tomber dans le recueil fourre-tout. C'est d'autant plus intéressant qu'il n'a pas été conçu au départ comme un tout par l'auteur mais comme une compilation faites a posteriori par l'éditeur (aussi bien américain que pour la présente édition française, légèrement différente). Preuve d'une belle cohérence dans l'inspiration et d'une qualité constante pour un auteur à la production par ailleurs parcimonieuse et hélas peu traduite chez nous.

Chacune de ses histoires raconte l'irruption d'une créature fantastique dans un quotidien banal, apparitions incongrues semblant surgir d'un rêve qui ne suscitent pas la crainte mais un émerveillement souvent teinté de mélancolie. Mais aussi vécues par les personnages humains comme autant de rencontres déterminantes, à des niveaux toutefois variables. Les relations de couple homme-femme sont aussi très présentes.

Mais ce qui fait l'unité (et l'unanimité) du recueil est une écriture d'une délicatesse duveteuse, d'une subtilité et pourtant d'une limpidité remarquable, oscillant entre la (fausse) naïveté et une certaine ironie plus amer que mordante.

Ceci étant dit, venons-en au contenu. Les nouvelles étant peu nombreuses, j'ai rédigé un paragraphe pour chacune d'elles, en prenant soin d'en donner une bonne idée sans trop en divulguer.


La première, "Le professeur Gottesman et le rhinocéros indien," est une des plus réussies (avec celle qui clôture l'ouvrage : l'éditeur semble avoir le sens du spectacle).

Lors d'une visite au zoo avec sa petite nièce, un professeur de philosophie rencontre un rhinocéros qui non seulement parle mais fait preuve d'une étonnante éloquence. Pourtant, en-dehors de toute logique, l'animal d'une demi-tonne prétend être une licorne et toute l'habileté rhétorique du professeur ne pourra venir à bout de cette croyance. Peu après, le rhinocéros apparaît au propre domicile de l'homme et s'y incruste. C'est alors le début d'une étrange amitié et de longues soirées passées à discuter de philosophie durant plusieurs décennies.

Ce conte à la fois merveilleux et absurde est un pièce d'orfèvrerie littéraire délicatement ciselée et pleine de drôlerie sur l'amitié et surtout l'acceptation de l'autre, quand bien même sa vision des choses outrepassent ce fameux "bon sens" que chacun croit toujours détenir au détriment d'autrui, figuré ici par ce professeur solitaire aux certitudes jadis bien établies. Jusqu'à un final émouvant et aérien qui marque la réconciliation entre le seul véritable point de divergence entre nos deux amis. Superbe.

"Entrez, Miss Death" reprend un thème bien connu du fantastique : la Mort incarnée.

Lady Neville est bien connue dans tout Londres pour organiser les bals les plus somptueux. Mais, lassée par ces sempiternelles réceptions, la femme a l'idée d'inviter un hôte au statut hors du commun qui devrait la divertir : la Mort en personne. La nuit du bal, celle-ci fait son apparition sous une forme plutôt inattendue et, contre toute attente, ne tarde pas à charmer toute l'assemblée. Mais le jour arrivant, il faudra en payer le prix.

Ce qui distingue cette nouvelle du Masque de la Mort Rouge de Poe, par exemple - dont elle est sur bien des points l'exact contraire - vient à la fois de l'apparence a priori inoffensive de la Mort et le ton plus proche du conte de fées, particulièrement frappante dans sa conclusion. Malgré un sujet très classique et maintes fois traité, Peter S. Beagle parvient à rendre cette histoire vraiment unique, évacuant toute morbidité trop complaisante (un comble vu le sujet !) avec juste ce qu'il faut de frisson et d'ironie passant comme un courant d'air parmi les invités du bal...et chez le lecteur, tout aussi perplexe par les atours inédits et le comportement plein de fraîcheur de la Grande Faucheuse.

N'hésitons pas à le dire : second chef-d'oeuvre qui, comme la première nouvelle, montre à quel point les apparences peuvent être trompeuses mais aussi comment l'humain se laisse souvent emporter par l'affectif.

"Lila le loup-garou."

Farell habite depuis quelques temps avec une jeune femme charmante à défaut d'être vraiment jolie mais qui souffre d'un petit défaut assez ennuyeux : elle se transforme en louve à chaque pleine lune, disparaissant alors dans New-York pour se nourrir pendant que son petit ami ronge son frein à attendre son retour. Rien d'étonnant à ce que Lila soit un peu névrosée et Farell dépassé. Mais lorsqu'un soir de printemps, la louve se retrouve en chaleur, attirant à elle tous les clébards du quartier, les vrais ennuis commencent vraiment...

Une fois encore, l'auteur prend le risque de s'attaquer à un sujet rebattu du fantastique horrifique (la lycanthropie) mais je n'étonnerai plus personne en disant que son traitement du thème est ici aussi sensiblement différent et plus subtil que bien d'autres histoires sur le même thème.

Pourtant, des six nouvelles du recueil, celle-ci est la plus proche du fantastique (décor urbain, quotidien à couper au couteau et même une pointe de sauvagerie rare chez l'auteur). Mais la substantifique moëlle de cette histoire, très proche en ce sens du film de Jacques Tourneur Cat People, est le rapport de couple entre Farell et Lila avec toutes ses interrogations, ses doutes sur une compatibilité problématique (dans ce cas-ci, c'est le moins qu'on puisse dire !) et, pour la jeune femme psychologiquement instable, la difficulté et même la souffrance de vivre sa part d'animalité (et de sexualité ?).

Sans doute la nouvelle la plus métaphorique de l'ouvrage.

Avec "La licorne de Julie", l'auteur retrouve la figure emblématique de son bestiaire personnel : la licorne.

Lors d'une visite dans un musée, un homme et son ex- femme, Julie, admire une tapisserie du XViè siècle représentant un chevalier offrant une licorne entravée à sa dame. Julie, dont la grand-mère était un peu sorcière, libère l'animal de sa prison de tissu et la licorne miniature (ayant gardé ses dimensions à l'échelle de la tapisserie) est emmenée au domicile de la femme, partageant alors son quotidien. Mais la licorne semble chercher quelque chose ou quelqu'un et notre couple mettra tout en oeuvre pour résoudre cette énigme.

Voilà un sujet qui pourrait à nouveau rappelé Poe et son célèbre Metzengerstein si la comparaison n'était à nouveau trompeuse : à la lourdeur du gothisme flamboyant, Beagle préfère la légèreté de l'aquarelle. Sans être la plus originale du recueil, La licorne de Julie est un conte moderne charmant et un brin iconoclaste (le mot est de circonstance vu le sujet) par le contraste opéré entre la nature fabuleuse de l'animal mythique et le cadre "trivial" du San Fransisco contemporain. L'auteur semble s'amuser à placer sa licorne dans des situations à contre-emploi (avouez que voir une licorne partager la caisse en carton d'une portée de chaton placée sous un évier est un changement de standing plutôt radical) et en décalage permanent.

Mais la nouvelle ne tombe pas pour autant dans la farce et le merveilleux garde ses attributs, même un peu écornés.


Beaucoup plus brève que les autres et, d'après une note de l'auteur, inspirée d'un texte antique de Pline l'Ancien, "Le Naga" est forcément plus classique autant dans sa forme que dans son contenu. Beagle se contente de rapporter une (jolie) légende indienne, celle qui réunit un roi esseulé et une créature fabuleuse par un pacte menacé par l'atavisme belliqueux de l'être humain. Un conte qui rappelle un peu certains textes courts de Voltaire, exercice qui convient bien au style de l'auteur, même s'il reste quelque peu anecdotique comparé au reste du recueil.

Enfin, la dernière nouvelle (ou plutôt novella), "Une danse pour Emilia," fait mentir l'adage selon lequel les histoires les plus courtes sont les meilleures. Pourtant, cette histoire commence à pas mesurés, et reste la plus proche d'une nouvelle mainstream, le merveilleux n'apparaissant vraiment que dans le - très beau - dernier tiers. Une histoire en apparence banale : celle de deux hommes, amis depuis toujours, dont l'un (le narrateur) se destine à devenir comédien et l'autre, Sam, danseur. Mais si les deux hommes devront revoir leur ambition à la baisse au fil du temps, l'impact de cette désillusion n'aura pas la même intensité chez l'un et chez l'autre. Alors que le premier arrivera tant bien que mal à vivre sa passion malgré une "carrière" plutôt confidentiel, le second abandonnera définitivement la danse par une conscience aigüe et douloureuse de ses limites, se résignant à devenir critique pour des revues.

Mais lorsque Sam meurt subitement, laissant son meilleur ami et une femme aimée dans le désarroi, la magie de Peter S. Beagle reprend pleinement ses droits à travers le thème de "l'amour/l'amitié plus forts que la mort" et la possibilité d'une revanche artistique sur le destin que seul le fantastique pouvait permettre.

L'occasion de refermer ce livre à la poésie éthérée avec un sentiment prégnant de mélancolie et de nostalgie, celui que l'on ressent à la fin de chaque livre de qualité qui nous paraît toujours trop court.

 

Note : 9/10

Raggle Gumm

 

A propos de ce livre :

 

- Site de l'auteur : http://www.peterbeagle.com/

- Site de la collection : http://www.gallimard.fr/foliosf/

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