Espions sur la Tamise
Titre original: Der Teppich des Grauens
Genre: Krimi
Année: 1962
Pays d'origine: Allemagne (RFA) / Espagne / Italie
Réalisateur: Harald Reinl
Casting:
Joachim Fuchsberger, Karin Dor, Eleonora Rossi Drago, Carl Lange, Werner Peters, Marco Guglielmi, Pierre Bersari, Fernando Sancho...
Aka: Le tapis des épouvantes / The Carpet of Horror
 

Londres (si l'on en croit un stock-shot de Big Ben) - un inspecteur du Yard, seul chez lui par une nuit sans lune, consulte un dossier classé top secret. C'est celui de l'affaire qu'il suit, impliquant un mystérieux et sanglant gang de cambrioleurs anglo-indiens qui s'est récemment transplanté de Bombay à Londres. Tapis dans l'ombre, en l'occurrence derrière une tenture de fenêtre, la main gantée du destin ne va pas tarder à se manifester, en lui lançant une boulette non pas puante mais de gaz létal et néanmoins indien (perfidie millénaire de l'orient). Notre homme s'effondre comme une promesse politique un lendemain de victoire électorale, sur un tapis précédemment souillé par les restes de la boulette qui, après sa sublimation, s'est liquéfiée (ça c'est de la précision). Alors qu'il agonise silencieusement, sortent de l'ombre, où ils s'étaient dissimulés, ses deux assassins, ou plutôt ses deux futurs assassins (à Psychovision, vous l'aurez compris, on aime la précision).
D'ailleurs, allons à fond dans la précision, il conviendrait mieux d'écrire : "le futur assassin et son complice" puisqu'un seul des deux a lancé la boulette. Sur d'autres sites, on aurait écrit "un homme se fait assassiner par un gaz mystérieux", mais ici nous ne nous contentons pas de ça. Un jour, un de nos anciens collaborateurs a osé écrire : "Franco et Ciccio les deux comiques sardes"... il est porté disparu depuis. Son cas est resté légendaire, même s'il y a polémique quant à savoir si son erreur fatale a été d'employer le terme sarde ou celui de comique...

 

 

Trêve de plaisanterie, revenons au film. En premier lieu, il convient de ne se laisser abuser ni par son titre français, ni par son titre original. Espions sur la Tamise n'est pas un remake du métrage homonyme (en France) de Fritz Lang et Le tapis des épouvantes n'est pas un film d'horreur. Non, bien qu'il ait été tourné en Espagne, Espions sur la Tamise est un Krimi pur sucre, ou plutôt un Krimi pur aspartame car il ne s'agit pas d'une libre adaptation d'Edgar Wallace mais de Louis Weinert-Wilton.
Petite digression au passage sur Louis Weinert-Wilton. Alois Weinert naquit dans le dernier quart du 19e siècle dans les environs de ce qui s'appelait alors Marienbad, dans ce qui s'appelait alors l'Empire austro-hongrois. Au début du 20e siècle, il commence une double carrière de journaliste et de dramaturge pour la minorité germanophone de ce qui s'appellera bientôt la Tchécoslovaquie. En 1929, il publie le premier de ses dix romans policiers, imitant sciemment et volontairement les ouvrages d'Edgar Wallace (mêmes intrigues stéréotypées redondantes et peu réalistes), en prenant de plus un pseudonyme à consonance anglaise et en situant ses intrigues à Londres. L'illusion est totale et le succès (uniquement dans la sphère germanophone, ses romans n'ayant semble-t-il été traduits qu'en tchèque) est d'autant plus au rendez-vous qu'entre-temps la source anglaise s'est tarie avec la mort d'Edgar Wallace. Le début de la Seconde Guerre mondiale met fin à la carrière de Louis Weinert-Wilton et la fin du conflit à celle de l'existence d'Alois Weinert. Fin de la parenthèse.

 

 

Espions sur la Tamise est donc le premier des Weinert-Wilton-Filme. Revenir sur sa genèse n'est pas inutile pour pouvoir juger du résultat final. Derrière cette branche mineure (quantitativement parlant) du Krimi, on retrouve un des deux pères (avec Preben Philipsen) des Edgar-Walace-Filme, à savoir Gerhard Fritz Hummel. Bien que rarement crédité au générique, si ce n'est parfois comme coscénariste sous le pseudonyme de "Piet ter Ulen", car il n'était pas un employé de la Rialto (la maison de production de Philipsen) mais de la Constantin Film (compagnie de distribution cinématographique, elle aussi propriété de Philipsen) où il était officiellement chargé de la planification des sorties de films, Fritz Hummel était en fait l'homme-orchestre des premières productions Rialto.
Tout change courant 1961 avec l'arrivée d'Horst Wendlandt à la tête de la "Rialto allemande", la collaboration (de 1961 à 1963) entre Hummel et Wendlandt produira certes les meilleurs Krimi, mais Hummel est désormais relégué à un poste subalterne (la supervision des scénarios) et c'est Wendlandt qui "in fine" décide. Peu satisfait de cette situation, Fritz Hummel décide de faire, parallèlement à son travail pour Wendlandt, ses propres Krimi en convainquant Philipsen que la manne Krimi est trop importante pour les seuls moyens de la Rialto, et qu'il convient d'en sous-traiter une partie via des coproductions distribuées par la Constantin Film plutôt que de voir des concurrents prendre leur part du gâteau. Bien entendu, il n'est pas question d'utiliser les ouvrages (ou plutôt la franchise) d'Edgar Wallace dont les droits sont réservés à la Rialto, mais Gerhard Fritz Hummel avait déjà repéré, avant de faire sa proposition, les romans de Weinert-Wilton, soit la même chose que ceux d'Edgar Wallace, si ce n'est mieux du moins en "pas pire".

 

 

Ainsi naîtra Der Teppich des Grauens, sous la forme d'une coproduction germano-hispano-italienne qui sortira en Allemagne pile entre La porte aux sept serrures et Le requin harponne Scotland Yard avec ce slogan publicitaire : "Vous aimez Edgar Wallace, vous adorerez Weinert-Wilton !".
Le film a donc un très fort parfum "Krimi pré-Wendlandt" qui n'est absolument pas fortuit. Certes légèrement atténué par "l'exotisme" lié à sa coproduction, il réunit les trois têtes d'affiche des premiers Krimis : Harald Reinl à la réalisation, Joachim Fuchsberger et Karin Dor dans les rôles principaux. Pour être honnête, les trois n'ont été réunis qu'une seule fois précédemment et le seront encore à deux reprises en 1963, mais l'on aura compris que l'on retrouve donc en grande partie les qualités qui firent le succès des premiers Krimis : la mise en scène dynamique de Reinl et son "sens du mystère", l'extraordinaire cinégénie de Karin Dor et l'alchimie du couple qu'elle forme avec Fuchsberger. On est donc plutôt dans la moyenne haute du Krimi, soit en dessous quand même des meilleurs représentants du genre, tous signés du divin manchot, non pas Cervantes mais Alfred Vohrer, avant que ce dernier ne s'autoparodie.
Néanmoins, les contraintes liées à une coproduction internationale se font quand même ressentir, avec d'une part la quasi-absence de stock shots londoniens (qui se limitent ici à la répétition du même gros plan de Big Ben), d'autre part des extérieurs dans de vastes places ensoleillées et quasi vides, liés à un tournage madrilène, qui peine à passer pour britannique. Par ailleurs, la bande originale classique et peu inspirée d'un Francesco de Masi encore débutant rompt de façon malvenue avec la norme "jazzy" du genre.

 

 

Rayon interprétations, au côté des très charismatiques Fuchsberger et Karin Dor déjà cités et excellents comme d'habitude, on retrouve deux compatriotes présents (Werner Peters) et futurs (Carl Lange) piliers du genre, au milieu de petits rôles et figurants espagnols parmi lesquels on remarque la trogne caractéristique du très charismatique aussi (dans un tout autre genre que Karin Dor) Fernando Sancho, qui n'avait pas encore étrenné sombreros et bronzage saharien.
A mi-chemin, géographiquement et dans l'importance des rôles, entre allemands et espagnols on retrouve deux acteurs italiens. Dans le rôle du jeune inspecteur péteux, Marco Guglielmi, un solide second rôle du cinéma de genre présentant une ressemblance certaine avec Joachim Fuchsberger ; dans celui de la rivale plus âgée de Karin Dor, Eleonora Rossi Drago, Miss rhinoplastie 1953, 1956, 1959 (après la troisième opération il n'y avait plus assez de matière à retirer). Quoi qu'on puisse penser du résultat final (honnêtement c'est plutôt réussi), il faut reconnaître qu'elle était une actrice très correcte.

Je ne peux pas achever cette modeste critique sans parler de (faute d'un terme plus adéquat j'utiliserais celui d'acteur)... sans parler, donc, de "l'acteur" le plus marquant du film. Comme écrit plus haut, nous sommes dans du Krimi très classique côté scénario, et qui dit Krimi classique dit comparse comique à la Eddi Arent. Et ici, je dois dire que nous avons sans doute le pire ersatz jamais vu d'Arent. Si prendre un interprète physiquement très différent, en l'occurrence le noir africain Pierre Bersari, était sans doute une bonne idée, et si celui-ci a au naturel une bouille rigolote, c'est bien tout ce que l'ont peut mettre à son crédit. Aussi doué pour jouer la comédie que François Hollande pour diriger la France, son jeu se limitant de fait à ouvrir les yeux de manière exorbitante, Pierre Bersari est en plus doublé (dans toutes les langues) par de mauvais imitateurs de Louis Armstrong. Du coup oui, Pierre Bersari est drôle, mais de façon totalement involontaire.

 

 

Sigtuna

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