Contes de pluie et de lune
Titre original: Ugetsu-Monogatari
Genre: Fantastique , Asie , Recueils de nouvelles , Fantômes , Contes et Légendes
Année: 1997
Pays d'origine: Japon
Editeur: Gallimard
Collection: Connaissance de l'Orient
Auteur: Ueda Akinari
Traducteur:
René Sieffert
Sortie VO: 1956
 

Il y a, à mon avis, deux façons principales de découvrir un pays et son peuple. La première c'est de prendre son balluchon, de faires ses valises et de partir. Si c'est la plus belle façon de faire, ce n'est pas forcement la plus pratique surtout si vous êtes comme moi un brin casanier et peu fortuné. Mais il y a une seconde façon de découvrir une contrée et son peuple, c'est la littérature et plus particulièrement ce qu'il y a de plus "populaire" dans cette littérature, c'est-à-dire les contes et les légendes. J'ai été surpris d'apprendre autant de choses sur mes contemporains en lisant des fabliaux du moyen-âge, de même que j'ai été étonné de découvrir autant de choses sur l'Europe en lisant des légendes Gréco-latines.

Alors il n'est peut-être pas de très bon ton de parler de littérature populaire dans le cas de Ueda Akinari qui est considéré au Japon comme un grand auteur classique et qui inaugure ici un nouveau genre de roman au Japon et rompt par la même occasion avec tout un pan de la littérature en vigueur en son époque. Le japonais ne distingue pas (ou très peu) le roman du conte dans sa littérature. Ainsi il y a un terme : mongatari qui est à la fois roman et conte. Lorsqu'Ueda Akinari écrit son Ugetsu-monogtari (Contes de pluie et de Lune) le genre est un peu tombé en désuétude. Sa volonté : remonter aux sources de la littérature de son pays et ne plus se contenter d'œuvres traduites ou d'œuvres chinoises. Grâce à sa très grande connaissance des textes anciens ce lettré, qui était très mauvais calligraphes suite à la variole qu'il avait contracté en bas âge et qui l'avait laissé à moitié paralysé, va redonner goût aux Japonais à une littérature "fantastique" traditionnelle telle que nous pouvons la voir dans le théâtre Nô par exemple. Pour nous occidentaux c'est assez fabuleux, une immersion totale dans la culture traditionnelle japonaise!


Alors c'est un fait il y est souvent question de fantômes. Toutes les nouvelles, ou presque, traitent de revenants. Spectres guerriers, spectres de moine, de roi etc. C'en est presque l'overdose de non morts ! Etrangement on comprend alors un peu mieux, peut-être, pourquoi autant de films asiatiques parlent d'apparitions fantomatiques.

L'une des plus belles nouvelles, superbe, fabuleuse, un de ces textes que je ne me lasse jamais de lire est : "Le rendez-vous des chrysanthèmes" (l'équivalent de notre rose au japon) dans laquelle deux hommes jurent de se retrouver mais les troubles qui agitent le Japon en décideront pour eux autrement... Beau à pleurer, triste aussi, ce conte est un des plus beaux textes qu'il m'est été donné de lire ! Une sombre vengeance, un spectre qui vient parler dans la nuit (toujours) à un vivant, une amitié véritable, on retrouve ici toute une palette de sentiments qui vient se mêler à la poésie et à la puissance évocatrice de l'écriture!

Oui, dès le début de l'ouvrage avec "Shiramine", on est frappé par cette plume, ou peut-être devrais-je dire ce pinceau, qui anime littéralement devant nous des estampes. La façon dont la nature est décrite dans chacune des nouvelles, la façon dont elle est présentée est un pur bonheur qui nous plonge malgré la violence de certains textes, malgré le tragique de ces histoires, dans une sorte de torpeur contemplative.

Alors nous voilà plongés dans cette espèce de béatitude en même temps qu'Ueda Akinari nous entraine dans la cruauté la plus terrible : un roi déchu qui vient s'excuser, des démons de la guerre qui viennent troubler notre quiétude, des guerriers toujours qui ne peuvent arrêter de se battre, des femmes sans hommes ou trahies, des yokaïs séducteurs etc. On plonge dans un fantastique ténébreux, un brin répétitif certes (seul le conte "Carpes telles qu'en songe" sort du lot avec sa finalité bouddhiste et son amour exacerbé pour la nature) mais qui nous montre combien le Japon médiéval est un pays torturé, troublé où les clans se déchirent, où la guerre est souvent présente et où le monde flottant (lieux des plaisirs à Edo) n'est pas la seule réalité.

Mise à part ce fantastique génial il y a bien sûr aussi le côté culturel qui est passionnant. Publié chez Gallimard dans la collection "connaissance de l'orient", les notes de Réné Sieffert, nombreuses, détaillées, nous entrainent dans la vie quotidienne au Japon, nous fait pénétrer dans ces croyances fabuleuses qu'elles soient Shinto ou pas et dans un art de vivre tellement éloigné du nôtre mais tellement tentant. Vous apprendrez en lisant ces contes une foule de choses sur les japonais, leur littérature et leur histoire surtout. Effectivement Ueda Akinari met autant en scène des Samouraïs que des gens du peuple, que des riches commerçants ou bien des moines.

Alors j'ai parlé à plusieurs reprises dans ma chronique du bouddhisme, du shintoïsme et du zen. Notons tout de même que les textes d'Ueda Akinari ne sont pas religieux ou moralisateurs pour autant (lire à cet effet la nouvelle qui clos l'ouvrage "Controverse sur la misère et la fortune"). L'auteur entretient d'ailleurs avec ces diverses croyances des rapports très ambigus et n'hésite pas parfois à en parler en terme très violents, même s'il n'en est pas pour autant complètement détaché. Il considérait ainsi que c'était le dieu-renard Inari qui l'avait sauvé de la variole. Je ne saurais d'ailleurs que vous conseiller de faire quelque recherche sur Ueda Akinari car sa vie est passionnante!


Très clairement "Contes de pluie et de lune" est un classique de la littérature fantastique japonaise mais il n'est pas si facile à aborder. Personnellement j'ai vraiment pris mon temps pour lire ces 9 textes, plusieurs mois même, comme si tout ce que faisait le japonais méritait un arrêt, un temps de méditation presque. Je les ai lus comme je regarde les estampes. Une par une, avec un arrêt obligatoire entre chaque... Et puis il y a les notes ainsi que les commentaires qui nous incitent à relire sous un autre œil. Et il faut reconnaître aussi que la littérature japonaise n'est pas la nôtre et qu'il faut un temps d'adaptation mais il est évident aussi que l'on voyage, que l'on est immergé dans le Japon de cette époque et qu'il nous éclaire sur le japon d'aujourd'hui. C'est un vrai régale!

Je terminerais sur une petite note à l'attention des cinéphiles. Lire ce livre c'est comprendre aussi toute une tradition du cinéma japonais et même asiatique. Les fameux fantômes que l'on retrouve aussi beaucoup en Chine (les deux pays s'étant fortement inspirés) et ces apparitions de femmes aux longs cheveux noirs! Pour compléter cette lecture il serait absolument impossible de passer à côté du film de ce qui est pour moi le plus grand réalisateur japonais, Kenji Mizoguchi, qui s'est très clairement inspiré d'Ueda Akinari pour son chef-d'œuvre "Contes de la lune vague après la pluie"! A voir absolument pour un nouvel éclairage du texte...

Voilà, je ne peux que vous inviter à lire, à voir et à goûter le parfum d'Asie qui habite ces fabuleux contes qui vous plongerons dans un pays tellement fabuleux et qui vous feront découvrir tant de choses. C'est un vrai bijou poétique, tendre, cultivé, cruel, violent ou bien amoureux, bref le Japon, un autre monde!


Note : 9/10

 

Le Cimmerien

 

A propos de ce livre :

 

- Site de l'éditeur : http://www.gallimard.fr/

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