Objectif : 500 millions
Genre: Thriller , Action
Année: 1966
Pays d'origine: France / Italie
Réalisateur: Pierre Schoendoerffer
Casting:
Bruno Cremer, Marisa Mell, Jean-Claude Rolland, Etienne Bierry, Pierre Fromont, Maurice Auzel...
 

Incarcéré pour avoir pris part au putsch de 1961, le capitaine Richau (Bruno Crémer), un ancien d'Algérie, recouvre la liberté. Douard (Etienne Bierry), un ami qui a servi sous ses ordres, lui offre son aide, en vain. Puis une jeune femme, Yo (Marisa Mell), contacte Richau pour lui proposer de participer à un hold-up. Il s'agit de dérober un sac postal contenant 500 millions de francs, qui sera convoyé d'Orly à Bordeaux par avion. Richau accepte. Mais l'affaire se révèle bien plus compliquée que prévu, d'autant que le commanditaire de l'opération n'est autre que Pierre (Jean-Claude Rolland) qui l'a autrefois trahi à Oran...

 

 

Pierre Schoendoerffer est surtout connu pour sa "317ème section". Au début des années 60, l'homme était redevenu reporter-photographe, ce le plus souvent pour de grands magazines, travaillant pour la télévision ("Cinq colonnes à la Une"), un statut qu'il connut de manière volontaire, dès 1952, en s'engageant pour l'Indochine. Il ne tarda pas à y devenir photographe puis cameraman au service du cinéma-presse du corps expéditionnaire français. Démobilisé en 1955, il restera en Indochine devenue Vietnam, comme correspondant de guerre pour "Life". Au cours d'un voyage à Hong-Kong, il fait la rencontre de Joseph Kessel, rencontre d'où naît le scénario de "La passe du diable", en 1956. Ce film est coréalisé avec Jacques Dupont, qui avait filmé dans "Crèvecœur" (1952) le corps expéditionnaire français en Corée, et produit par Georges de Beauregard avec qui Schoendoerffer retravaillera souvent, notamment pour celui qui nous préoccupe : Objectif : 500 millions, lequel se réfère explicitement à la guerre d'Algérie et à ses séquelles. Un thriller viril et brut de décoffrage, émaillé assez souvent de séquences en intérieur où la télévision diffuse des images de la guerre d'Indochine. Des images extraites des reportages tournés par Schoendoerffer lui-même et qui démontrent une obsession coloniale qui jamais ne se démentira.

 

 

On rappellera pour l'anecdote que ce fut le même Georges de Beauregard qui, le plus souvent, produisait les films des cinéastes de la nouvelle vague (Godard, Chabrol, Rohmer, Rivette, Rozier) et qui, involontairement, mit un terme temporaire à la carrière du réalisateur, ce en lui confiant deux curieuses commandes : deux adaptations de Pierre Loti, déjà totalement anachroniques pour l'époque ("Ramuntcho" en 1958 et "Pêcheur d'Islande" en 1959). Le premier essayait de lancer comme vedette Mijanou Bardot, jeune sœur de B.B. qui s'efforçait - sans succès - de rivaliser avec son aînée. Le second, avec la jeune Juliette Mayniel (vue dans "Les yeux sans visage" ou "La Guerre de Troie"), échappée de chez Chabrol. Ces productions d'un autre âge eurent le sort auquel on pouvait s'attendre, et le résultat fut donc d'éloigner leur auteur du cinéma pour plusieurs années. Ce ne sera donc qu'en 1965, avec "La 317ème section", que Pierre Schoendoerffer fera un retour fracassant, à une époque où le proche souvenir des guerres coloniales était encore brûlant. Ici, lors d'une séquence nihiliste, on retrouve en clin-d'œil, l'affiche déchirée de "Pierrot le fou", tandis que Bruno Cremer se tient prêt, aux côtés de Marisa Mell, mitraillette à la main, à parer une attaque de la police...

 

 

Sans littérature, sans fioritures, en plein décor naturel, le metteur en scène avait réussi avec "La 317ème section" à faire comprendre, en se contentant de montrer des comportements et d'assurer le déroulement logique d'une intrigue à partir d'une situation forte (à l'instar des grands modèles américains, Samuel Fuller entre autres), ce que des années d'actualités n'avaient pas su imposer au public. On retrouve dans Objectif : 500 millions, outre le postulat de pure fiction, une sorte d'écho assez similaire en même temps qu'un vigoureux mélange de documentaire et de spectaculaire.

Vaguement prisonnier d'une image qui venait de lui être collée, Pierre Schoendoerffer reste dans un registre qui tiendra plus tard du domaine de la spécialisation, celui des portraits de baroudeurs et des guerres coloniales, ce qui lui convient bien mieux que les romans désuets de Pierre Loti. Celui-ci se réfère donc de manière on ne peut plus frontale à la Guerre d'Algérie et ses traumas. Bruno Cremer y campe un "officier perdu" (terme répandu à l'époque), un ancien de l'O.A.S. qui participe activement à un hold-up, et Objectif : 500 millions, plutôt oublié à ce jour du grand public, demeure un bon film d'action mené sur un rythme solide et sûr de lui, qui plus est extrêmement bien joué par ses interprètes, en premier lieu par Bruno Cremer, mais aussi par Jean-Claude Rolland, le tout dans de beaux extérieurs filmés sur la plage de Lacaneau en Gironde. A propos de Jean-Claude Rolland, on remémorera également son sort funeste : celui-ci, emprisonné en 1967 pour un délit mineur, finira par se pendre dans sa cellule. A leurs côtés, on trouve la ravissante Marisa Mell au sortir de "New York appelle Superdragon" de Giorgio Ferroni. Une actrice d'origine autrichienne ayant percé dès le début des années 60, notamment au sein du krimi avec L'orchidée rouge. Les amateurs de films d'exploitation italiens la connaissent bien pour des performances qui suivront : Danger : Diabolik! et Perversion Story. Post-synchronisée un peu laborieusement, elle parvient néanmoins, dans un récit viril, à apporter une certaine fraîcheur tout en conservant malgré tout crédibilité.

 

 

Evidemment, ce serait mentir que d'affirmer que Objectif : 500 millions possède l'ampleur et la grandeur de "La 317ème section", mais ce dernier ne s'en sort pas si mal, notamment dans un genre balisé. On regrettera aussi, même si les hold-up aériens sont rares dans le paysage cinématographique, la relative banalité du scénario, abstraction faite de la référence politique insuffisamment exploitée (on était encore très près d'événements qui avaient conduit la France au bord de la guerre civile). Il n'en demeure pas moins que si ce thriller ne supporte pas la comparaison avec le film d'avant, il possède des qualités réelles qui en font une œuvre de haute volée qui connut en son temps un échec immérité. Sans compter que dans ce même paysage cinématographique, à l'instar, peu après, du Vietnam aux Etats-Unis, il s'agit probablement d'un des tous premiers films à aborder le sujet ("Adieu l'Ami" suivra en lui devant/prenant beaucoup par l'intermédiaire de Sébastien Japrisot, puis, un peu plus tard des oeuvres telles que "Le complot", Le Dernier saut, Sans Sommation, finalement toute une flopée de pellicules malades, mettant en lice d'anciens mercenaires ou paramilitaires ne parvenant pas à se réinsérer *). La revanche pour le cinéaste viendra en 1967, grâce à la télévision, avec "La section Anderson" qui, filmé sur le vif, lui faisait décrocher une moisson de récompenses, dont l'Oscar à Hollywood. Il faudra ensuite attendre dix années pour assister au retour de ce cinéaste singulier.

 

 

Pour en revenir à celui qui nous concerne et avant de conclure à son sujet, il offre de bien beau moments d'intensité : une scène tendue de braquage dans un avion de la compagnie Air France, un règlement de comptes en bonne et due forme, une chasse aux gangsters captée comme en "live", le tout alternant aspect documentaire, avec ce que cela comporte de silences et de moments d'inaction (on reste toutefois éloigné de l'étirement scénique d'un Melville), ainsi qu'un twist final assez inattendu ; le tout rejoignant les préoccupations socio-politiques d'un ancien baroudeur - alter-ego du réalisateur (?) et figure déjà morte à l'écran dès sa présentation faite - qui ne semblera revivre que dans la nostalgie d'une action qu'on lui aurait ôté.

Finalement, Objectif : 500 millions est un film plus personnel qu'il n'y paraît en plus qu'on y passe un bon moment devant. A son actif enfin, la capacité d'insuffler dans une histoire tout ce qu'il y a de dramatique une touche d'humour et d'ironie : il faut voir Bruno Cremer, dans un bistrot, se marrer tout seul, presque nerveusement, en entendant la chanson de France Gall, "Dis à Ton Capitaine" (que je t'aime...) ; un moment tragique, désabusé, moqueur, mais extrêmement drôle. On pourrait aussi arguer que le reste de la carrière de Schoendoerffer, bien que se voulant réaliste, fut ensuite plus cloisonnée, voire tributaire d'une thématique parfois un brin caricaturale. Mais c'est une autre histoire...

 

 

 

Mallox


En rapport avec le film :

* Finalement, dans les années 60, seuls quelques cinéastes, souvent de manière détournée, osèrent aborder le thème de la Guerre d'Algérie et de l'O.A.S.. Parmi eux, on peut citer James Blue, réalisateur américain qui tournera en France "Les Oliviers de la justice" qui sera interdit. Jean-Luc Godard et son "Petit Soldat" aura lui aussi des problèmes et son film sera lui aussi interdit (après une interpellation à la chambre du député Jean-Marie Le Pen). Alain Cavalier, avec deux films jugés gênants, lui aussi : "Le Combat dans l'île" et "L'Insoumis". Idem encore pour le documentaire "Algérie, année zéro" montrant les débuts de l'indépendance algérienne filmée au cours de l'été 1962 à Alger avant de se voir purement et simplement interdit en France comme en Algérie. Ce n'est qu'à partir des années 70 qu'une relative liberté d'expression fut admise (encore qu'on dut prendre le plus souvent des chemins de traverse pour aborder un sujet longtemps brûlant) ; on vit alors sortir, outre les films cités dans cette modeste chronique, "Avoir 20 ans dans les Aurès", "R.A.S.", "La Question"... Pierre Schoendoerffer reviendra lui-même en 1982 sur le sujet avec "L'Honneur d'un Capitaine", film-dossier didactique et plutôt ennuyeux ayant pour ambition de contrer, sans trop se montrer partisan soi-même, le militantisme de gauche tendant à mettre en avant les tortures perpétrées en Algérie.

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