Cinq et la peau
Genre: Erotique , Expérimental , Exotisme , Document
Année: 1982
Pays d'origine: France / Philippines
Réalisateur: Pierre Rissient
Casting:
Feodor Atkine, Eko Matsuda, Rafael Roco, Philip Salvador, Louie Pascua, Maki Matsumoto... (avec la participation du cinéaste philippin Lino Brocka, et la voix de Roger Blin)
 

"Tout s'est passé comme si dans ma dérive je m'étais laissé choisir par Manille"... Aucune justification ne sera jamais donnée à la présence d'Ivan à Manille. Hasards, coïncidences, méandres, toujours est-il que l'on retrouve notre héros dans une ville à la fois miroir, labyrinthe, et lieu de toutes les errances ; celles d'ordre physique autant que d'ordre intellectuel, et surtout sensitives et spirituelles. Ce sont les circonvolutions secrètes de la ville qui guideront Ivan, bien plus que le contraire ; et dans un entrelacement foisonnant, d'amour et d'érotisme, de vie et de (petites) morts, de lucidité et d'ivresse, de passé et de présent, Manille se révèlera le guide parfait d'une recherche de soi autant que d'une fuite en avant.

 

 

L'itinéraire d'Ivan restera de l'ordre de l'anarchie, fruit du hasard et des manipulations du destin, dans une chronologie tout aussi bousculée qu'une vie heurtée dont chaque chemin, loin de mener à Rome, mènera à la femme. C'est ainsi qu'Ivan errera de bars en chambres d'hôtel, rencontrera chaque fois une nouvelle femme, morceau miroir d'un puzzle de sa propre âme, devant parfois même emprunter d'inquiétants lieux "de perdition" pour mieux se reconstruire puis se trouver, sinon se retrouver. Ainsi, la fragmentation humaine zigzaguera aux travers des bidonvilles, en même temps que dans les sinuosités de buildings cosmopolites. Seul fil conducteur pour un spectateur se retrouvant à déambuler lui-même : la voix off d'Ivan. Une voix tantôt complémentaire d'images sans cesse en mouvement, à l'instar d'une vie dont chaque instant fait partie, dès lors qu'on l'évoque, du passé ; tantôt comme un contrepoint subjectif. Viendront s'insérer des citations ainsi que des extraits de films, des photographies, des poésies, toute une culture que Manille contribuera à évoquer, rendant hommage dans un même temps aux cinéastes tant admirés par le réalisateur, de Fritz Lang à Raoul Walsh, en passant par Erich Von Stroheim.

Le réalisme, si tant est qu'on pourra le nommer ainsi, ne se manifestera que par l'intermédiaire du classicisme de la musique accompagnant les cadres de ce journal intime cinématographique.

 

 

Commençons par le commencement : le titre. Cinq et la peau, comme décrit par Ivan dans son errance, n'est autre que le nom d'un vin chinois découvert un soir de beuverie à Hong Kong. De prime abord énigmatique, c'est de toucher et de sensualité, autant que de saveurs, dont il s'agit. Le vin évoque cinq parfums en plus de l'écorce, à l'instar des cinq sens humains et de la peau. Comme le dit Ivan, dans son constat à la fois éthylique et lucide : "L'ébriété est une fracture. Elle éloigne de vous et rapproche de soi. Comme si, décapité de votre enveloppe protectrice, vous implosiez."

Implosion et fracture deviennent dès lors les mots clés de l'écriture cinématographique du cinéaste. Deux mots devenant également le symbole d'une liberté formelle revendiquée, autant que d'un refus de tout artifice spectaculaire. Deux mots recelant aussi toute la violence concentrée d'un Pierre Rissient, qui livre en 1982 ce manifeste cinématographique ayant pour but d'atteindre ce qu'il y a de plus vivant en nous, et ce qu'il considère même comme le noyau humain de la vie : la peau. Selon lui, c'est cette dernière qui, non seulement peut s'ouvrir au scalpel, permettant de chercher ensuite en profondeur dans les viscères de l'être humain, mais c'est aussi l'organe ou la surface la plus sensible, présidant aux alchimies faites de nerfs et de sang, nous permettant de nous ouvrir sur le monde. Ainsi, la peau, noyau de toutes les sensibilités, se trouve par la force des choses également le centre sensuel et, par extension, sexuel de l'être humain, voire de l'humanité. Rarement on a vu au cinéma des étreintes, qu'elles soient longues ou éphémères, filmées de manière aussi crue que sublimée (une fellation, par exemple, aura autant d'importance qu'une discussion). Furieux ou apaisés, les contacts des corps, qui se font donc par le seul intermédiaire de la peau, forment une arène intime sublimant la vie, pour peu qu'on se laisse aller à l'user.

 

 

Autant aristocratique que libertaire, Pierre Rissient sublime, dans Cinq et la peau, autant le rapprochement des corps qu'il magnifie un érotisme trop souvent de forme. Ici, la forme et le fond se fondent en un ; d'une part parce que la peau reste une surface délicate pouvant rendre l'intérieur accessible ; d'autre part, parce qu'elle le symbole de l'apparence, et donc d'un esthétisme sensuel. Si Manille semble tout d'abord être une ville lointaine dans laquelle se perdre est facile, les esprits les plus libres ne s'égareront jamais puisqu'en célébrant Eros, ils ne font que renouer avec leurs racines au bout du monde, sans se laisser dissoudre dans un exotisme illusoire. Il s'agit, toujours selon le cinéaste, d'un vrai voyage et non pas d'une escapade purement touristique. Le voyage n'est que captation interne de l'extérieur. En cela, Rissient est ce que l'on peut appeler un vrai voyageur, alliant corps et âme, ce que l'on trouvait déjà dans son film précédent, "One Night Stand", qu'il écrivit du reste en collaboration avec le poète écossais Kenneth White, en charge pour le coup des dialogues. Un premier long métrage dont le héros apparaissait déjà, à l'instar de Cinq et la peau, comme un double fraternel. Lorsque l'on regarde le visage du cinéaste, on se rend compte de la troublante ressemblance physique avec Feodor Atkine, contribuant à accentuer cette "gémellité".

On rappellera que "One Night Stand", tourné en 1976, ne put être vu à l'époque que par quelques spectateurs avant d'être bloqué (à ce jour encore, à ce qu'il me semble), sa sortie coïncidant, hélas, avec la faillite de son producteur.

 

 

Rissient avait déjà tourné deux courts-métrages remarqués au début des années 60 : "La passe de trois" et "Les genoux d'Ariane", illustrant la revendication d’un point de vue cinématographique qu'il défendait alors avec ses comparses de la revue "Présence du cinéma". Déjà, quelques années auparavant, il s'était fait le chantre des cinéastes victimes de maccarthisme, les défendant, ou plutôt les mettant volontairement en point de mire dans sa revue "Manivelle". Plus tard, toujours fidèle à la ligne qu'il s'est lui-même fixé, il affirmera : "Il faut toujours aller de l’avant, mettre en challenge ce qu’on croit savoir pour partir à la découverte de soi-même et du cinéma.". Un propos jamais démenti durant plus de cinquante ans d'une carrière journalistique et critique, agrémentée de quelques films à la fois contestataires et revendicatifs, dont Cinq et la peau, à ce jour quasi oublié et introuvable, en serait le point d'orgue.

On rappellera, pour conclure et affirmer très fort l'importance de l'homme, qu'il fut parmi les critiques les plus pertinents de son époque, mettant la lumière sur des cinéastes qui, jusque là, intéressaient peu de gens (et peu de critiques, il convient de le dire), tels que Joseph Losey, Jacques Tourneur, Vittorio Cottafavi, j'en passe et des meilleurs, notamment tout un pan du cinéma américain. Au niveau du cinéma dit "de genre", même s'il me gêne de distinguer ici plusieurs "sortes" de cinémas, rappelons également qu'on lui doit la sortie de l'excellent "Tueurs de la lune de miel" de Leonard Kastle, tout comme il fut le premier en France à parler (puis à défendre) d’un cinéaste comme King Hu, via des films comme "Touch of Zen", jusqu'à réussir à les faire sortir de l'ombre. A ce propos, on notera que l'actrice ici présente, Eko Matsuda, fut l'inoubliable Abe Sada de "L'empire des sens".

 

 

Quoi qu'il en soit, et en ce qui concerne Cinq et la peau, il s'agit d'un voyage que tout amateur de cinéma, au sens large, se doit de faire. Ne pas oser emprunter les sentiers singuliers proposés ici par le cinéaste ne ferait que contribuer à laisser s'installer de plus en plus un cinéma lisse et formaté, ce, de façon sournoise et progressive, en plus de laisser se creuser un fossé encore plus grand, entre un cinéma dit populaire et un autre dit intellectuel, alors qu'aucun divorce ne devrait logiquement être d'augure. Et que l'un et l'autre, en plus de pouvoir se fondre eux aussi parfois en un, devraient en toute simplicité coexister sans se dénigrer. Après, si tout cela n'est plus à ce jour qu'une affaire de banques dont les bénéfices affichés dépassent les PIB des pays, ou de systèmes de stock-primes, nés à l'aube des années 80 pour culminer aujourd'hui et diriger autant l'économie, les gouvernements que l'art, il convient peut-être de se réveiller, d'en prendre conscience et d'agir en conséquence...

 

Mallox

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